2018 dans le rétro : neufs clips parallèles

Tu fais tourner ?
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A l’heure où Spotify a remplacé MTV, la musique s’écoute souvent plus qu’elle ne se regarde. Certains artistes continuent pourtant à faire honneur au format vidéo. On clôture donc cette année avec neuf exemples qui ont marqué la rédaction.

This Is America – Childish Gambino (Victor)

 

Du haut de ses 452 millions de vues, faut-il encore présenter This Is America de l’insaisissable Childish Gambino ? L’artiste multi-facettes a réussi l’exploit de créer une vidéo qui prend le pas sur sa musique. Quatre minutes incroyablement denses où le Californien danse au premier plan comme pour faire diversion des émeutes qui se déroulent derrière lui. Dans un climat social tendu, l’Amérique est représentée comme choisissant de se focaliser sur son côté brillant tout en évitant copieusement de regarder sa crise sociale en face. La force de ce clip réside dans le fait qu’on puisse (doive) le voir plusieurs fois en découvrant à chaque fois un élément nouveau (il y a d’ailleurs à ce sujet de nombreuses vidéos de décryptage sur les Internets).

C’est donc un manifeste poignant de la part de celui dont le vrai nom est Donald Glover, alternant le choquant et le divertissant, faisant cohabiter jeunesse, racisme, gospel et armes à feu dans ce qui pourrait bien être la vidéo de l’année.

 

Queens – The Blaze (Flavio)

 

La découverte bouleversante de cette année, c’était eux. The Blaze, ce duo électro français qui nous a offert tant de merveilles avec seulement un EP et un album, aussi sublimes l’un que l’autre. Inutile donc de vous rappeler à quel point c’est beau, à quel point leur musique est prophétique et à quel point on leur fait de grands cœurs avec les mains. Mais le secret pour en arriver là, c’était de produire une musique électronique qui puisse toucher autant qu’une balade piano-voix à l’eau de rose. Et pour cela, rien de mieux qu’un bon clip, qu’un beau clip. Et pour le coup, les cousins Jonathan et Guillaume Alric envoient du très lourd. L’un a suivi des études de cinéma à Bruxelles et l’autre une école de photo à Montpellier, c’est donc sans surprise que leurs visuels sont tout bonnement merveilleux.

Dur d’en choisir un en particulier mais le caractère très immersif voire documentaire et la troublante beauté naturelle de Queens demeurent certainement ce qu’il nous a été amené de plus beau à visionner cette année. S’immisçant avec impudeur dans une communauté manouche, c’est en contant un tragique événement que les deux prodiges parviennent à délivrer un condensé d’humanisme, d’émotions et de frissons. Magistral.

 

La Fête Est Finie – Weekend Affair (Charles)

 

Bon, si vous ne l’avez pas encore compris dans cet article, chaque chroniqueur va poster une vidéo et vous dire qu’il s’agit probablement de la meilleure vidéo de l’année. Alors ici, on ne va pas déroger à la règle en vous présentant La Fête Est Finie. Non, on ne parlera pas d’Orelsan mais du duo lillois Weekend AffairQuentin Tavernier y revient au centre de ce qui fait l’esthétique du duo : des histoires d’amour au boulot. Ainsi, la vidéo raconte les dernières heures d’un homme dans une entreprise qui aura été au centre d’une bonne partie de sa vie. Alors que sonne l’heure de la retraite, il se remémore, comme un fantôme, une histoire aussi troublante que malheureuse, qui aura bouleversé sa vie autant qu’elle s’est finie tragiquement. Ici, les images renforcent pleinement ce que la chanson nous apportait déjà : mélancolie, langueur, douceur et malgré tout l’envie de danser. Les images se font vaporeuses comme dans un rêve, amenant la vidéo du côté du fantasme et du surréalisme, alors que les ralentis accentuent le côté hypnotique porté par la basse et les percussions.

C’est un peu tout ce que nous raconte Du Rivage qui est résumé ici en un peu moins de 6 minutes : l’idée de ne pas savoir saisir l’instant présent, de ne pas profiter du bonheur quand il s’offre à nous et de finir par fatalement le regretter.

 

 ÉPÉE – Jardin (Adrien)

 

Mon clip préféré de 2018 est apparu mi-janvier. Il s’agit d’ÉPÉE, l’uppercut monstrueux de Jardin, extrait de son troisième album du même nom sorti quelques mois plus tard. On avait déjà parlé ici de ce jeune artiste, mais on a pas pu résister d’en remettre une couche. Comment faire plus fort symboliquement qu’ÉPÉE ? Peut-on être davantage pertinent que ces 3’54” – rien n’est à jeter – d’images suggestives et provocatrices ? Toutes les autres sorties paraissent bien fades comparées au choc provoqué par le premier visionnage de cette vidéo. Je parle en mon nom : rien ne m’a plus fait du bien que le message véhiculé par cette chanson. On peut croire au premier abord que la violence est gratuite et que la subversion est fabriquée ; le propos n’est pas là. ÉPÉE, c’est l’arme pour se protéger des intolérants, des gros cons et des obtus d’esprits. ÉPÉE, c’est le message qu’on a tous envie d’adresser aux gens qui n’acceptent pas les gens comme ils sont. ÉPÉE, enfin, c’est l’assurance de ne pas passer du côté moche et terne de la vie, celui des gens aigris et repliés sur eux-mêmes. Extraits :

« T’as plus de rêve, plus d’envie
T’as baissé les bras, t’es dépressif
Tu t’es noyé dans ta mélancolie (…)

Le Kapital t’a pris pour une schnek bitch
T’es déjà en train de mourir (…)

Embrasse les tiens, j’irai embrasser la Terre entière
Tu peux mourir en guerre
J’irai mourir en paix »

On peut difficilement résumer d’une meilleure manière les enjeux de la nouvelle génération. Un cri du coeur immense et nécessaire, loin des messages édulcorés de la pop actuelle. ÉPÉE signifie s’assumer, protéger les siens et vivre librement. Quelqu’un, en 2018, refuse encore d’accepter votre manière d’être ? « Viens donc lécher nos grosses teubs, caresse ma grosse chatte, j’enfonce ma main dans tes fesses ». Tout simplement.

 

La Thune – Angèle (Valentin)

 

Qu’on apprécie ou non son talent, il est indéniable qu’Angèle a secoué le paysage de la chanson française et de la pop francophone en 2018. Si la jeune bruxelloise de 23 ans connaît un succès fulgurant tant sur Instagram que dans les ventes de son album Brol et de sa tournée, ses clips vidéos ont, dès le premier (La Loi de Murphy), toujours été d’une réalisation et d’une esthétique rares pour un projet tout juste naissant. Outre son alliance avec la photographe Charlotte Abramow pour ses deux premiers clips, la réalisation de La Thune a été confiée à Aube Perrie. La Thune fustige et incarne, sous forme d’un road movie, une satire des réseaux sociaux, berceau du succès de la belge. Un clip très looké à l’américaine, aux tons et aux couleurs léchés qui renforcent l’identité visuelle méticuleusement réfléchie de la coqueluche des jeunes.

La Thune se veut être un véritable plaidoyer sur l’univers pervers des réseaux sociaux, de l’image de soi dans les yeux des autres et dénonce cette société qui court toujours plus vers le « like » de ses pairs. Une chanson qui pointe du doigt un fait de société encré dans l’ère du temps, quand on sait qu’on passe de plus en plus de temps sur notre smartphone sur une journée. Si le clip est si beau et plaisant à voir, c’est justement parce qu’il emprunte les codes et couleurs filtrées d’Instagram. Un clip qui aura marqué l’année, à travers lequel Angèle prend le temps de réfléchir et de représenter la génération connectée dont elle avoue elle-même faire partie (« Au fond, j’avoue que même moi je fais partie de ces gens-là, rassurée quand les gens ils m’aiment, et si c’est très superficiel »).

 

Jumpsuit – Twenty One Pilots (Clémence)

 

« It’s time to wake up ». En juillet dernier, après un an de mutisme complet, le duo outre-atlantique Twenty One Pilots dégoupillait quelques extraits de Trench, son quatrième album. Tel l’effet d’une grenade, les deux protagonistes ravivaient prodigieusement la flamme encore tiède du brasier planétaire que forment leurs fans, communément appelés « la clique ». Jumpsuit, le premier fragment à atteindre nos cœurs, amorce dès lors un scénario énigmatique. Son et image au diapason. Parlons peu, parlons clip !

Nouvel uniforme. Nouveau code couleur. Du jaune et du noir. Un charognard… Les indices divulgués depuis quelques mois sur diverses passerelles internets se dévoilent enfin sous nos yeux dans cette Islande au paysage utopique. Quelques clins d’oeil à l’ère précédente laissent entrevoir une certaine continuité de Blurryface. Ainsi, la carcasse de voiture toute fumante rappelle le brûlant Heavydirtysoul, et le mystérieux individu à la cape rouge écarlate s’identifie au personnage éponyme du dernier opus, incarnant anxiété et dépression. C’est d’ailleurs le cou noirci, stigmate des suffocations passées, que Tyler Joseph (chant) paraît retomber dans le piège de ce vieux démon. Pourtant, c’est bien une page qui se tourne et se déchire dans une rébellion déclamée à 3’47. Enfin, pour séduire les curieux, seule l’apparition furtive d’un homme masqué par un bandana créée le doute sur l’éventuelle présence de Josh Dun (batterie). Est-ce lui ? Ami ou ennemi dans ce qui semble être un complot ?

Une atmosphère grisante, alliant les paradoxes que sont le rock, la pop, la douceur et une colère à son paroxysme, Jumpsuit sonne un peu comme un secret gardé depuis trop longtemps. Comme la mise en scène d’éléments clés permettant la compréhension totale d’un malaise et sublimant les sentiments intérieurs.
De l’idée originale à sa parfaite réalisation, Jumpsuit, l’ainé d’une trilogie comprenant Nico And The Niners et Levitate, est l’un des clips marquants inévitablement cette année 2018.

 

Withorwithout – Parcels (Romain)

 

Sorti le 17 octobre 2018, cinq jours après la sortie de leur premier album (PARCELS), ce clip prend totalement à contre-pied l’ambiance qui se dégage de la musique qu’il illustre et parvient tout de même à rendre le résultat cohérent. On commence d’emblée par une mise en abime de la musique, jouée à la télévision par le groupe. Elle nous accompagnera tout le long de ce court métrage horrifique où un couple rongé par la routine tente de fuir les 5 membres de Parcels qui prennent d’assaut leur maison. Ce clip, c’est avant tout un hommage total aux slasher movies de John Carpenter ou Wes Craven. Le schéma de ce genre de films est respecté, et on a plus qu’à prier pour que le couple échappe aux aspirations funestes de ses assaillants. Sans spoiler plus, l’image nous immerge totalement dans la détresse des fugitifs et le rendu cinématographique est un succès.

Les Australiens de Parcels ont su bien s’entourer en confiant la réalisation à Benjamin Howdeshell (Project S.E.R.A), et le premier rôle à Milla Jovovich (Le Cinquième ÉlémentResident Evil…).

Bref, on ne peut que vous conseiller de vous y plonger, et jusqu’à la fin !

 

The Picture – Ryder The Eagle (Paul)

 

Du haut de sa toute jeune carrière solo, Ryder The Eagle compte quelques jolies vidéos qui ont contribué à façonner son personnage, radical et haut en couleurs. Vous le savez, on était d’ores et déjà conquis par son univers, par ses performances et par son premier EP, mais l’unique clip qu’il a dévoilé en 2018 aura marqué notre année tout autant qu’il a marqué la sienne.

Si vous ne le connaissez pas encore, Ryder The Eagle est un songwriter à l’ancienne. Une gueule, du charisme, une guitare, des morceaux aux mélodies pop ciselées et des prestations habitées : voilà ce à quoi le Toulousain nous avait habitués. Mais pour le clip de The Picture, Ryder the Eagle a tombé le costume de crooner enjoué qu’il avait étrenné sur Die On My BikeCrush Your Head On The Floor ou It’s All About The Music pour se mettre (littéralement) à nu. La vidéo, tournée à Londres et réalisée par l’artiste lui-même, est un huis-clos cru et saisissant dans les pensées d’un homme trompé, blessé et suspendu au bord du gouffre. Plus épurée, plus courageuse, plus impudique, The Picture est fondamentale en ce qu’elle symbolise ce que tend à devenir la musique de Ryder The Eagle au fil du temps : un condensé d’émotions pures, destiné à percuter son destinataire en plein coeur.

Avec The Picture, Ryder The Eagle a signé ce qui restera sans aucun doute comme l’un des clips les plus poignants de l’année 2018. Et on est prêt à le parier dès à présent : le prochain disque de Ryder The Eagle marquera également l’année 2019. Vous l’aurez lu ici en premier.

Money + Love – Arcade Fire (Océane)

 

Vraisemblablement (et en toute objectivité) l’un des meilleurs clips de l’année 2018 qui allie les deux plus belles chansons du tant sous-estimé Everything Now d’Arcade Fire sorti en juillet 2017. Derrière la caméra et pour une seconde fois (We exist), le grand David Wilson connu et reconnu pour avoir créé des clips pour le moins particuliers (Let it Happen de Tame Impala ou encore The Bay de Metronomy par exemple) n’a fait qu’un avec le groupe canadien pour nous créer une sorte de court métrage 2 en 1 et qui une fois terminé, nous laisse sans voix et avec un avis partagé : malgré les 15 minutes de ce dernier, on en redemande.

Arcade Fire a toujours fait dans la subtilité d’autant plus que l’alliance de Put Your Money On Me et de We Don’t Deserve Love ne peut que trop bien démontrer les défauts de la société contemporaine où l’un des 7 péchés capitaux (ici l’avarice) n’est que trop présent, trop mainstream dans le domaine musical et le groupe tente de le justifier dans un clip aux visuels à couper le souffle qui démarre dans un univers plutôt coloré représentant les jeux d’argent et évoquant notamment les placements de produits beaucoup trop présents. La première partie du clip se déroule dans un casino où l’on comprend aisément l’obsession envers l’argent devenue malsaine, l’indifférence ou encore l’individualisme. On se tourne alors vers la seconde où l’ambiance devient beaucoup plus sobre et énigmatique et nous fait remarquer qu’entre l’argent et l’amour il n’y a qu’un choix à faire. Ce qui est assez frappant dans ce clip c’est le fait de passer d’un univers très coloré mentionnant que l’argent n’est qu’une tare pour passer à un autre de plus en plus monochrome et à la fois nostalgique où l’on prend conscience du fait que malgré tout, on ne peut échapper à la fin à laquelle on est destiné et que même lorsque l’on pense échapper à cette dernière, ceci est impossible.

Un clip à visionner et revisionner continuellement et inlassablement.