Aloïse Sauvage : "J'ai toujours tout fait à l'envers"

Tu fais tourner ?
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Le temps est maussade et les rues sont humides, le ciel se couvre et une averse se présage, mais cette grisaille belge ne vient pas entacher les rues bruxelloises. Surtout lorsqu’on traverse celles-ci pour rencontrer l’intrigante boule d’énergie Aloïse Sauvage un jour avant son embrasement scénique pour son retour aux Nuits Botanique. Une personnalité colorée, une énergie communicative et un humour décomplexé, c’est comme une amie de longue date avec qui nous avons eu la chance de discuter de tout et de rien le temps d’un instant. Récit d’une discussion passionnante avec la poésie d’une jeune artiste généreuse. 

La Vague Parallèle : Aloïse Sauvage, comment vas-tu ? Excitée pour ce week-end en Belgique ?

Aloïse Sauvage : Je vais très bien, merci. Je vais vraiment bien ! Je suis venue la première fois l’année dernière aux Nuits Botanique toute seule avec mon Mac et cette année, je viens avec mes deux musiciens ! En plus, je joue dans une salle super chouette (Grand Salon) donc je suis très contente ! Impatiente aussi d’aller à Arlon pour Les Aralunaires. J’aime vraiment la Belgique et j’ai hâte que les gens puissent me découvrir maintenant que j’ai sorti mon EP.

LVP : Tu as un véritable parcours atypique et pluridisciplinaire. Tu dirais qu’il y’a plusieurs Aloïse Sauvage ? 

AS : Oui et non. Je reste la même personne. Après, selon ce que tu fais tu exprimes des facettes de toi qui sont différentes ou plus extrapolées à certains moments. Sur scène je suis quelqu’un de très démonstratif avec une énergie très vive. Je le suis aussi dans la vie mais j’ai aussi des moments où je suis plus calme et vulnérable. Après, entre le cinéma et la musique il est vrai que c’est assez différent. Aloïse comédienne, elle incarne des personnages donc c’est moi mais travestie, avec des sentiments plus exacerbés. Le projet musical c’est plus personnel, Aloïse Sauvage c’est moi. En tant que circassienne et comédienne je suis au service de quelqu’un : on me prend pour ce que je suis pour en faire quelque chose d’autre alors que dans ma musique, je décide de A à Z de ce que je montre de moi.

LVP : Tu parles de cette énergie sur scène, qu’on ressent aussi sur l’ensemble de tes morceaux. D’où te viens cette hargne ? 

AS : Il n’y a pas si longtemps, je parlais du fait que j’enchaîne beaucoup de choses et que je devrais équilibrer, etc. Mais en fait, en disant ça je me disais dans ma tête : “Mais arrête, Aloïse. T’es comme ça depuis que t’as 7 ans.” Il ne faut pas que j’essaie de berner tout le monde en mode “Je suis un peu épuisée, il faut que je trouve un rythme”. J’ai toujours été comme ça, j’ai toujours connu ce rythme effréné. Cette énergie je pense qu’elle vient de très loin, peut-être qu’elle me dépasse et je ne sais pas vraiment pourquoi elle est là. Mais en tout cas, elle me guide vers cette volonté de la donner aux autres. Sans prétention, parfois je me dis que je donne tellement de moi. Certes, à la base c’est un plaisir égocentré de vouloir s’exprimer, expier ses douleurs ou raconter des choses. Mais une fois que ça te dépasse, tu deviens un véritable vecteur d’énergie pour les autres. Dans les retours que je reçois des gens qui me suivent, je me rend compte que cette énergie les touche beaucoup et que ça leur donne envie d’être énergique, d’entreprendre et d’être qui ils veulent être. Ça compte beaucoup pour moi. 

LVP : En septembre 2017, on faisait ta connaissance avec le clip de Ailleurs Higher. Qui était Aloïse Sauvage à ce moment là et qui est-elle aujourd’hui ? 

AS : Cette année et demi de musique, elle marque comme un putain de chapitre de ma vie qui se ferme et un autre qui s’ouvre. C’est assez vertigineux. Je l’ai pas conscientisé avec le recul de cette année très belle mais aussi très chaotique à d’autres niveaux plus personnels, mais en soit je me rend compte combien rien n’arrive au hasard. La chanson elle devait arriver comme ça et elle va m’emmener loin maintenant, je l’espère. Ailleurs Higher c’est le premier titre que j’ai partagé sur le net et c’est de là que s’est produit l’engouement au niveau professionnel. Comme sur Aphone et Hiver Brûlant, ce morceau c’est Aloïse Sauvage qui rencontre enfin quelqu’un pour composer avec elle. Elle rencontre Abraham Diallo (aka Tismé) qui lui propose et avec qui elle se retrouve dans sa chambre à Dunkerque (en toute amitié) pour créer quelques chansons qui composeront le live que j’ai balancé toute l’année dernière. Ailleurs Higher ça symbolise tout ça : cet instinct de “j’écris des choses et je veux en faire des choses”. C’est ma chanson. Après ça a évolué assez vite : j’ai fait tous les tremplins (iNOUïs de Bourges, Francos), beaucoup de festivals et j’ai en quelque sorte découvert cette scène musicale et c’était fou parce que j’avais rien de prévu. J’ai toujours tout fait à l’envers. Mon EP, je l’ai pas vraiment fait pour l’EP, mais plutôt dans le cadre des Trans Musicales de Rennes. J’y étais l’artiste en création, c’est-à-dire l’artiste un peu émergent à qui ils font confiance et à qui ils donnent la chance de jouer une semaine non-stop dans un théâtre. Et pour te situer un peu, les artistes en création avant moi c’était Jeanne AddedStromaeBenjamin Clementine ou encore Fishbach.

LVP : Pas de pression, en somme.

AS : (rires) Exactement ! C’est vraiment un tremplin et il y a eut un engouement de fou, il s’est passé quelque chose là bas. En janvier, j’enregistrai mon EP et en mars il sortait déjà. Tout est très rapide, tout est à l’envers. Mais malgré ça, je suis très heureuse de l’EP, c’est cette couleur que je voulais. J’ai adoré le processus, raconter mes histoires, trouver des mélodies. Et puis j’aime ça, chanter. C’est la révélation à moi-même de : “Ok, je suis chanteuse. Je savais pas.” Parce que à la base c’est surtout une envie d’écrire mais maintenant c’est aussi une envie de chanter. Alors je chante, à fond !

LVP : Ton EP Jimy est sorti il y’a un peu plus d’un mois seulement. Comment tu le vis ? 

AS : C’est vraiment positif ! Ça acte vraiment les deux pieds dans la musique, en quelque sorte. Les retours sont assez bons, il y en a qui aiment et d’autres qui aiment pas, qui trouvent que c’est différent des anciens titres. L’autotune et la couleur des productions, tout ça c’est subjectif. Moi je sais comment j’ai fait l’EP, dans quelles conditions, avec qui et comment, pourquoi ça devait se faire comme cela. Donc je suis fière de ça et ça m’a soulagé quelque part. C’est pour ça que je te dis que je me sens bien : je me sens à ma place. Et c’est bon de le ressentir, parce que c’est pas toujours le cas. Grâce à cet EP, j’ai eut mon déclic de “Tu es chanteuse, Aloïse, et tu as le droit d’y être. Les gens te disent d’y aller, donc fonce.” J’ai envie de continuer, et puis on verra.

LVP : Tu le disais tout à l’heure, tu as aussi un côté plus fragile et vulnérable. On remarque le côté très poétique, très métaphorique dans ton écriture. Est-ce que tu t’en sers pour cacher une certaine fragilité, exprimer une pudeur ?

AS : Non, je pense que ma pudeur se situe autrement. Elle si situe dans le fait de parfois faire des chansons où je décide de généraliser mon propos, comme dans À l’horizontal qui peut aussi bien être pour un homme, une femme où n’importe quel être humain. Cette volonté de rendre le sujet universel plutôt que d’en faire quelque chose d’intime, voilà ma pudeur. Après, quand tu analyses ma manière d’écrire, au niveau des métaphores ça varie beaucoup. Soit tu te retrouves face à des morceaux plus explicites et simples comme Jimy soit à des morceaux bourrés de 20.000 métaphores comme L’orage. Mais quand je fais recours à des images, c’est pas forcément pour exprimer les choses les plus douloureuses. C’est juste que j’aime écrire et que parfois ça passe par une manière plus poétique de l’envisager car la beauté ça se retrouve aussi là dedans. Je trouve un équilibre entre l’explicite et l’imagé qui va être influencé par mon ressenti par rapport au sujet. C’est assez instinctif. Après, forcément j’ai encore une pudeur par rapport à certaines choses qui s’en ira peut-être avec le temps. Cependant, j’ai l’impression que j’ai tout de même été assez directe, sincère et honnête même dans les images les plus métaphoriques de mes morceaux.

LVP : C’est qui Jimy ? Pourquoi l’avoir choisi pour nommer ton projet ? 

AS : Au départ, je cherchais autre chose. Mais au final, ça m’est sauté à la gueule que le morceau Jimy représentait la grande thématique de l’EP : l’amour. L’amour de la personne que tu aimes, l’amour de soi, comment s’aimer soi-même. L’acceptation de soi que j’aborde en parlant de l’amour entre deux femmes et des complications qu’elle peuvent malheureusement encore rencontrer dans notre société contemporaine. Il représente aussi une forme de liberté. Je le personnifie aussi vachement, je m’amusais à dire qu’il fallait l’adopter et je trouvais ça beau. Avec le recul, il n’aurait pas pu s’appeler autrement.

LVP : “Ils disent le monde est hostile, je leur dis la foule est docile. Pouls fébrile face à porte à franchir.” On ressent bien ton caractère rentre-dedans et cette volonté de galvaniser cette société amorphe. Est-ce que ta musique représente ton purgatoire par rapport à tes frustrations face aux choses qui t’entourent ? 

AS : Je suis très attachée à la liberté. “Liberté” c’est un mot que j’emploie souvent dans mes interviews et du coup ça renvoie une certaine image de moi et ça devient une force, un discours. Oui, en effet j’ai osé plein de choses et j’essaie de continuer de faire ces choses qui me protègent d’un tas d’angoisses liées au fait de vouloir être libre au quotidien. Le sens du collectif me tient à coeur aussi, cette manie de dire aux jeunes de croire en eux et de foncer, que tout est possible. L’orage traite de cela, je m’adresse à toutes ces personnes, en essayant de dégager une petite énergie militante qui crierait : “Soyons ensemble, aimons nous les uns les autres sans nous juger !”

LVP : On a pu te découvrir en 2017 dans le phénomène 120 Battements Par Minutes de Robin Campillo et récompensé de la Palme d’or. Depuis, tu t’épanouis dans une carrière cinématographique remarquable. Penses-tu que ton expérience dans le monde du cinéma influence ton monde musical ?

AS : Chaque expérience influence l’autre. C’est pour ça que je fais pleins de choses, c’est comme ça que je trouve mon équilibre. Ce week-end je joue en Belgique, dans quelques jours je pars à Tel Aviv pour tourner une série pour Canal +, je reviens en studio pour avancer sur l’album puis je m’en vais au festival de Cannes parce que j’ai un film à présenter. J’aime être là et après être dans un autre monde, rencontrer des gens, me nourrir sans cesse et entretenir une certaine forme de curiosité. Être dans différents domaines, ça te permet de rester humble et sur le qui-vive. Parce que c’est une forme de protection, peut-être que je me sens illégitime partout et que cette pluridisciplinarité m’aide à cacher certaines failles ? On pourrait faire de la psychologie de comptoir ! (rires) Donc forcément ça nourrit, oui. Ça me permet d’avoir le regard ouvert sur le monde, de ne pas rester figée dans un truc et d’être dans la complaisance de moi-même.

LVP : Sur scène ou face à la caméra, c’est la même pression ? 

AS : Pas vraiment. C’est pas le même stress. Ça dépend les scènes, autant pour l’un que pour l’autre. En tant que chanteuse, je suis toujours stressée avant de monter sur scène, je suis quelqu’un de très traquée. Mais une fois que j’y suis c’est un monde parallèle, c’est le spectacle vivant. Oui, tout n’est pas millimétré. Oui, il y a de la gêne. Oui, je peux me louper dans une parole et ce n’est pas grave. Dans le cinéma, c’est enregistré à l’instant t, pas de place pour l’erreur. Et puis, tu es très vulnérable face à la caméra. Mais c’est un bel apprentissage de créer sa bulle, d’entrer dans des émotions fortes, de jouer des personnages. Je trouve comme ça ma façon de me rendre vivante.

LVP : Pour la suite, on doit s’attendre à quoi ? Où est-ce qu’on va te voir ? Qu’est ce qu’on va voir ? 

AS : Où est-ce qu’on va me voir ? Sur scène, ça c’est sûr. À fond les festivals cet été avec DourLes EurockéennesSolidays, le Paléo en Suisse. Un petite tournée un peu éparse en automne pour mon album, qui devrait arriver en 2020. Je suis aussi beaucoup prise par des tournages, avec notamment cette nouvelle série Possessions ou encore dans le film Voir Le Jour de Stanley Woodward, un film d’auteur. Je serai aussi à Cannes pour le nouveau film d’Olivier Nakache et Eric Toledano (Intouchables) qui s’appelle Hors Normes avec notamment Vincent Cassel et Reda Kateb.

LVP : Tu aurais une pépite à nous faire découvrir ? Ton artiste coup de coeur du moment ? 

AS : Luidji ! Son premier album Tristesse Business : Saison 1 est sorti récemment, après tout un tas de mixtapes auparavant. J’aime bien son écriture, ses mélodies un peu groovy et jazzy. Et puis, pour le coup, il y a une vraie storytelling où il raconte son histoire, où il a vraiment documenté cette rupture qu’il aborde dans ses titres. Je le trouve très intéressant.

LVP : Si tu devais décrire ta musique en un seul plat, ce serait lequel ? 

AS : Oh wow, attends. Ce serait un poke bowl, avec une bonne base de riz blanc, à fond les glucides. Dessus, beaucoup de couleurs : de l’avocat coupé en tranches, vert espoir. Il y aurait du saumon, j’avoue j’aime le poisson. Il serait découpé en petits cubes, comme des petits poufs. Je vois des petits oignons rouges coupés, du sésame grillé par dessus pour rajouter du croquant. En même temps je vois pleins de salsifis par ci par là et une sauce sucrée pour adoucir le tout. Beaucoup de couleurs, beaucoup de fraîcheur. Ce serait le bordel, ce serait sauvage, quoi.