Casual Gabberz : Un accident dans la grande histoire du hardcore français

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Aujourd’hui, on ne va parler ni rock garage, ni de pop psychédélique, encore moins de folk anglaise. Non : on va plutôt parler de techno hardcore made in France. Pourquoi ? Parce que ce mouvement rassemble un public de plus en plus large et qu’il reste encore en marge des médias traditionnels. Pour cela, La Vague Parallèle a rencontré les membres du label le plus renommé de Paris, et un des plus prolifiques aussi : Casual Gabberz. Né de l’alliance entre Evil Grimace, Krampf, Von Bikräv, Paul Seul et bien d’autres, le collectif a publié début 2017 la compilation Inutile de Fuir, véritable point de départ de leur ascension médiatique. Ils étaient programmés fin août à Rock en Seine – c’est une petite révolution – et ont pour l’occasion répondu à nos questions.

La Vague Parallèle : Casual Gabberz programmé à Rock en Seine, ça vous étonne ?

Casual Gabberz : On fait de la pop donc pas de problème ! (rires) En fait, ça l’est forcément parce qu’il y a énormément de monde en festival hardcore : c’est une musique populaire. Et puis nous, par rapport au gabber, on est vraiment le courant pop, on vise des jeunes monsieur-tout-le-monde qui ont envie de délirer. C’est très accessible au final ! Par contre dans certains pays, comme en Hollande, c’est pop au sens premier du terme. Ta tante connait les nouveaux sons et c’est pas choquant du tout, ça passe à la mi-temps des matchs de foots, à la télé… C’est institutionnalisé. En France c’est moins le cas mais cette musique a dans son ADN le côté populaire. Après, la France a un problème avec la pop en général, que ce soit le gabber ou autre chose. Au final, être programmés à Rock en Seine c’est pas vraiment logique, mais ça a du sens. Dans un monde meilleur ça serait logique ! (rires) En tout cas c’est cool, big up à eux. C’est inattendu et ça fait plaisir.

LVP : Il y a 5 ans, ç’aurait été inimaginable de programmer du gabber ici… Qu’est-ce qui a changé en France depuis ?

CB : Déjà, Casual Gabberz est arrivé sur la map ! Aight ! On a un truc avec l’époque, on a eu de la chance d’arriver dans le bon timing. Aussi, les gens écoutent de tout maintenant. C’est fini le temps où les gens disaient « j’écoute que du rock ou que du rap ou que de la techno ». Les programmateurs le savent, du coup c’est plus un problème qu’il y ait autre chose que du rock à Rock en Seine. Et puis nous c’est pas du hardcore extrême, c’est inclusif, c’est casual ! Quand tu arrives tu n’es pas être complètement perdu. Quand Evil Grimace fait un remix de La Fouine, ça veut dire « viens dans mon monde ». Il y a des repères, des choses auxquelles les non-initiés peuvent se rattacher, des références. On prend des chemins de traverse, soit par un sample de rap, soit par une belle pochette. Pour nous c’est très naturel, on tend des perches pour les gens qui ne sont pas dans les musiques extrêmes pour qu’il s’ambiancent en soirée et s’amusent.

LVP : Je ne suis pas sûr que nos lecteurs soient habitués aux termes gabber, hardcore et frenchcore. Comment expliquer ce que vous faites en quelques mots à quelqu’un qui ne vous connaît pas ?

CB : Si on reprend le truc à la base, le terme gabber ne définit pas un style de musique. Ça définit plutôt les gens, un groupe, c’est un lifestyle si on veut. Pour définir la musique, on dirait plutôt hardcore-techno. Vu que c’est une musique qui a 25 ans, il y a plein de sous-chapelles comme dans le rock, en fait. Il y a du terrorcore, du speedcore, du frenchcore etc… Il y a 20 000 termes ! (rires) Nous on arrive longtemps après tout ça. L’idée c’était de créer un terme qui décrivait ce qu’on faisait. À la base c’était un hashtag, il fallait choisir un mot sur Soundcloud alors on a mis frapcore. On devait définir un style qui n’existait pas et lui donner un nom. C’est une musique qu’on a fait sur le tard, on est arrivé avec nos influences et c’est ça qui nous a réuni. On n’a pas le background de « on a fait la teuf depuis qu’on a 18 ans ». Quand tu écoutes la compile il y a plein de morceaux qui ne sont pas dans des catégories. Il y a plein d’autres morceaux que tu peux écouter et qui n’ont pas de qualificatif, on aurait pu appeler ça du emocore, du casualcore, du malmixécore ou tout ce que tu veux ! (rires) Mais nous, avec le délire rap on a appelé ça frapcore.

LVP : L’engouement médiatique que vous avez créé autour de votre musique, vous pensez qu’il peut s’ancrer dans le paysage Français ? S’institutionnaliser comme en Hollande ?

CB : Sans faire de complot, je pense que ça vivait très bien à l’ombre. Tu sais, ça fait 25 ans que ça dure. Il y avait des gros rassemblements, des grosses teufs… Les défilés de mode gabber c’est rien (en référence au défilé Dior Hiver 2017/2018, ndlr), personne ne s’en souviendra. Par contre les teufs avec 4000 personnes il y en a toujours eu en France. Dans 100 ans on parlera encore des Heretik dans la piscine Molitor mais pas de la collection de vêtements. Peut-être que les journalistes des Inrocks découvrent le gabber avec nous, mais tous les autres ne nous ont pas attendus pour faire la teuf dans la forêt.

LVP : Vous êtes quand même le centre de cette explosion. Comment vous vivez ça ?

CB : On essaye d’être un maximum humble. On s’est renseigné et on connait à quel point c’est une culture forte en France et en Europe. Le seul truc qu’on a fait c’est de l’attraper par un autre bout. Par rapport à la scène complète, on n’est pas au centre du tout ! On est à la frontière, derrière la barrière. (rires) Faut pas qu’on se jette à la poubelle non plus, si les gens ont aimé les morceaux c’est cool. Mais clairement c’est un accident dans la grande histoire du hardcore Français. On est les Bigflo et Oli du hardcore ! C’est triste, bon on arrête ça… (rires) Le hardcore Français a une histoire riche par rapport à plein d’autre pays européens. Au Dominator il y avait une scène frenchcore, c’est pas rien. Mais la scène mondiale est super développée : l’Australie, l’Angleterre – avec le UK hardcore -, même l’Italie… Il y a une histoire du hardcore qui n’est pas documentée par les grands médias généralistes. C’est trop cool qu’on nous interroge nous, mais allez interviewer plutôt les mecs à l’origine de ce mouvement, Radium ou Le Bask par exemple.

On n’a jamais revendiqué de faire du hardcore 100% originel. On fait du gabber mais on a mis « casual » devant. Dès la création du truc on a voulu affirmer ce côté ‘gabber du dimanche’ décomplexé. Bien sûr qu’aujourd’hui on est beaucoup plus investi, on s’y connait beaucoup plus en hardcore mais à l’origine pas du tout. C’est une manière d’arriver dans la scène sans prétention. Au début ça partait de là : on kiffe et il y a des clubs à Paris qui nous donnent l’opportunité de faire des trucs. Alors on fonce.

LVP : Maintenant que la machine est lancée, qu’est-ce que vous préparez pour la suite ?

CB : Il y a l’album d’Evil Grimace qui sort bientôt ! On a décidé d’être un label, on en est déjà à notre sixième sortie : la dernière s’appelle Aamour Océan. À la rentrée il y a d’autres sorties, sous des formats deux titres. On va faire l’album d’Evil Grimace début 2019, ce sera le premier album complet. On sort aussi 100% Bibi, avec plein de titres de Von Bikrav, plus en format auto-compil, à l’ancienne. Tu vois les compiles de DJ Abdel ? Bah c’est pareil. Ou alors les mixtapes d’Alibi Montana… (rires) À part ça, on a deux-trois EP 2 titres qui sont dans les tuyaux, des remix aussi. On essaye de dépasser notre cercle de connaissance pour connecter avec des gens qui internationalement font avancer le bazar dans un sens qui nous parle. On a des projets avec HDMIRROR, aussi.

LVP : C’est un objectif de franchir la France et d’aller plus loin ?

CB : Ouais carrément. Sur la compile, il y avait des étrangers. On est très connecté avec WIXAPOL qui sont en Pologne, Total Trax en Espagne, Gabber Eleganza en Italie aussi… On n’a pas peur de bousculer le Panthéon, les petites chapelles. Quitte à se faire insulter ! Tu sais, ça arrive moins qu’on ne le pense. (rires) Les gens sont bienveillants de manière générale. Vu que c’est un genre qui est décrié et marginal, tous les gens qui l’aiment ne vont pas se rejeter, genre « ah t’es un boloss t’écoutes de la tribe ». Il y a une solidarité globale des newcomers. Les gens étaient déjà chauds de base, ils nous ont pas attendus !

LVP : Un grand merci à vous tous ! On suivra vos aventures avec grande attention.

CB : Merci à toi, à ce soir !

On sort regonflé de l’interview : que ça fait du bien d’entendre ce type de discours  passionné, humble et bienveillant ! Le soir venu, le collectif a donné un show explosif, qui était pour nous un des meilleurs moments du festival. On espère que cette divergence dans la ligne éditoriale nous sera pardonnée et on se quitte avec l’immense hit Bim Bim, extrait – on le répète – de leur compilation-manifeste Inutile de Fuir à écouter d’urgence.

Fils caché de Thomas Mars et Dan Snaith, j’ai quitté ma ville pour la capitale. C’est une bonne situation ça scribe ?