Chaton, la renaissance d'un artiste intangible

Tu fais tourner ?
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Nous étions aux Ardentes où nous avons eu l’occasion de partager vingt minutes avec Chaton. Chaton, c’est Simon. Un petit chat qui a déjà eu plusieurs vies, qui s’est déjà réincarné plusieurs fois. Aujourd’hui, il ronronne ses états d’âme sur son électro épurée aux rythmes inspirés du reggae. Un artiste au cœur écorché pour lequel la dernière réincarnation était vitale pour se raconter. Une entrevue inspirante et bienveillante avec un homme qui n’a parfois pas conscience de certains aspects de son art et qui ne s’attache que très peu au matériel. 

Comment ça va aujourd’hui Chaton ?

Ça va super, écoute, je suis à deux heures de faire un concert, c’est à peu près ce que je préfère sur Terre donc je peux pas aller mieux.

Je te suis sur les réseaux sociaux, par exemple sur Instagram…

Je te fais rigoler au moins ? C’est marrant parce qu’il y a des gens qui sont très premier degré sur les réseaux. Je suis désolé je digresse mais tu sais, Lola (sa compagne, ndlr) m’a envoyé un message la dernière fois en disant « arrête de raconter à tout le monde que j’ai dit que ton son était pur, je n’ai jamais dit ça ». Donc je le poste, je trouvais ça extrêmement drôle. Plein de gens premier degré m’ont répondu « ah bon, elle a pas dit ça ? ». Moi je prends vraiment les réseaux sociaux comme un truc au second degré parce que c’est tellement éphémère. Vas-y, excuse-moi, je t’ai niqué ta question.

Non, ne t’inquiète pas. Je me souviens d’une story récente de toi sur ton scooter. Tu avais l’air heureux de faire tout ce que tu avais prévu de faire cette semaine-là et je trouvais qu’il y avait une feel good attitude qui émanait de tes réseaux. Je me demandais si aujourd’hui, tu étais dans une bonne période de ta vie.

En fait, mes fluctuations d’humeur et d’âme ne sont pas vraiment définies par période, elles sont quasiment à l’heure ou à la minute. C’est-à-dire que j’ai d’énormes fluctuations de température d’âme et je peux me réveiller un matin et être extrêmement soucieux, extrêmement triste et un quart d’heure plus tard, être très reconnaissant. Ça tient principalement à la musique, parce que c’est comme ça que je me régule, ça tient à des rencontres, ça tient à du soleil. Là, sur une journée comme ici aux Ardentes, c’est difficile de fluctuer plus. Ma journée commence en sachant que je vais jouer à 18 heures et c’est un pied monstre. Avant le concert je ne peux être que bien, en général, c’est un moment d’extase pour moi et je pense que cette journée, si on prend ça comme une médiane autour de laquelle je vais, jusqu’à au moins minuit, je suis tout au dessus de la médiane. Je le paierai demain quand je serai en dessous. (rires)

Avant le projet Chaton, tu écrivais pour des interprètes de la variété française (notamment Je danse de Jenifer ou encore pour Amel Bent ou Yannick Noah). Personnellement, je les qualifie d’artistes commerciaux et qui produisent une musique populaire. Et j’aurais tendance à dire que la musique que tu livres maintenant est plus alternative. Es-tu es d’accord avec ça et est-ce que tu le ressens ?

Ben en fait, je le vis parce que ce sont des réseaux différents. Je vois bien que ce ne sont pas les mêmes personnes qui écoutent les musiques, qui les vivent, qui les distribuent ou qui les diffusent, ce ne sont même pas les mêmes médias. En tant qu’auteur ou compositeur, je ne percevais pas ce genre de distinction entre les deux réseaux. Je me suis toujours estimé extrêmement chanceux de me lever tous les matins pour faire de la musique. Je n’ai fait que ça, j’ai travaillé que dans la musique depuis 15 ans. J’ai toujours estimé que c’était une chance parce que j’ai des potes qui poussaient des cartons dès huit heures du mat’. Moi, je pousse des boutons. Je trouvais ça génial. Je ne me posais pas trop la question et j’essayais d’être le plus honnête avec la démarche quelle qu’elle soit. Alors évidemment, quand tu écris une chanson pour quelqu’un qui s’adresse à des médias extrêmement mainstream ou populaires, je pense que tu ne dis pas exactement la même chose ni de la même façon. Il y a des formats qui changent mais c’est comme si tu me donnais une palette de peintures avec des couleurs différentes. J’essaie toujours de peindre le meilleur truc possible. La distinction, je ne l’ai pas vraiment, je la ressens parce que je vois que je ne suis pas confronté aux mêmes personnes et que j’ai changé de circuit quand je fais ma musique mais j’écoute aussi bien Daniel Balavoine que Nicolas Jaar dans la même minute.

« J’ai toujours estimé que c’était une chance (de faire de la musique) parce que j’ai des potes qui poussaient des cartons dès huit heures du mat’. Moi, je pousse des boutons. Je trouvais ça génial. »

Au niveau des codes de ces deux circuits, est-ce que tu trouves qu’il y a des différences majeures, qu’elles soient positives ou négatives ?

Disons que le milieu est le même mais à une autre échelle. C’est-à-dire que ce sont les mêmes interactions sociales. Les artistes, qu’ils soient indés ou mainstream, sont des gens qui ont un ego énorme et qui créent une géométrie d’entourage très particulière. Ce sont à peu près les mêmes schémas, pas forcément avec les mêmes aspirations. Les codes changent, mais c’est comme des qui gens s’habillent différemment, mais humainement c’est un peu les mêmes interactions. J’y vois peut-être musicalement et dans le contenu, une recherche plus intense de la beauté que de l’efficacité. Mais ce n’est pas toujours le cas dans l’un ou dans l’autre milieu. Moi j’évolue plutôt dans ma tête avec une notion d’universalité. C’est-à-dire que j’estime que quelque soit la niche musicale, que tu fasses du reggae, du rap, peu importe, à partir du moment où tu as un propos qui est singulier et qui est tellement affûté qu’il touche tous les gens, c’est une forme d’universalité. Pour moi, Bob Marley ce n’est pas une question de mainstream ou pas mainstream. Le mec est tellement génial qu’il arrive à toucher tout le monde avec une musique tellement singulière qui est le reggae. Tu vois ce que je veux dire ? Moi c’est pas vraiment classé en mainstream ou pas mainstream, c’est classé plutôt en « est-ce que ça lui ressemble » et je pense qu’un artiste qui réussit, c’est un artiste qui est né pour faire ça, qui est né pour faire de la pop music. David Guetta excelle dans ce qu’il fait parce que je pense qu’il est profondément amoureux de ce qu’il fait et il n’y a aucun cynisme dans sa démarche contrairement à ce que l’on croit. On a tendance à dire que dans le mainstream, on réfléchit à des codes. Ce n’est pas vrai en fait. Dans l’alternatif, il y a des gens qui réfléchissent aussi à comment ils vont faire leurs morceaux. Sauf que les gens qui réussissent vraiment dans leur domaine, ce sont ceux qui sont profondément impliqués, les gens qui durent en tout cas. Et si tu es né pour faire du football, tu feras du football, si tu es né pour faire du rugby, tu feras du rugby. L’important c’est de se trouver, et de s’accepter aussi.

Tu as sorti ton album Possible. Tu l’as écrit en ne sachant pas encore à l’époque que tu allais le montrer à un public, c’est ça ?

Oui. Je l’ai écrit à un moment de repos, de calme dans ma carrière d’auteur-compositeur. Je l’ai écrit pour me sauver la vie parce que j’avais vraiment besoin de dire des choses que je ne pouvais pas dire à travers d’autres bouches que la mienne parce que c’est mon histoire que je raconte. J’avais besoin, musicalement et en termes de textes, de trouver quelque chose qui me fasse du bien et qui me reconnecte avec les raisons pour lesquelles j’ai commencé à enregistrer de la musique quand j’étais ado. Quand je me suis rendu compte que c’était un album, je voulais le sortir avec mon petit label qui s’appelle Le Contenu. Au dernier moment, ça s’est passé autrement parce que des médias l’ont joué et que ça a été diffusé. J’ai dû grossir le dispositif par la force des choses et chercher des partenaires plus solides que mon petit label. Je pense que je n’aurais pas fait cet album-là si j’avais été en train de réfléchir à sortir un album.

Donc tu l’as vraiment couché sur papier avant même de réfléchir à quoi que ce soit ?

En fait, j’ai besoin de fonctionner en histoire complète. Tu sais entre mon dernier album que j’avais sorti pour moi sous le pseudo Siméo en 2009 et maintenant 2018, j’ai peut-être fait 3 ou 4 albums qui ne sont jamais sortis de mes tiroirs ou qui sont restés dans le tiroir d’une maison de disques parce que c’est pas sorti.

Du coup, c’est quoi la différence entre ces albums qui ne sont pas sortis et Possible qui est sorti, il y avait plus d’urgence ?

Non, je pense que c’est juste contextuel. Je n’en sais rien, je n’ai pas d’explication pour ça en fait. Je ne réfléchis pas comme ça, je n’ai aucune conscience de ça.

« J’avais vraiment besoin de dire des choses que je ne pouvais pas dire à travers d’autres bouches que la mienne. »

Après ce premier album, je ne sais pas si tu penses déjà à la suite…

En fait je travaille en continu. Comme avant, je travaillais pour 3-4 albums par an, je fais ça pour moi maintenant. Pour l’instant, je refuse toute collaboration parce que j’ai envie de me faire plaisir, c’est un miracle que de pouvoir aller sur scène pour moi. Je suis en train de faire le prochain album, je fais des inédits assez régulièrement, je continue à créer. Dès que ça ressemblera à un album ou que j’aurai fini de raconter l’histoire que je raconte pour l’instant, ben on mettra ça dans un format album je pense.

Comme dans Possible il y avait une certaine urgence de s’extérioriser, est-ce que tu as l’impression que le puits d’extériorisation est sans fond ou que le prochain album aura un peu moins ce coté journal intime ?

Non, je crois que ça ne change rien. Mais tu sais je me disais déjà dans Possible que le le succès ça n’arrange rien à l’intérieur. Je parlais dans J’attends en bas, du succès que j’avais pour les autres gens. Il y avait des moments où j’étais super successful dans mon métier, j’étais blindé, j’étais trop bien mais j’étais malheureux comme les blés. En fait, là je passe une année formidable mais ça ne change rien à mes fluctuations d’humeur, mes malheurs, mes plaies. Et puis je vais te dire un truc, je suis seul sur la route, je reste dans une espèce de bulle et je ne prête pas trop attention ce qu’il se passe autour. J’essaie de continuer à être le plus honnête possible. Possible, c’est un super enseignement pour moi parce que c’était « ok tu as dit exactement ce que t’avais à dire et y a des gens que ça touche ». Si je fais autrement, c’est que je suis un con quoi.

Est-ce que y a un titre dans Possible que tu affectionnes plus particulièrement et un titre que tu aimes un peu moins que tu serais prêt à délaisser ou à ne plus jouer en live ?

En fait je n’écris pas de setlist donc je les joue tous en live mais pas tous sur le même concert. Il y en a que je préfère jouer en live que d’autres parce qu’il y a des choses qui se prêtent plutôt au live et d’autres plutôt studio. Cet album, pour moi c’est un moment de ma vie et chaque chanson, chaque mot est pesé et a son importance dans l’histoire que je raconte. C’est un ensemble et puis j’ai fait deux titres depuis (Sois pas gêné et Monde entier), je me reconnais dedans, je sais ce qu’ils racontent et quel moment de ma vie ils représentent. À ce moment-là, j’en étais là et j’ai de la tendresse pour ça en fait. Je sais où je dois aller, je sais ce qui est inabouti, inconfortable dans mes étapes de travail mais j’ai beaucoup de tendresse pour le mal que je me donne donc j’essaie de pas trop m’écorcher avec ça. Un morceau, s’il est imparfait ou s’il n’est pas né comme il faut, c’est qu’il y avait besoin de ce morceau pour continuer ma pyramide. Ça fait partie du chemin. Et c’est pour ça que tu peux retrouver absolument tout ce que j’ai fait. J’ai un album sous le nom de Siméo que j’ai fait à 17 ans, je ne peux pas l’écouter, c’est inécoutable. Mais j’ai de la tendresse pour cet album parce que je sais où j’étais à ce moment-là.

Ton rapport à la scène, comment l’appréhendes-tu, est-ce que ça change d’avoir passé du temps à écrire pour les autres ?

J’ai commencé par la scène à 16-17 ans, en fait. J’ai fait 300 concerts en solo dans ma vie. C’est un truc qui me manquait et que j’aime beaucoup parce que je suis plutôt timide et réservé au quotidien. C’est un moment où tu es un super toi, une forme améliorée de toi ou plus désinhibée, un peu comme quand tu vas faire du sport. Il s’agit d’un moment de transe, où tu oublies tout, comme quand tu sautes en parachute, tu n’es pas sur le monde réel, ça passe en deux secondes. Tu joues une heure et tu as l’impression de ne jouer que 4 minutes, c’est hyper agréable ouais.

« La scène, c’est un moment où tu es un super toi. »

Et donc c’est quoi la suite pour Chaton ?

Au gré de la création en fait. Comme je suis en train d’écrire et que ça commence à ressembler à un album, je pense que la suite sera de publier un deuxième album, soit à l’automne, soit au printemps. Je veux continuer la route, à défendre ça et le porter. Tant qu’il y aura des gens pour écouter, je continuerai. Regarde, j’ai même continué quand il n’y avait personne pour écouter, donc tu sais quoi je continuerai dans tous les cas. Aujourd’hui, ça s’appelle Chaton et c’est dans ce cadre-là, si cela se trouve demain je m’appelle Jean-Paulus et je fais un album de techno, je n’en sais rien. Je n’ai aucun attachement au matériel ni au contenant. Aujourd’hui, je trouve ça très cool Chaton. Si demain je dois quitter cette identité pour me sentir mieux ailleurs, comme pour déménager à l’autre bout du monde, rien ne me retient. Ça c’est mon vrai moteur. J’ai tellement touché le fond que ça ne me fait pas peur en fait. Quand c’est ton métier de faire de la musique et que personne qui s’intéresse à ton travail mais que tu continues, ce qui a été le cas dans certaines périodes de ma vie, tu sais que c’est ça ton moteur. Et du coup t’as pas peur, je n’ai pas peur de quoi que ce soit, à part de moi, éventuellement.

Pour terminer sur une note originale et d’actualité, quel est ton pronostic pour la demi-finale France-Belgique de la Coupe du Monde ?

Putain, c’est très compliqué. J’ai regardé le match de la France que j’ai trouvé plutôt solide. J’ai trouvé ça assez incroyable contre l’Argentine, c’est le genre de match un peu magique. J’ai trouvé l’équipe solide. Et j’ai remarqué la première mi-temps uniquement de Belgique-Brésil et j’ai trouvé l’équipe incroyable. J’ai trouvé la dynamique incroyable et certaines individualités genre ouf quoi. Du coup, je me suis dit wow, ça va être un match… S’ils arrivent à jouer tous libérés… En fait c’est un peu le problème, moi ce que j’aimerais c’est surtout un beau match parce que franchement, coté belge, ça produit un football incroyablement créatif et hyper beau et coté français aussi, avec une forme de solidité dans chacun des groupes. Putain je parle comme un commentateur sportif. (rires) Franchement s’ils sont libérés, s’il y a cette magie comme sur Belgique-Brésil et comme y avait eu sur France-Argentine, ça va être un match formidable et haletant jusqu’a la fin. Le seul truc que je redoute dans des phases finales comme celle-là, c’est d’aller jusqu’aux tirs au but. C’est l’enfer quoi. Mais un match avec plein de buts, plein d’actions incroyables… et au final je vais te dire un truc, on est quand même voisins et ce que je sais c’est que quelle que soit l’équipe qui gagne, c’est celle que je supporterai pour la finale. La rivalité est plutôt bon enfant. Tout le monde s’est dit surtout « putain la Belgique ils jouent incroyablement bien ». Moi j’ai halluciné, c’était beau. Du coup j’aimerais juste que ce soit un beau match. Ce que je trouve génial là-dedans et complètement incompréhensible pour moi, c’est l’engouement que ça suscite. Hier dans Paris, ça klaxonnait jusque 3 heures du mat’ en bas de chez moi, je n’ai même pas pu dormir à cause de ça. (rires) Les gens sont tellement heureux, tu sais, c’est toujours plutôt positif de voir les gens heureux.

Chaton sera à découvrir aux Francofolies de la Rochelle le 13 juillet, à Pete the Monkey le 14 juillet et aux Solidarités de Namur le 26 août. 

Touche-à-tout, gosse éparpillé, enfant de l’indietronica se découvrant un goût pour la nouvelle pop française.