Cléa Vincent : « Je préfère faire 1000 concerts devant 1 personne qu’1 concert devant 1000 personnes »

Tu fais tourner ?
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En octobre dernier, on était tombé sous le charme de Cléa Vincent. D’abord en live à La Péniche, puis sur platine avec son premier album Retiens Mon Désir. On était donc ravi d’avoir l’opportunité de pouvoir discuter avec elle. On a parlé de son amour pour la scène, de la place des femmes dans la musique, de Riad Sattouf … Et de Jul !


LVP : Salut Cléa ! Comment ça va ?
Cléa Vincent : Coucou ! Et bien écoutez je suis contente d’être avec vous et ça va hyper bien ! Hier soir je suis allée au concert de Fishbach à la Cigale et comme ce sont mes potes ça m’a trop émue de les voir sur une scène aussi grande. Je suis trop heureuse pour Flora, elle le mérite car elle a beaucoup de talent. Ça va hyper vite, c’est flamboyant mais c’est mérité, j’suis hyper contente de voir ce concert. Sinon nous, on n’a pas arrêté de jouer ce mois-ci, on repart en tournée au Venezuala et on a plein de dates. C’est tout ce dont je rêvais donc c’est génial.

LVP : C’est la troisième fois que tu viens à Lille en 6 mois, tu aimes venir ici ?
C.V : J’adore ! Lille c’est un peu une des premières villes avec Bordeaux ou j’ai joué en dehors de Paris. J’avais un pote qui organisait des soirées ici avec le collectif Club 40 (coucou Yann !) et qui m’avait fait jouer dans des soirées Do It Yourself. J’ai toujours d’excellents souvenir ici, j’ai quelques potes qui habitent le coin et j’ai de la famille à Bruxelles donc c’est l’occasion de jouer ici avant d’aller jouer à Bruxelles. C’est un endroit stratégiquement, amicalement et affectivement que j’aime bien.

LVP : Tu reviens d’une tournée en Russie, tu pars au Vénézuela… Comment ta musique est acceuillie là-bas ?
C.V
 : Ce qui est très intéressant c’est qu’on est invités par des Alliances Françaises. Je savais pas ce que c’était au départ, et en fait c’est une unité qui ne dépend pas de l’état, qui est faite de gens de la nationalité du pays qui s’intéresse à la culture française. Ils t’invitent à jouer et ils font venir du public, en moyenne il y avait entre 150 et 300 personnes. En fait les gens sont super contents de découvrir un groupe français, c’est méga folklorique pour eux, il y a rarement des groupes français qui viennent jouer chez eux. Ils sont super contents, ils sont curieux et on a quand même réussi à leur donner du plaisir et à les faire danser… J’ai signé 50.000 autographes par concert car ils se doutaient bien qu’on n’allait pas revenir de si tôt et que si ça se trouve, on était des stars (rires). J’ai rencontré plein de gens, pris plein de photos, c’était assez joyeux et ce qui m’a vraiment plu c’est que j’ai reçu des gentillesses, des compliments qui étaient très sincères, généreux et purs. Parce qu’en France comme on est un peu gâtés, on est toujours assez critique, il y a toujours un « mais » dans les compliments en France. Et moi ça me faisait plaisir d’avoir des vrais compliments encourageants.

LVP : J’ai l’impression que t’arrêtes jamais de tourner : C’est une drogue pour toi ?
C.V : En fait c’est simple, dès que mon agenda est vide, je suis méga angoissée, je peux pas supporter l’idée de pas jouer. Après, je suis préparée au fait qu’à l’issue de la tournée du premier album, je vais devoir arrêter un peu pour écrire et tout. Mais j’ai prévu le coup, je vais tourner avec un autre projet qui s’appelle Garçons, qui reprend des chansons françaises, avec un réseau différent du mien, c’est un réseau chansons françaises moi j’suis plus dans un réseau musique actuelle/club. En fait je suis complètement accro, je peux pas m’arrêter (rires). Sinon je me sens mal, je me sens inutile et je déprime. C’est un peu comme un boulanger à qui on dit « tu fais pas de pain ». Moi ça me stresse de pas jouer.

LVP : En fait, tu vis ta muique en live…
C.V : Ouais beaucoup plus, je suis plus une artiste de live que de studio. C’est pour ça que je me suis associée à Raphaël Léger, qui est mon binôme d’écriture et de création, parce que lui, adore le studio, donc il est hyper heureux.
Très souvent quand il est en studio, moi je fais plus de l’aspect image ou je vais rencontrer les journalistes pour parler du projet. Il y plein de trucs que je fais pendant que lui, est en train de travailler les chansons. On les écrit ensemble complètement, mais tout ce qui est studio je lui laisse la main.
En fait j’ai besoin de lumière et de contact avec les gens, et dans les studios y’a pas de lumières et y’a pas de gens. (rires)

LVP : On te classe souvent dans une vague années 80, mais pour moi tes influences viennent plus des années 90 ou de groupes comme Phoenix. Je voulais savoir où toi, tu te situais ?
C.V : Je pense que les gens nous ont mis dans une catégorie 80’s parce qu’on a des synthés et qu’on chante en français. Or, y’a des synthés aussi dans la french touch et pour moi je suis plus une artiste de cette famille là mais qui chante en français, ce qui n’est pas le cas de Daft Punk, Phoenix et Air. Donc ils ont associés ça aux années 80.
Moi franchement, j’aime bien la musique des années 80, mais c’est pas ce qui m’a fait danser plus jeune. Et j’ai tellement adoré cette scène, du premier Phoenix et tout ça, ça m’a trop chamboulée.

LVP : On essaie de monter cette scène ensemble, mais vous avez tous des spécificités différentes. L’association, c’est juste parce que vous chantez tous en français… D’ailleurs t’es un peu la grande sœur non ?
C.V : J’ai cinq ans de plus que les Pirouettes et Flora (Fishbach) et par rapport à ça ils me considèrent comme une sorte de grande sœur, ouais. Je sais qu’ils ont vachement confiance en moi, ils me soutiennent beaucoup et je les soutiens beaucoup aussi… Il y a quelque chose d’hyper chouette et j’aime bien notre rapport. C’est une famille et j’en suis l’ainée.

LVP : Même par rapport à ton histoire, t’es peut être la aussi pour les conseiller.
C.V : Complètement. Des fois je me permets de leur raconter mon expérience, parfois je suis tombée dans des pièges énormes et je leur dis. Mais j’ai pas vraiment de leçons à leur donner parce qu’autant Flora que les Pirouettes par exemple, ce sont des gens hyper intelligents. Et puis Léo (des Pirouettes) il a roulé sa bosse encore plus que moi, mais c’est assez juste cette histoire de famille.

LVP : On va reparler musique. Au niveau de tes paroles, j’ai l’impression qu’elles sont à la fois hyper personnelles et en même temps très pudiques. Je trouve que tu les enrobes de poésie pour détourner le côté personnel. Donc je me demandais comment tu écrivais tes chansons ?
C.V : Mes chansons s’adressent souvent à quelqu’un qui existe et je me dis que si cette personne entend cette chanson, je voudrais pas quelle sache que c’est pour elle. Parce que y’a du mystère, parce que c’est un amour interdit, ou que t’es en colère et t’as pas forcément envie que la personne s’en rende compte. La poésie, avant d’être un truc pour se la péter, c’est une façon de communiquer, d’exprimer ses émotions mais en étant un peu plus discret qu’une Lara Fabian ou qu’un Garou (rires).

LVP : Moi ce que je trouve génial dans ta musique, c’est qu’elle a un côté hyper universel : elle touche n’importe qui d’une manière différente en fonction de sa propre expérience.
C.V : Il y a beaucoup de symboles dans mes chansons, Le Château Perdu ou même Ton Voyage Est Fini : ça peut parler d’un voyage concret comme ça peut parler de la mort. Et en l’occurrence, cette chanson est plus dans une ambiance ton voyage, la vie. Ta vie est terminée. Et ça pareil je m’adressais à quelqu’un qui est parti, c’est quelque chose de très personnel donc. Il y a des messages que j’adresse à des gens mais que je déguise car je ne veux pas rentrer dans un truc trop pathétique ou trop tarte à la crème. Je suis hyper romantique, mais il faut parfois que je me mette des limites au niveau du vocabulaire…

LVP : Tu gardes une pudeur quand même…
C.V : Je crois que c’est vrai, je suis très très très pudique, tu m’as assez bien cerné. (rires)

LVP : Je voulais revenir avec toi sur l’article paru dans Gonzai. Je me demandais comment tu faisais pour passer au dessus de ce genre d’articles, que j’ai trouvé hyper brutal et misogyne.
C.V : Là où je peux rien dire, c’est que je lis Gonzai et du coup il m’est arrivé tellement de fois de me bidonner sur des gens qui s’en prenaient plein la gueule. Pour le coup je connais tellement bien cette presse que je sais que c’est une façon de s’exprimer où ils cherchent un peu à provoquer. C’est un peu comme si t’allais à Montmartre, que tu te faisais peindre le portrait et que tu disais « mais ça me ressemble pas ça ! ». Tu sais à qui s’adresse ce genre de chose c’est pour ça que ça ne m’a pas du tout touchée. Je me suis sentie presque honorée d’avoir droit à mon portrait. Le seul truc dommage c’est que j’ai l’impression qu’il est passé à côté du truc.

LVP : Moi j’avais plus l’impression qu’il a apprécié ta musique mais qu’il en avait honte…
C.V : Ouais, il y a un peu ça aussi, c’est le deuxième article que j’ai comme ça ou ils disent «  putain on est dégouté d’aimer cette chanson, c’est de la merde mais pourtant on l’aime ». Ils ont vraiment du mal à l’assumer…

LVP : Pour continuer la dessus, je voulais savoir si en tant que femme, tu trouvais pas ça pathétique, que souvent on parle du physique de la personne avant de parler de sa musique ?
C.V : En l’occurence dans Gonzai y’avait le « ni belle ni moche » qu’il a enlevé par la suite. En gros il parlait pas de moi, tout en parlant de moi, genre « elle incarne la fille fragile ni belle ni moche »… Sous-entendu je suis une girl next door. Mais moi ça va, je suis pas trop la cible du sexisme… A part un moment , je l’ai vécu assez bizarrement d’ailleurs, on nous a beaucoup réunies avec les autres chanteuses, genre on va faire une scène de filles… Mais je trouvais ça abusé. Même si ce sont des artistes que j’adore et que ce sont mes potes, mais par exemple dans les Pirouettes y’a Léo. Il y a des garçons autour de moi et je comprenais pas l’obligation de nous séparer.

LVP : C’est à double tranchant en fait ..
C.V : Je sais pas trop quoi en penser. Parce qu’à la fois je trouve ça extraordinaire en tant que femme d’arriver à être libre au point de monter sur scène et d’écrire des chansons. Et je trouve ça génial d’en parler et de dire que la scène française y’a plein de nanas et c’est un truc de ouf.
C’est vrai que c’est un truc de ouf et que c’est très nouveau… Maintenant, par rapport aux garçons c’est un peu dégueulasse. Parce que les femmes elles veulent avoir une place dans la société mais elles veulent pas forcément écraser les mecs. Moi qui aime par dessus tout et les hommes et les femmes mais qui travaille beaucoup avec des mecs, je me demande pourquoi d’un coup, on les met de côté. Je trouve ça con.

LVP : Pour prendre un exemple concret : Lafayette qui a sorti un premier album exceptionnel et dont on ne parle pas beaucoup , alors qu’il est dans la même vague …
C.V : T’as complétement raison ! D’ailleurs je l’ai vu hier soir et effectivement je trouve qu’il est un peu oublié alors qu’il est vachement doué. De cette scène, on parle beaucoup des nanas parce que c’est sexy et que ça fait vendre des cosmétiques… Le fait est que les mecs sont un peu lésés.
Donc c’est un peu un peu à double tranchant : à la fois j’suis contente parce qu’on parle de moi et que ça me fait faire des concerts donc je vais pas me plaindre. Maintenant le message est un peu bizarre… Mais on est bien d’accord sur cette polémique, on va pas se plaindre quand on voit que dans certains pays si t’es une meuf t’as pas le droit de faire de musique ou de monter sur scène. Faut pas faire les enfants gâtés et dire des « oui mais… » comme je disais tout à l’heure.

LVP : Pour continuer sur quelque chose de plus léger. J’ai l’impression qu’il y a une vraie bande autour de toi. Quelle importance ça a pour toi ?
C.V : Ah ouais c’est fondamental pour moi. Je ne pourrais pas arriver à m’exprimer si je n’étais pas encouragée et bien entourée. J’ai mis facilement 8 ans à l’avoir cette équipe méga précieuse, de clippeuse, de photographes, de musiciens, de label, etc… Sans eux je m’en sortirais pas du tout. Ils m’ont vachement comprise, savent quand il faut me laisser tranquille, m’encourager et puis me laisser jouer.
C’est ce que je te disais, c’est con mais j’ai besoin de jouer. C’est un mythe pour moi le truc de la rareté de l’artiste… J’ai cette phrase que j’ai inventée : je préfère faire 1000 concerts devant 1 personne que 1 concert devant 1000 personnes. Moi ce que je veux c’est jouer (rire).

LVP : T’as monté une structure, Château Perdu, pour ta musique. Tu l’as créée uniquement pour toi, ou c’est quelque chose que tu pourrais utiliser pour d’autres artistes ?
C.V : C’est une façon d’héberger juridiquement mes disques. Tu peux pas être propriétaire de ton disque sans avoir de structure. Je le fais uniquement dans le but de pouvoir sortir un album et d’en être propriétaire. Après je touche du bois, si un jour avec cette structure on gagne beaucoup d’argent et que j’ai de quoi investir dans des projets, je le ferai. J’ai trop de gens autour de moi que j’adorerais aider pour sortir des projets. Moi je ferais bien un peu d’édition de bandes dessinées aussi, parce que j’ai des potes musiciens qui dessinent super bien et ça pourrait être marrant d’éditer des BD..

LVP : Les aventures de Cléa ( Rires) Un peu comme sur Électricité.
C.V : Complétement d’ailleurs y’a eu une BD d’électricité faite par KIM.

LVP : Qui faisait un peu Gondry d’ailleurs, le clip …
C.V : Complétement Gondry, Michelle Blades s’est bien exprimée d’ailleurs. Je suis super contente du clip.

LVP : Encore deux questions : Tes coups de cœurs récents en matière de musique, de films, de BD ?
C.V : J’ai bien sûr acheté le nouveau tome des Cahiers d’Esther de Riad Sattouf qui est juste fabuleux. J’adore ce mec.

LVP : Moi j’adore Pascal Brutal.
C.V : Ah ben ouais, Pascal Brutal et L’arabe du futur, et même Les Beaux Gosses qui est le meilleur film du monde.

LVP : Et aussi Jacky Aux Royaumes des Filles qui justement est un film incroyable féministe.
C.V : Ouais carrément ! C’est un film très très fort , mais comme il est pas très sexy, il a pas été compris. Mais c’est un film majeur. Ce mec-là, c’est un truc de ouf.
Après qu’est ce que j’ai de récent… Y’a des très beaux disques qui sont sortis recemment… Je vais quand même pas vendre mes potes.. L’album des Fishbach est mortel, j’aime beaucoup celui des Pirouettes. J’aime beaucoup Laure Briard aussi qui est une artiste de mon label qui a beaucoup beaucoup de talent.
J’ai découvert aussi Norma, hyper bien Norma ! Elle est trop fraiche aussi , y’a un truc génial, un peu grunge, et tu vois qu’elle et son mec s’influencent beaucoup. Et y’a le Juliette Armanet qui vient de sortir et qui est mortel.

LVP : On va finir par la question con. J’ai eu du mal à la trouver pour toi, mais j’ai réussi ! Comment tu fais pour rester crédible en avouant publiquement que t’écoutais JUL ? (rires)
C.V : Où est-ce que j’ai dit ça ?! Dans 20 minutes non ?! C’est drôle parce que y’a une haine envers ce mec… Alors Voila ! Je vais m’expliquer sur le sujet de Jul ! Déjà moi j’écoute Jul avec une oreille de producteur, dans le sens où j’écoute ses prods avant tout et que je les trouve vachement intéressantes, notamment l’utilisation du kick et le fait que ça soit une musique extra-minimale mais qui groove un truc de fou.
Après les paroles sont un peu chelou et pas ouf mais je les écoute pas vraiment… Le rap c’est une musique que je connais pas bien et j’ai découvert cette scène par lui. Après derrière j’ai découvert Kaaris, PNL des trucs un peu plus qualitatifs mais ça m’a laissé un truc… C’est un peu comme si tu découvrais la pop en écoutant Madonna. Jul ça a été la première découverte de cette prod-là . J’assume complètement, je l’aime ! (rires)

Après le concert, on a demandé à Cléa de prendre une photo en hommage à Jul :

Elle sera en concert au Botanique le 14 mai, accompagnée de Fishbach et Wuman.

Interview réalisée avec Ludivine Müller.

Futur maître du monde en formation.
En attendant, chevalier servant de la pop francophone.