Erol Alkan - "Quelque part un gosse est sur le point de révolutionner la musique électronique"

Tu fais tourner ?
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Enfant terrible de l’indietronica pré-années 2000, Erol Alkan a toujours pris plaisir à bouleverser avec succès les standards imposés par un éco-système frileux souhaitant exploiter jusqu’à l’agonie les filons lucratifs de la dance musique. Mixant sans vergogne New Order et Kylie Minogue, donnant un nouveau souffle à Tame Impala et vie à Connan Mockasin en le signant sur son label Phantasy, le londonien a toujours évolué sur les sommets reculés et embrumés d’un univers où la cherche des projecteurs et de leurs éclatant faisceaux est omniprésente. Le producteur a sorti il y a quelques temps son premier LP depuis 5 ans Spectrum/Silver Echoes : deux pistes aussi dansante que profondes qui ne laisseront aucune audience de club indifférente.

La Vague Parallèle  : Au début tu ne réalisais que des remixes, des reworks et des collaborations et tu composes aujourd’hui tes propres morceaux. Est-ce une question de confiance en soi ?

Erol Alkan : J’ai simplement attendu que ce soit le bon moment pour composer et produire mes propres morceaux, c’est-à-dire que j’ai quelque chose de pertinent à partager avec les gens. Ma musique appartient à ce qu’on nomme en général la « dance musique » et il y a aujourd’hui tellement d’artistes et de sons dans ce genre que je voulais être sûr d’apporter quelque chose de qualité et de cohérent à cette collection déjà immense.

LVP : Tu n’as sorti une composition de toi sous ton propre nom qu’en 2013 (plus de 10 ans après tes premières collaboration) ? Pourquoi autant d’alias ? Un désir de rester en retrait ? Que ce ne soit pas associé à ce que tu fais sous les autres ?

Erol Alkan : Quand j’étais plus jeune, j’avais l’impression que je pouvais présenter différents aspects de moi-même sous différents noms. Je pense que ça me permettait d’avoir plus d’espace, plus de liberté surtout vis-à-vis de ce que les gens pouvaient attendre de tel ou tel alias. De la même façon quand je travaille en tant que producteur avec un groupe, les gens s’attendent à ce que l’album soit électronique et souvent ce n’est pas le cas. Dans tous les cas je suis fière de la quasi la totalité de mon travail et je ne cherche pas à le dissimuler.

LVP : Tu as sorti ton premier EP depuis 5 ans (Silver Echoes et Spectrum) ? Est-ce que cela t’apportes quelque chose de différent de composer toi-même que de produire ou de faire des collaborations ?

Erol Alkan : Oui vraiment, c’est très satisfaisant (épanouissant le fait d’être satisfait). J’aime vraiment ces deux aspects : composer ma propre musique et aider les autres à créer la leur. Du moment que le résultat est quelque chose qui a mérité le temps et l’effort alors c’est tout bon pour moi/cohérent. J’ai besoin de toujours évoluer dans ce que je fais, d’une façon créative. Ces deux aspects de ma carrière me permettent cela.

LVP : Toi qui a créé le Trash Club et y a travaillé pendant 10 ans à Londres, que penses-tu des régulations de plus en plus dur appliqués par les villes en matières de nuisances sonore et autre? Que ce soit à Londres où 47% des nightclubs ont fermés depuis 2007 d’après la BBC ou ailleurs?

Erol Alkan : J’ai aussi le sentiment que les lois sont plus dures avec la culture de la nuit. C’était très dur à vivre pour nous quand les deux premières salles du Trash Club, Plastic People et The Annexe, ont dû fermer à cause de projets de réaménagement je sais à quel point ce genre de situation est difficile à gérer et surmonter. Du moment que de nouveaux clubs sont ouverts ou que des endroits où les gens peuvent se réunir et être ensemble, c’est le plus important pour moi. C’est vraiment dommage quand une véritable institution comme The End ferme mais dans leur cas c’était aussi un choix, qui était tout à fait justifiable. C’est un club qui a ouvert pour les bonnes raisons et qui a ensuite fermé pour les bonnes raisons. Si nous parvenons à avoir des clubs qui respectent ce cycle c’est le plus important.

LVP : Dans le monde des DJ (et autres compositeurs/performeurs de musique électroniques), beaucoup semble tourner énormément de club en club et jouer dans une configuration où ils s’adaptent au club/à l’évènement organisé par le club ou le lieu. Ce n’est pas la façon dont tu fonctionnes avec les To The Rythm Tour, c’est plus comme une tournée « classique ».

Erol Alkan : Merci c’est ce que j’essaie de faire. Ça vient aussi du fait que je ne peux plus enchaîner les shows comme j’avais l’habitude. Je n’ai plus envie d’être en tournée tous les weekends ni de faire 150 performances par an comme avant. Ça accentue le fait que quand je joue j’ai envie de rendre l’événement spécial. Et a un mon âge j’ai l’impression d’avoir plus à partager avec le public donc c’est un bon timing.

LVP : Lors de tes performances, tu aimes contrôler également les effets lumineux. Comment arrives-tu à gérer la musique et la lumière en même temps ? Est-ce parce que tu n’arrives pas à la même symbiose si quelqu’un d’autre le fait ?

Erol Alkan : Ce n’est pas très compliqué en fait.
Pour moi les lumières sont très importantes car elles permettent vraiment de créer une connexion entre moi et le public et surtout entre les gens de l’audience.

J’ai réalisé à quel point les effets lumineux sont essentiels grâce aux deux supers techniciens lumières que l’on avait à Trash. Comme je connais la musique, les vas et vient d’intensité, de puissance le faire moi-même me permet d’atteindre cette symbiose plus facilement et efficacement. J’aime beaucoup les contrôler et le faire durant mes sets.

LVP : Tu as toujours voulu/aimé apporté quelque chose de différent et nouveaux en club et à la scène electro en général.
Que penses-tu de la vague techno qui déferle sur le monde, ou du moins l’Europe où les clubs sont de plus en plus axés techno et où l’on peut voir Nina Kraviz joué un set de pure techno boom boom à Tomorrowland. Est-ce que ce n’est qu’une mode ? As-tu peur que cela rende la musique électronique plus homogène ?

Erol Alkan : J’ai encore l’impression aujourd’hui d’être un outsider de la scène dance/electro.

De mon point de vue c’est surtout génial de voir qu’il y a bien plus de femmes DJs de nos jours, et en général une plus grande diversité.

Quand j’ai été remarqué en l’an 2000, c’était probablement à cause d’une scène dance qui était très pauvre. Alors, quel que soit le niveau de standardisation que tu ais l’impression d’avoir aujourd’hui, quelque part un gosse est sur le point de révolutionner la musique électronique.

LVP : Est-ce que tu penses que les gens qui vont en club aujourd’hui sont les mêmes qu’il y a 15 ans. Par exemple ceux qui vont voir une machine ultra bien rodée comme Amélie Lens?

Erol Alkan : Je ne connais pas le public qui va voir Amélie Lens alors c’est dur de répondre (rires). Cependant je crois que la plupart des gens qui sortent en club y vont pour trouver une échappatoire, alors dans cette optique, nous sommes tous les mêmes, hier et encore aujourd’hui.

Après je ne suis pas fan des DJ « lisses » qui mixent comme des machines. J’aime entendre des erreurs, j’aime les DJs qui sont créatifs et qui prennent des risques. Un des principes important pour moi est de construire sa confiance en soi et  d’ensuite la mettre à l’épreuve. J’aime les DJ qui ne font pas attention au fait d’être des DJ mais qui continue cependant de de mixer avec application. Pour moi, dans sa forme la plus pure à chaque fois que tu commences à jouer de la musique c’est une nouvelle opportunité d’inspirer une pièce entière et en rien un travail.

LVP : Tu es définitivement un enfant de l’ère indie-rock, même avant qu’elle ne au début des années 2000. Au Trash Club, chaque soirée finissait par Bowie ou les Smiths notamment. Cependant tu n’as pas remixé beaucoup de chansons plus anciennes dans ce style. Elles ne s’y prêtent pas ?

Erol Alkan : Pour moi certaines chansons, notamment d’artistes tels que Bowie ou les Smiths ne s’y prêtent pas. Mais c’est vraiment au cas par cas, si j’ai un bon feeling je ne refuserai pas de le faire.

LVP : Penses-tu que l’âge d’or des remix et des reworks soit derrière nous ? J’ai l’impression que c’était plus facile de toucher à n’importe quelle chanson il y a environ 8 ans avec l’avènement de SoundCloud et l’absence de contrôle qu’il y avait alors sur les productions des petits producteurs. C’est tout l’inverse avec les systèmes de streaming actuels et les nouvelles lois européennes sur le Copyrights.

Erol Alkan : Je pense qu’un espace de création existe toujours, peut-être que ce n’est plus le même et que les gens portent leur attention sur d’autres médium mais cela n’empêchera pas les artistes et les producteurs de trouver un moyen. La plupart des albums révolutionnaires ne tiennent aucun compte des lois ou des contraintes, ils finissent par les modifier d’une façon ou d’une autre. Les règles sont là pour être enfreintes.

LVP : Est-ce qu’il est encore possible de devenir célèbre avec un seul remix extraordinaire de Blue Monday?

Erol Alkan : Je n’espère pas (rires).

LVP : Ce n’est pas trop dur/compliqué de diriger un label qui est de petite taille mais non focalisé sur un style en particulier comme ils le sont souvent ? Sur Phantasy cela va de l’acid house de Daniel Avery aux vibes très chill de Connan Mockasin.

Erol Alkan : Heureusement nous avons quelques personnes qui nous aident à maintenir tout en ordre chez Phantasy. De mon côté, dénicher un artiste qui va convenir, à tous les niveaux, à l’idée qui est derrière le label est parfois dur, parfois facile. Je ne peux jamais prédire dans quelle direction l’on se dirige.

LVP : Et justement quel est le point commun de tous les musiciens signés sur Phantasy ?

Erol Alkan : Que leur musique est leur vérité.

LVP : Le terme “phantasy” (fantasme/fantaisie en français) est central dans ta musique et pour label. Autant la musique froide de Daniel Avery que les ambiances chaleureuses de Connan Mockassin invoquent l’imagination de l’audience. Qu’est ce qui se cache derrière ce terme et cette volonté ?

Erol Alkan : C’est encore et toujours ce sentiment d’évasion, le fait d’apporter un certain type de beauté à l’écoute, réussir à la rendre palpable et que l’auditeur finissent par y croire. Je n’ai aucun intérêt à signer des artistes qui composent une musique à la mode simplement pour faire avancer ma carrière. Je veux que Phantasy tienne debout, vol de ses propres ailes, comme un label cohérent en soi.

LVP : Tu parles d’évasion, de créativité, aujourd’hui tout le monde veut être DJ, c’est une profession beaucoup plus reconnue qu’avant et un réel business. Penses-tu que cela puisse engendrer une perte de la créativité et de la diversité des compositions des producteurs ? Un peu dans la veine des écoles d’écritures américaines qui apprennent à écrire un roman en suivant des règles strictes pour qu’il se vende bien.

Erol Alkan : Oui à 100%. Le Djing est une extension de soi-même et c’est un aspect qu’il me semble très difficile d’enseigner. Quand j’ai commencé à 17 ans j’utilisais des vinyles, des cassettes et des cassettes vidéo pour mixer en club. C’était tout ce que j’avais et je devais trouver une façon pour pouvoir le faire. Cela n’a bien sûr plus rien à voir aujourd’hui. Aujourd’hui, l’aspect technique est très simple et accessible à tous, surtout avec le numérique. Mais ce n’est pas pour ça que la créativité suit automatiquement.

LVP : Tu as beaucoup tourné autour du monde, quel pays t’as marqué le plus par sa culture noctambule spéciale ?

Erol Alkan : Sans doute le Japon où j’ai trouvé le public très poli et presque « pur » mais cette réaction très spéciale de la part de l’audience ne traduisait en rien une absence de réaction ou de ressenti de leur part ; ce que certains auraient conclu si cela c’était passé en Europe. Cela m’a appris beaucoup sur la façon de lire un public et sur les différences, mais aussi les similarités, des réactions des différentes cultures à la musique.

LVP : Une question bonus pour finir : que pouvons-nous faire pour que Late Of The Pier se reforme, sortent un nouvel album et fassent une tournée ?

Erol Alkan : Je ne peux pas répondre à cette question (rires), je les laisserai s’exprimer le moment venu.