Ex:Re et ses chagrins d'amour

Tu fais tourner ?
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Combien de fois n’avons nous pas frissonné sur les airs de guitare délicats de Daughter ? Sur la poésie de leurs titres, sur la tristesse qui s’en dégageait et sur les émotions que ce jeune groupe britannique éveillait en nous ? Trois albums et deux EPs qui font que chaque nouvelle sortie est une réjouissance. La réjouissance de se crever le coeur à coups de mélodies moroses et de mélancolie harmonieuse, encore et encore. Fin du mois de novembre, c’est à la surprise de tous que la voix du groupe a annoncé une dérive solitaire.

Arborant le mystérieux nom de Ex:Re, Elena Tonra délivre ainsi un recueil de dix somptueuses histoires, celles d’une rupture. Dix titres qui s’écoutent comme des appels à l’aide ou des cris de détresse qui emportent dans des houles de questionnements, des effluves de dépression et des torrents de mauvais choix, de mauvais moments et de mauvaises personnes. Un thème compliqué abordé avec une grâce toute particulière porteuse d’une sensibilité unique. Une transition accompagnée d’un certain vent de nouveauté soufflé sur l’univers de la jeune poète qui pose sa voix sur des compositions plus percutantes, puissantes et plus rock que ce qu’elle avait l’habitude d’habiller de son timbre si fin. Le batteur Fabien Prynn, proche ami de l’Anglaise, a joué un rôle important dans cette feuillaison. À l’écriture mais surtout à la production d’Ex:Re, il est notamment à l’origine des sonorités mesmérisantes transcendant chaque étape de ce doux voyage au pays des larmes.

Ex:Re, lisez “X-ray” et comprenez “j’ai mal“. L’introspection d’une douleur, la recherche d’un antidote : ce nouveau projet s’inscrit pour l’artiste comme une catharsis musicale. Déjà très touchante au sein du groupe Daughter, c’est à coeur ouvert qu’elle chante ici pour aborder les tourments qu’elle sublime en morceaux. Si son talent est sa plume, sa douleur est son encre. Loin des breakup-songs nauséabonds des stars de la pop, il y a sur cet album éponyme une véritable impression presque suffocante d’expérimenter la perte, le vide et le manque. Car même s’il pourrait laisser présager être dédié à une personne, c’est plutôt son absence qui est étudiée, décortiquée et pleurée.

“Although the record is written for someone, a lot of the time it’s about the space without that person in it”

Pour annoncer l’album, l’artiste a pu compter sur Romance, titre phare de cet opus. Véritable fondement de la nouvelle direction musicale entamée par la jeune femme, c’est près de sept minutes hors du temps que nous traversons ici. Au gré des battements répétitifs de l’instru magnétisante, nous troquons notre rythme cardiaque contre le tempo saccadé et envoûtant de cette hymne à la solitude nocturne. Le visuel captivant est réalisé par Antonia Luxem et contextualise le morceau dans une ambiance de nightclub aux tons sanglants dans lequel nous retrouvons une Elena plus dansante que jamais. Il y’a cependant une certaine tristesse dans ces gestuelles solitaires, comme si cette piste de danse représentait le défouloir sentimental d’un esprit troublé et abîmé. L’association du morceau et de son clip est tout bonnement merveilleuse et chaque écoute résonne comme une escapade qui offre à chaque fois une nouvelle saveur. Toujours plus amère mais sans jamais pour autant en perdre de sa beauté.

Plus tôt dans l’album, dès le premier titre Where The Time Went, on reconnaît avec satisfaction l’univers acoustique des ballades folk de l’album If You Leave de Daughter. Un mélange cordes-voix qui fonctionne forcément et qui est d’autant plus intensifié par les coups de violoncelle de la talentueuse musicienne Josephine StephensonEx:Re nous gâte d’une nostalgie particulière qui nous rattache à ce qui nous avait déjà séduit chez la musicienne au sein de son trio. New York et Dazzler jouent dans la même cour et titillent nos âmes torturées et masochistes à la recherche de spleens sombres et brumeux. Le second titre met en lumière une poésie accrocheuse en romanisant tous les secrets qu’enferment les chambres d’hôtels, ces lieux sacrés d’êtres esseulés. Ainsi, que ce soit en parlant de linge de bain, de sexe ou de factures impayées, l’esprit voluptueux de cet album nous traverse et nous fait planer. Le temps de quelques minutes, suivant le fil des émotions de la chanteuse, on se laisse plonger dans ces bains froids d’errance et d’amertume dont on ne se lasse finalement jamais. Toujours au rayon coeurs brisés nous retrouvons sur les sublimes 5AM et Too Sad la présence d’un mélange encore peu exploré : le piano-voix. Et sans surprise, c’est forcément très beau et très intense. Vague à l’âme assuré. Contrastante, il y a finalement cette nouvelle facette qui nous explose aux oreilles avec poigne dans les soutenus Crushing et I Can’t Keep You. Des rythmes plus battants dans le style de ceux qui nous avaient déjà fortement étonnés sur l’électrisant No Care du second album Not To Disappear. Des percussions fracassantes qui offrent une nuance délicieuse par rapport à la douceur éternelle d’Elena et qui promet des clivages de style des plus intéressants lors de ses concerts.

Ex:Re trouve sa fin dans la pureté de My Heart, un concentré d’innocence angélique sur une sobre suite de notes de guitare aussi délicates que poignantes. Un épilogue qui trouve sa force dans la légèreté et la simplicité de sa composition, qui vient rappeler à quel point l’histoire contée était triste et que ces plaies abordées n’ont pas vraiment cicatrisé. “In your hands, in your hands, my heart.” C’est cette métaphore qui vient clôturer cet écrin de sentiments, ce recueil de lettres d’amour jamais envoyées, ce premier album solo chamboulant qui ne déçoit pas une seule seconde.