Fenêtre d’Asie # 4 : Retour à l’état animal

Tu fais tourner ?
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Antoine vous fait partager l’esprit de l’adolescence vagabonde, la fougue ou la mélancolie de ses émotions musicales depuis son exil à Bangkok.

« Pour les Amérindiens et la plupart des peuples restés longtemps sans écriture, le temps des mythes fut celui où les hommes et les animaux n’étaient pas réellement distincts les uns des autres et pouvaient communiquer entre eux ». Ces mots de Lévi-Strauss résonnent étrangement aujourd’hui : ne sommes-nous pas malades d’avoir méthodiquement exclus les non-humains de la vie commune pour en extraire la « société des hommes » ? Une distinction factice entre culture et nature qui imprègne nos émotions et nous déconnecte peu à peu de notre environnement.

Dans mes horizons urbains, de Paris à Bangkok, plus les années passent, plus ces « petits riens » – effleurer le tronc d’un arbre, courir pieds nus dans l’herbe fraîchement coupée, les souvenirs d’étoiles filantes comptées dans les nuits d’août à Saint Bresson avec Fabien et les autres – s’estompent dans mon esprit comme un vertige. Nos écrans quotidiens, ces hordes de visages happés par leurs mobiles dans le métro aérien bangkokien – moi compris, finissent par nous couper de tout. Nous sommes recroquevillés sur notre propre représentation et lentement nous plions ; comme l’évoque Pierre Lapointe dans son très beau Sais-tu vraiment que tu es, notre image sera notre linceul.

J’ai parfois le sentiment que nous sommes dans un songe, perdus dans le tissu du temps. Nous sommes endormis, d’un sommeil doux en apparence, tentant d’apaiser les cicatrices accumulées comme la terre s’emplit d’humidité les jours de mousson. Mais la terreur navigue dans nos yeux. Comme cet homme encore jeune qui pleure en murmurant des paroles qui frémissent telles des ombres. Cet homme, c’est Isaac Gracie. Il est là pour longtemps. Terrified justement.

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Mais ne confions pas à la nuit le soin de laisser nos souvenirs se pencher sur nous. Il s’agit toujours de vivre, de rallumer les fièvres de cet inconnu qui se devine à l’horizon. De faire sauter la banque. Comme un besoin de vibrer, de ressentir des secousses corporelles, entrechoquer nos sens dans une bousculade enflammée. Alors je vous propose de plonger la tête baissée dans les espaces charnels et tourmentés de Madensuyu et son agité Breathe and Sail on comme antidote à la morosité.

De ce côté de l’Orient, il reste le voyage, cette bulle éphémère au goût d’éternel inachevé, ces pays d’ailleurs qui comblent pour quelques instants notre incomplétude profonde. A la recherche de l’indicible, des interstices qui laissent dans l’air la trace des rêves. Tamino le conte si bien avec cette voix d’ange, réminiscence de Buckley fils, dans l’irréel et mystérieux Indigo Night empreint de ses influences égyptiennes.

Alors direction la Birmanie. Noël 2018. Pérégrination tout à la fois convenue et tant de fois imaginée. De ces lieux parcourus se dégagent de manière primaire une lumière. Cette vallée des temples immense, Bagan, semble recueillir le cœur d’un monde ancien fait de poussière et de mystère. Tout est dans le bonheur d’emprunter ces chemins innombrables qui t’offrent des siècles écoulés que tu n’as pas connus, des chemins d’où surgissent des stupas de brique rouge comme de vieilles connaissances. Une terre aride et pâle avec au loin les montagnes pleines des promesses de la Vallée des rubis de Kessel, dont les sommets nous renvoient la clarté de leur harmonie. L’espace et le temps enchevêtrés. Qui mieux que les fabuleux Portico Quartet avec ce hang au service d’un mélange hypnotique entre jazz britannique et boucles électroniques pour se projeter ensemble dans cet ailleurs ? Beyond Dialogue.

Un lieu et des moments partagés avec ceux que j’aime. La famille est un pays plus présent que le monde. C’est bien là où l’on se réfugie et où l’on se déploie, où même le soleil prend racine dans un équilibre qui confierait le ciel à la terre. Un domaine plein de tendresse pour vivre le présent et éclairer le futur, une maison qui tente de résister aux orages et aux ombres persistantes. Qui tente de saisir les inquiétudes, comme la voix tourmentée de Lhasa capte le mystère de l’entrelacs des fils du temps pour quelques instants féconds, sans trébucher. A Change is Gonna Come.

Manque les amis. Je ne peux vivre sans eux. Remèdes au cafard et à la grisaille qui étouffent nos corps. Ils forment ce regard parfois doux, parfois amusé, parfois sauvage. Alors il a fallu quelques escapades heureuses à Paris, à Lyon ou à Bangkok. Le temps de partager un peu de temps. Des soirées qui se transforment en nuits arrosées et sans mélancolie. Les amis chers avec qui la nostalgie est apaisante et paisible, avec qui on peut écouter éperdument l’énième resucée du rock britannique. Shame, Gold Hole.

Ceux avec qui, à défaut d’un retour à l’état animal, on esquisse un retour à la nature. Cette joie simple de la marche à l’écoute du souffle d’avril qui fait vibrer les branches des poiriers aux timides bourgeons. Le printemps fut trop tardif et les oiseaux trop fuyants. Des confidences inachevées dans la clarté du chemin, les champs à l’horizon, des discussions aux portes de la nuit qui résonnent dans les méandres d’une mémoire commune.

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Tu devines alors que sous cette apparente fragilité – des hommes, de la nature – le monde reprendra force.