François Floret et Alban Coutoux : "La Route du Rock, c'est des vacances-musique !"

Tu fais tourner ?
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email

En presque 30 ans d’existence, la Route du Rock s’est patiemment taillé une place au soleil dans l’univers parfois impitoyable des festivals français en revendiquant une identité particulière, celle d’un événement humain et convivial. Quelques jours avant le lancement de sa 28e édition (du 16 au 19 août), on a parlé de cette magnifique aventure, de foot et de musique avec François Floret, directeur de la Route du Rock et Alban Coutoux, son programmateur.

La Vague Parallèle : Bonjour à tous les deux ! Vous travaillez sur la Route du Rock depuis le début des années 1990, comment avez-vous évoluer le festival au fil du temps ?
François Floret : À l’origine, le festival, c’était une réunion de copains qui faisaient des concerts à Rennes. On nous a proposé d’en organiser à Saint-Malo car il y avait là-bas une vraie volonté politique. Et puis, à Rennes, les Transmusicales existaient déjà.

On s’est dit « pourquoi pas ! », c’était une aventure post-adolescente comme il en existe beaucoup, mais c’est parti de là. Ce sont surtout de belles rencontres, celles qui arrivent lorsque quelque chose fonctionne : le festival aurait pu péricliter au bout de quelques années, mais ça n’a pas été le cas grâce à ces rencontres. On a rencontré Bernard Lenoir qui nous a proposé en 1993 de nous soutenir et de parrainer l’événement. Pour nous, c’était un dieu vivant, donc forcément on a vite dit oui et on a décollé.

Le festival a progressé de manière assez lente, faute de moyens et de financeurs : on est très loin de ce qu’on peut voir aujourd’hui, de ces festivals qui arrivent avec une masse de pognon hallucinante et qui deviennent énormes du jour au lendemain. Nous, on est allé crescendo, sans pour autant devenir un très gros événement. D’ailleurs, on nous dit souvent qu’on est le plus petit des gros festivals, j’aime bien l’image. On s’est installé tranquillement mais durablement dans l’univers des festivals en donnant qui à la Route du Rock ce côté qualitatif et professionnel des gros festivals, tout en conservant la dimension humaine et passionnée des plus petits événements, qui est essentielle pour nous.

Alban Coutoux : Le festival conserve ce côté artisanal, il a grandi petit à petit. Son identité s’est définie en 1994 avec cette étiquette indie rock qui marque la Route du Rock et depuis cette époque, on continue à exploiter ce filon. Sur ce type de musique, qui n’est pas surexposé en France, on est condamné à rester à taille humaine, ce qui n’est pas déplaisant.

LVP : Justement, à l’heure de l’arrivée en France de superproductions telles que le Lollapalooza, comment parvenez-vous à conserver cette identité humaine de petit festival ?
AC : Déjà, on s’intéresse à des artistes qui n’intéressent pas forcément les gros producteurs, on garde ce côté « nouveauté » qui excite, qu’on va découvrir à Saint-Malo et pas forcément ailleurs. Ça nous permet de nous démarquer de ce type d’événements plus importants et plus généralistes.

FF : Je dirais qu’aujourd’hui, notre problématique est plutôt de savoir comment on va faire pour rester un festival important par rapport à des événements qui pourraient nous ressembler parce qu’ils sont de petites tailles et sont également à la recherche de cette dimension humaine. Il y a, dans le grand Ouest, une myriade de festivals qui peuvent répondre aux demandes du public qui recherche une proximité immédiate avec les artistes, une restauration de qualité…

S’il y a un danger, en termes de concurrence, c’est plutôt ce type d’événements, car on ne joue pas dans la même division que les très gros festivals.

LVP : L’année 2017 a marqué une reprise par rapport à une année 2016 difficile en termes de nombre de spectateurs. Comment s’annonce cette édition 2018 ?
FF : Les retours sont excellents mais du côté de la billeterie c’est un peu plus timide, c’est assez étonnant… Après, ce sont des statistiques qui sont difficiles à analyser. Pour le moment, on a vendu moins de pré-ventes que l’année dernière à la même période, mais plus du double des années 2013-2014, alors qu’on avait fait de très bons scores.

L’année 2016, on n’en parle pas parce que c’était une année très compliquée, sans grand nom, et on s’est rendu compte que la Route du Rock, c’est comme tous les événements : s’il n’y a pas un grand nom, ça ne fonctionne pas bien. Actuellement, c’est donc compliqué, mais le public ne sait peut-être pas encore qu’Étienne Daho, Charlotte Gainsbourg ou Phoenix passent chez nous. Je ne suis pas inquiet, on verra sur la fin. On préférerait avoir des statistiques qui progressent toujours, mais ce n’est pas alarmant. On a ce qu’il faut pour faire une belle édition.

LVP : Faisons passer un message, alors ! Si on s’adresse à quelqu’un qui n’est jamais allé à la Route du Rock, comment est-ce qu’on lui donne envie de venir sur le festival ?
FF : Tout simplement, on roule sur des clichés qu’on assume totalement (rires) ! Venir à la Route du Rock, c’est venir voir un festival de rock indé au bord de la mer, dans un lieu dingue puisque c’est un fort Vauban du XVIIIème siècle avec murailles entourées de bois, situé à 9km de Saint-Malo, qui est un haut-lieu touristique de France situé sur la Côte d’Émeraude. Quand il fait beau, c’est le paradis, et il y a même des navettes gratuites pour aller sur la plage !

La Route du Rock, c’est aussi une ambiance conviviale : la capacité de site n’excède pas les 12 000 spectacteurs, donc ça reste forcément humain. Je dis souvent que ce sont des vacances-musique au bord de la mer (rires) !

AC : Je crois que c’est une expérience qui compte pour les festivaliers. C’est aussi pour ça qu’on fait des concerts sur la plage : à l’origine, le site du festival se vidait complètement dans la journée parce que tout le monde allait à la plage. Ça nous semblait donc logique d’accompagner le public et d’organiser des concerts directement sur la plage. C’est une magnifique expérience que de vivre un festival indé au bord de la mer.

LVP : Tous les ans, vous vous attachez à proposer une programmation qui différe de celle des autres festivals estivaux, qui ont tendance à se partager beaucoup d’artistes. Comment est-ce que vous construisez cette programmation ?
AC : Ce sont des découvertes, des opportunités, des groupes qui vont tourner. On parlait de Patti Smith, ça fait plusieurs années qu’on l’invitait sur le festival et cette année a été la bonne. L’année dernière, c’était PJ Harvey, ça faisait 20 ans qu’on essayait de l’inviter à Saint-Malo ! On a nos artistes fétiches, qu’on souhaite vraiment présenter sur le festival, et pour le reste, ce sont des artistes qu’on découvre toute l’année et dont on se dit qu’on aimerait les programmer à Saint-Malo.

LVP : Patti Smith, PJ Harvey… Comment est-ce qu’on fait, lorsqu’on est le plus petit des grands festivals, pour attirer de telles têtes d’affiche ?
AC : Je crois que la réputation du festival est très importante. Au bout de 28 ans, les artistes, les agents et les managers savent où ils mettent les pieds : ils savent qu’ils vont jouer devant un public qui saura apprécier leur concert, avec des équipes extrêmement professionnelles. Quand un agent vient nous proposer un groupe, au-delà des considérations financières, il sait que tout va bien se passer.

FF : Tu cites PJ Harvey et Patti Smith, en l’occurrence, ce sont des artistes qui ont beaucoup bourlingué et qui ont maintenant la possibilité de choisir où elles vont jouer. Elles ne s’emmerdent plus à faire des dates qui ne leur correspondent pas et elles sont peut-être plus dans le plaisir de chanter devant un public connaisseur, avec une identité de festival qui leur ressemble. Il y a aussi le bouche-à-oreille : les artistes se croisent et se parlent, notre accueil pour les artistes est assez marquant je pense, on n’est pas la grosse machine. Il y a toujours une possibilité de rester sur le festival après leur concert s’ils le veulent, parce qu’on est en famille. Ce sera le cas pour Étienne Daho je pense, il veut voir Patti Smith le lendemain. Sonic Youth étaient restés une année aussi parce qu’ils se sentent bien, ils sont chez eux et ils veulent voir d’autres artistes.

AC : L’année dernière, Joe Talbot de Idles était complètement fou de jouer juste avant Thee Oh Sees parce que John Dwyer était une de ses idoles. Les voir backstage en train de discuter, se dire qu’ils avaient apprécié le concert de l’un et de l’autre, c’était une image forte ! C’est un contexte vraiment privilégié.

LVP : Vous avez déjà programmé PJ Harvey, Foals, Patti Smith, Blur, Placebo… Est-ce qu’il reste des artistes que vous rêvez de programmer ou est-ce que vous avez assouvi tous vos fantasmes ?
FF :
Il y a Jon Hopkins (rires) !

AC : Il y a aussi le marronnier de Radiohead, qui nous a échappé.

FF : On cite systématiquement Radiohead et Arcade Fire parce que ce sont les deux très gros groupes qu’on n’a jamais faits. Enfin Radiohead, on les a faits à Rennes en 1993 dans une discothèque, devant moins de 100 personnes. À l’époque, c’était pas le grand Radiohead, c’était juste un groupe pop anglais qui montait, et encore ! Personne n’aurait misé sur eux à ce moment-là. Maintenant, malheureusement, ce sont des artistes qui sont hors de prix pour nous.

LVP : Vous avez offert à des artistes la possibilité de faire une première grosse scène, est-ce que c’est important pour vous de soutenir la jeune création musicale ?
AC : Oui, c’est essentiel. En revanche, quand on construit notre programmation, on ne fait pas la distinction entre têtes d’affiche et artiste émergents. On essaye de construire une affiche cohérente, sans jouer sur la notoriété. Par exemple, pour nous, c’était important de faire jouer Idles de nuit à un créneau intéressant même s’ils étaient complètement inconnus.

FF : On n’a pas la prétention de se dire qu’on va faire de la découverte, non plus. Il y a des artistes qui nous intéressent, d’autres qui ne nous intéressent pas. On prend peut-être un peu plus de risques que la moyenne et quelques fois on a de belles réussites, voilà tout.

LVP : D’après vous, quels sont les concerts à ne pas manquer cette année ?
AC : Tous (rire) !

FF : C’est compliqué de choisir. Je pense que Shame va faire un gros concert. On les avait programmés il y a un an, en hiver, et c’était déjà démentiel. Là, ils sortent un album magnifique et ils sont aguerris sur scène. John Maus, je l’ai vu en novembre à Nantes et c’était terrible. Il est complètement taré ! Surtout qu’il est avec son pote Ariel Pink, ça va être furax (rires) !

AC : L’affiche du vendredi entre rock garage et psyché va être intéressante avec The Limiñanas, The Brian Jonestown Massacre, Black Angels, Villejuif Underground, ça promet !

FF : N’oublions pas non plus les grands noms : Charlotte Gainsbourg a, paraît-il, un show hallucinant, une très belle scénographie et je trouve son album magnifique. Étienne Daho c’est un événement pour nous, il est issu du même monde du rock rennais que nous et puis bon, Patti Smith, bien sûr.

 

LVP : François, je sais que tu es fan de foot. Est-ce que tu penses que les Bleus peuvent aller au bout de cette Coupe du Monde ? Un prono pour le match France-Belgique ? (NDLR : l’interview a été enregistrée le matin du mardi 10 juillet, jour de la demi-finale entre la France et la Belgique)
FF :
Attention, je suis fan du Stade Rennais, nuance ! Je ne dis pas ça par opportunisme, mais je dis depuis le début du Mondial que les Belges seront champions du monde. Il peut y avoir des accidents, mais ils ont pour moi l’équipe la plus complète, et je crois qu’en resserrant leur défense, ils peuvent battre tout le monde. Ils ont en plus un match référence contre le Japon où ils s’imposent à la dernière minute. Les Belges n’ont pas que des bons groupes de musique, je pense notamment à Soulwax l’année dernière qui était absolument dingue, ils ont maintenant une excellente équipe de foot (rires) ! Évidemment, je souhaite que la France gagne, mais je vois mal comment on va contrecarrer une équipe aussi solide…

AC : Alors moi je suis un footix, hein (rires)… Bon, on était quand même inquiet après le premier tour qui était plein d’incertitudes, mais on a vu une belle équipe après les matches contre l’Argentine et l’Uruguay, donc c’est encore ouvert pour ce soir !

LVP : Si la France est championne du monde, vous allez inviter les Bleus sur le festival ? Un petit match contre une sélection de la Route du Rock avec Alban Coutoux et François Floret en attaque, ça se tente ?
FF : Ah mais moi, je joue tous les ans ! Les Bleus on peut les inviter, pas sûr qu’ils viendront (rires). En revanche, on a un partenariat avec le Stade Rennais !

Pour la petite histoire, je me suis blessé au doigt de pied il y a deux ans. J’avais pris le meilleur joueur de notre prestataire cashless dans mon équipe de la Route du Rock, il avait joué au FC Bruges. À l’entraînement, on chahute, je le tacle, j’entends un « crac ! » et je lui dis « mince, désolé, je t’ai blessé ? », et en fait non, je m’étais pété le doigt de pied en taclant ! Il y a donc déjà eu un petit duel franco-belge, que j’ai perdu dès l’échauffement (rires) !

Infos et tickets : www.laroutedurock.com 

 

Pratiquant assidu du headbang nonchalant en milieu festif. Je dégaine mon stylo entre deux mouvements de tête.