Incursion dans les méninges fertiles de Jazzboy

Tu fais tourner ?
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Il y a quelques mois, Jazzboy apparaissait sur nos ordinateurs sous les traits d’un personnage intrigant, dont l’esthétique nous avait alors tapé dans l’œil et dans les oreilles. Depuis, Jazzboy s’est incarné dans quelques autres morceaux, dans des soirées qui brouillent les frontières entre concerts et performances artistiques, et surtout dans un premier EP, Jesus Jazz, qui vient de paraître sur le Net. Entretien avec un artiste touche à tout, guidé par un insatiable besoin de s’exprimer.

La Vague Parallèle : Hello ! Tu sors aujourd’hui ton premier EP. Comment tu te sens ? 

Jazzboy : Super bien ! Je suis très content que mon EP soit sorti et que les gens puissent enfin l’écouter. Il était prêt depuis trois mois et pour moi, c’est déjà long comme attente (rires). J’avais hâte qu’il sorte !

LVP : Pour commencer, on a demandé à nos amis de Grand Blanc s’ils avaient une question pour toi et c’est Benoît David qui s’y est collé : “ton EP s’appelle Jesus Jazz. Jazz, on comprend, mais pourquoi Jesus ?”

J : Il fait chier avec ses questions (rires) ! Le thème récurrent de cet EP, c’est la mort, la peur de mourir : ce thème est très présent dans chacun des morceaux.

J’ai voulu imaginer le moment étrange qu’il y a entre l’instant où tu meurs et celui où ton esprit quitte ton corps. À l’origine, certains utilisaient le terme “jazz” pour désigner l’énergie de vie. Je trouvais ça intéressant et j’ai voulu travailler sur cette question : à quel moment est-ce que l’énergie de vie quitte réellement le corps et combien de temps est-ce que ce moment dure ? C’est une question à laquelle on ne peut évidemment pas répondre mais c’est le concept de mon EP, j’ai imaginé que ce moment durerait 23 minutes.

En fait, le mystère de la mort plane sur tout mon EP et “Jesus”, c’est un peu le symbole de tout ça. Après, je ne veux pas donner trop d’explications, je pense que c’est bien aussi de laisser aux gens leur propre interprétation.

LVP : C’est ton premier projet personnel. Pourquoi avoir choisi de le mener en solo ? Est-ce que ça fait longtemps que tu composes tes propres morceaux ? Depuis combien de temps est-ce que tu nourris ce projet ?

J : J’ai commencé la musique à 11 ans et j’ai écrit mon premier morceau à 13 ans dans leur grenier de mes parents, sur leur vieux Mac.

J’ai écrit mon premier morceau tôt, mais c’était juste un balbutiement de sample de guitare acoustique. Après, j’ai commencé à jouer avec The Dodoz, mon premier groupe qui s’est transformé en Las Aves, mais je continuais à écrire pendant ce temps : je composais des musiques bizarres, une sorte de folk électronique bidouillée sur ordinateur. Ce qui est marrant, c’est que j’ai réécouté récemment de très vieux morceaux et ils sont finalement plutôt cohérents avec ce que je fais maintenant. Dans l’ambiance, il y avait déjà quelque chose d’un peu glauque, le thème de la mort était déjà présent.

En fait, j’ai toujours écrit mais jamais sérieusement. J’y passais parfois des nuits entières, mais ça restait dans mes tiroirs. J’ai eu un déclic il y a deux ans : je me suis fait cambrioler, ils n’ont quasiment rien pris… Sauf l’ordinateur sur lequel je faisais mes morceaux et sur lequel tout était stocké. À ce moment, j’ai acheté un nouvel ordinateur sur lequel j’ai installé Logic et j’ai commencé à faire un morceau. Ce morceau, c’était Jazzboy. C’est là que je me suis dit qu’il fallait y aller. C’était peut-être la peur d’avoir tout perdu dans ce cambriolage, mais je me suis dit que j’avais envie de laisser une trace. J’avais besoin que ça sorte officiellement.

LVP : Même si à l’origine tu évoluais plutôt dans des formations pop ou rock, tu as donc toujours porté en toi cette esthétique très libre et plus électronique ?

J : Oui ! À l’époque de The Dodoz, on faisait un truc rock voire un peu punk, très guitare-batterie, et je me faisais la réflexion que spontanément, lorsque j’étais tout seul, je ne faisais pas du tout ce genre de musique. J’écoutais beaucoup de punk et c’est toujours très important pour moi, mais la musique que je fais de mon côté a toujours été une sorte de bidouillage. Je vais vers des endroits que je ne maîtrise pas trop, que je ne comprends pas forcément, et c’est ce qui donne cette couleur un peu psychédélique.

En tout cas, ce n’est pas une esthétique que j’ai recherchée, ça m’est venu naturellement en composant. Je n’ai jamais pensé à avoir un groupe pour la jouer ou à enregistrer dans un studio, j’ai toujours pensé ça comme une sorte de musique de chambre.

LVP : Dans une interview, tu as expliqué que tu aimais construire ta musique sur des erreurs et des accidents. Comment est-ce que tu sais quand tu es sur la bonne voie ?

J : Pour moi, c’est ça la magie de la musique. Tu essayes des tas de choses, certaines sonnent faux, d’autres sonnent justes, certaines sont violentes, d’autres plus douces… À un moment, quelque chose résonne en toi, et je pense que ça a surtout un rapport à l’inconscient et au subconscient.

Je ne décide jamais de faire un morceau d’un certain type : dès que ça déclenche quelque chose que je ne comprends pas dans mon cerveau, dès que ça me met mal à l’aise, dès que ça me rend triste, je me dis que c’est intéressant. Alors je continue dans cette voie et je construis d’autres choses par-dessus jusqu’à ce que je ressente à nouveau une émotion. C’est vraiment une suite de signaux envoyés par mon subconscient, c’est très spontané.

LVP : Cette spontanéité, on la retrouve également dans tes textes, qui sont assez surréalistes et rappellent par certains aspects l’écriture automatique. Quel est ton procédé d’écriture ? Qu’est-ce qui t’inspire ?

J : C’est très proche de l’écriture automatique, effectivement. Je fonctionne avec ma voix comme avec les autres instruments : j’écris un mot, et s’il suscite en moi un sentiment particulier, je vais essayer de tisser autour de ce mot pour que ça donne un thème. Chacun des morceaux a une sorte de thème qui peut paraître flou mais qui est bien présent. Parfois, je ne comprends pas moi-même pourquoi j’ai écrit un texte. Comme tu dis, c’est vraiment proche de l’écriture automatique.

Mon frère, par exemple, a une démarche opposée à la mienne : il écrit des textes avec une histoire lisible et très bien racontée. C’est une démarche de crooner et c’est une chose que j’admire énormément, mais je serais totalement incapable de faire la même chose. Je fonctionne uniquement avec l’inconscient.

“Jazzboy est ma partie artistique et c’est la partie de moi la plus sincère et la plus pure possible.”

 

LVP : Tu t’es façonné un personnage à l’esthétique et à la démarche particulières. Est-ce que c’est toi, Jazzboy ?

J : Ce n’est surtout pas un projet. Jazzboy, c’est le nom que j’ai mis sur la musique que je fais maintenant, sur les clips, sur les concerts… C’est le nom que j’ai mis sur ma démarche musicale. Ce n’est pas un alter-ego, c’est moi à 200%. C’est une soupape qui me permet de libérer des choses que je ne ferais pas sortir si je ne faisais pas de musique.

Jazzboy, c’est ma partie artistique et c’est la partie de moi la plus sincère et la plus pure possible.

LVP : Aujourd’hui, les projets solos prospèrent, et c’est à la fois lié à l’évolution de l’industrie musicale et à la recherche d’une liberté toujours plus grande. Est-ce que tu penses que les groupes sont voués à disparaître ?

J : C’est triste à dire, mais je crois que c’est aussi lié à une certaine forme d’individualisme : les gens ont beaucoup plus envie qu’avant d’avoir leur propre carrière. C’est aussi lié au fait qu’auparavant, prendre une guitare et jouer avec quatre potes en se disant “on n’a rien mais on va changer le monde”, c’était punk. Aujourd’hui, être punk, c’est plutôt faire de la musique tout seul sur son ordinateur et jouer de la techno dans des soirées illégales (rires) !

J’espère que les groupes ne vont pas disparaître pour autant, parce que je trouve que c’est une belle idée : le fait que des personnes puissent oublier leur ego pour créer quelque chose qui les dépasse et leur est supérieur. Je trouve toujours autant de plaisir à jouer avec mon groupe. Quand tu as passé beaucoup de temps concentré sur toi-même, ça fait du bien de revenir à un groupe et de construire quelque chose qui est plus grand que la somme des individualités qui le composent. Avec Las Aves, on vient de finir notre deuxième album, qui sortira avant l’été on l’espère.

LVP : Je perçois ton EP comme une pièce de théâtre dont Jazz In serait le lever de rideau et Jesus Jazz la scène d’exposition. Les trois morceaux centraux en seraient les actes, 4ever serait un passage en forme de comédie musicale et Jazz Out ferait office de dénouement. Comment est-ce que toi tu l’as imaginé, ce disque ? Est-ce que côté très visuel était recherché ?

J : Les morceaux, je les ai écrits un par un. L’EP en tant que tel s’est dessiné au fur et à mesure, lorsque j’ai fait le track-listing. À ce moment, je me suis rendu compte que les morceaux s’enchaînaient et formaient un tout, une histoire. Pour décrire ce disque, je parle souvent de livre pour enfants ou d’opéra, donc la dimension théâtrale est bien présente.

J’ai vraiment pensé cet EP comme un tout. Ses morceaux peuvent exister en tant que tels, mais comme pour une pièce de théâtre, l’intérêt réside dans sa globalité, dans son fil conducteur. C’est un questionnement sur la mort qui passe par plusieurs chemins, plusieurs images, plusieurs décors. Effectivement, je vois bien cette image dans laquelle chaque morceau serait une sorte de scène. Ça me fait plaisir que tu aies vu ça comme ça parce que je le vois aussi comme quelque chose de plus théâtral que cinématographique, avec un aspect un peu plus glauque (rires).

LVP : Aux Etats-Unis, ton projet a déjà pris une toute autre dimension puisque tu y as déjà donné plusieurs concerts et que tu y es passé à la télé. Comment est-ce que tu t’es retrouvé à jouer là-bas ? Est-ce que tu penses que ton projet est plus adapté au public américain qu’au public français ?

J : À l’origine, je n’y allais pas pour jouer. J’avais écrit ce morceau, Harlem, et je me disais qu’il fallait que j’y tourne le clip. Ça faisait très longtemps que je n’étais pas allé à New-York. La dernière fois, c’était avec mes parents quand j’avais onze ans, ils m’avaient amené à Harlem, c’est ce que je raconte dans ce morceau.

Une fois mes billets bookés, je me suis dit que je n’avais jamais fait de concert en tant que Jazzboy, donc je me suis dit que j’allais essayer de jouer là-bas. C’était encore plus inconfortable que de jouer à Paris, donc j’ai eu envie de tenter. J’ai trouvé un concert là-bas, j’avais écrit à une salle qui s’appelle The Glove, c’est un espace d’art illégal dans Bushwick et ils ont beaucoup aimé ma musique. J’y ai joué et ça a été une révélation. L’endroit était incroyable et les gens qui étaient là ont été hyper réceptifs. J’y ai joué dans une émission de télé et une émission de radio, et j’y retourne prochainement pour le tournage d’un petit documentaire de sept minutes.

Ça reste quelque chose de très petit, je ne suis pas du tout une star là-bas, mais je crois qu’il s’est passé quelque chose avec la scène underground, parce que ça a vraiment touché des gens. C’est pour ça que j’y reviens assez souvent.

LVP : Comment est-ce que tu conçois tes soirées parisiennes, les Jazzodromes ? Comment est-ce que tu imagines le line-up, l’ambiance, l’esthétique ? Pourquoi le Théâtre de Verre ?

J : Je conçois tout de A à Z, c’est très important pour moi. Quand j’ai commencé à jouer à Paris, je voulais vraiment pouvoir présenter ma musique comme je l’imaginais, et je tenais à ce que ces soirées soient fidèles à la manière dont j’écris ma musique et dont je réalise mes clips, pour construire un univers cohérent.

J’ai eu beaucoup de mal à trouver un endroit qui accepte de me laisser carte blanche pour ça parce que j’étais totalement inconnu et que la manière dont je présentais ma démarche pouvait faire peur. Mais le Théâtre de Verre m’a fait confiance, c’est un lieu très libre artistiquement, et j’ai donc pu tout faire là-bas. Du line-up jusqu’à la scénographie en passant par ce que je donne à manger aux gens pendant la soirée, je fais tout. C’est une salle vide, à l’origine, donc j’amène même la sono et je construis la scène moi-même.

Après, ça n’attire pas mille personnes, mais je n’ai pas vocation à devenir Christine & the Queens de toute façon (rires). Je crois que ça me perturberait de jouer devant un immense public. Il faudrait prétendre à devenir un personnage public et ce n’est pas mon truc. Je n’ai qu’un objectif, c’est de pouvoir continuer à m’exprimer et qu’il y ait de plus en plus de personnes qui prennent de plaisir à partager ça avec moi.

LVP : Pour ce projet, tu explores énormément de registres artistiques différents. La musique bien sûr, la vidéo puisque tu réalises tes clips, la photo, et même les arts plastiques au cours de tes soirées. Est-que c’est ça, l’essence de Jazzboy, un projet qui ne s’interdit rien et explore toutes les dimensions artistiques ?

J : Je ne me suis jamais dit que je ne m’interdirais rien, mais après avoir écrit mes morceaux, j’ai toujours une envie irrépressible de mettre des images dessus. J’ai envie que mon live ne ressemble pas à un concert… Ce que je ressens, ce sont des envies d’expression.

Quand je n’avais pas encore sorti d’album, je disais : “mon rêve absolu, ce serait de sortir un album, et je pourrai mourir ensuite”. Il se trouve que depuis, j’en ai sorti plusieurs, et maintenant, mon rêve absolu, ce serait de faire un film. Je ne le ferai jamais parce que je ne suis pas un vrai réalisateur, mais c’est ce qui m’exciterait le plus. Ça découle de l’envie de raconter une histoire : je trouve que le cinéma est l’art magique par excellence parce que tu crées un rêve que tu imprimes sur pellicule, je trouve ça incroyable. C’est mon idéal de création.

LVP : Dans ton EP, tu explores la notion d’influence avec des personnages qui incarnent une certaine puissance. Qu’est-ce qui t’intéresse dans cette idée ?

J : Je trouve que l’idée même d’influence est fascinante ! À l’origine, ça partait de ce morceau que j’ai écrit sur la drogue et qui est une sorte de diptyque sur le sujet. La première partie, Just Like We Did It (Dr1gs), fait référence à la période de ma vie où je voulais tout essayer, avaler la vie, et la deuxième partie, Goodbye (Dr2gs), représente plutôt la descente, le moment mélancolique où tu décides de dire au revoir à tout ça et que tu acceptes que tout ça fasse partie de ton passé.

C’est un morceau assez nostalgique sur l’influence chimique de la drogue, mais aussi sur l’influence des gens avec qui tu en prends et puis ensuite, plus largement, sur toutes les autres formes d’influence qu’il peut y avoir. On est tous formé à partir d’influences du monde extérieur, avec toutes les perversions que ça peut impliquer : les gourous, les sectes… Tout ce principe m’intéresse beaucoup parce que j’ai l’impression que c’est l’essence de toute formation psychique.

LVP : Quels sont tes coups de coeur musicaux du moment ?

J : En ce moment, il y a une artiste que j’adore, c’est Tirzah. Elle est produite par la personne avec laquelle je rêverais de faire de la musique et qui s’appelle Mica Levi. Pour moi, c’est une sorte d’idole en matière de composition et de démarche musicale. Et pour en revenir à Tirzah, son dernier album m’a beaucoup touché, j’aime énormément la manière dont elle envisage l’écriture pop, je trouve ça très novateur.

Je suis également une artiste New-York qui s’appelle Eartheater. Elle a sorti un album génial et j’ai vu des lives d’elle qui sont très spectaculaires…. C’est un peu une Björk du futur, dans un futur encore plus lointain que celui dans lequel se trouve déjà Björk (rires).

Sinon, j’écoute aussi Oklou, qui est Française mais vit à Londres. Il y a bien sûr mon collègue de Las Aves, Vincent, qui a sorti un morceau qui s’appelle OK sous le nom de Demon V et que j’aime beaucoup. Mon frère, Ryder The Eagle, va sortir un nouvel EP que je trouve incroyable et qui me fait chialer. Après, évidemment, c’est mon frère jumeau… (rires)

LVP : Quel est l’avenir de Jazzboy, à court et à moyen terme ?

J : Je n’en ai aucune idée et je n’ai pas du tout envie d’y réfléchir (rires) ! Pour moi, l’échéance, c’était la sortie de mon EP. Maintenant, que je fasse encore un concert ou que j’en fasse encore 600, peu importe. Je ne sais pas si ma prochaine sortie se fera sous le nom de Jazzboy, je ne sais même pas si ce sera de la musique… J’attends d’être surpris par mes propres envies pour passer à la suite !

📸 : Louise Desnos

Pratiquant assidu du headbang nonchalant en milieu festif. Je dégaine mon stylo entre deux mouvements de tête.