(INTERVIEW) Barbagallo : "Je veux que les gens se sentent à l'aise avec l'inconnu"

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La vie est parfois faite de boucles, de rencontres qui se répètent, souvent pour notre plus grand bonheur. En novembre 2016, on était tombé amoureux du second album de Julien Barbagallo, Grand Chien. On avait eu la chance de l’interviewer en janvier 2017 lors de son passage à l’Aéronef. En mars 2018, on est tombé sous le charme de son troisième album, Danse Dans Les Ailleurs. Alors quand l’occasion s’est présentée, au moment de son passage aux Paradis Artificiels, d’interviewer à nouveau le toulousain, on n’a pas hésité. Et on avait encore des choses à lui demander, la preuve.

La Vague Parallèle : Salut Julien, on s’était vu l’an dernier pour la sortie de Grand Chien et je me demandais si c’était important pour toi d’enchainer directement sur le second album ou si c’était un concours de circonstances ?

Julien Barbagallo : C’est un peu des deux en fait. C’est juste qu’en discutant avec les gens avec qui je travaille, cette idée a été évoquée d’enchainer assez rapidement et je me suis pris au jeu.

L’album n’était pas prêt, j’étais loin d’avoir un album sous la main mais je me suis dit “ok”. Je me suis fait une espèce de planning en me disant « si je dois sortir un album à telle date, je dois enregistrer à telle date donc à telle date les chansons doivent être finies ». Ensuite, je me suis amusé à utiliser à la fois des idées que j’avais déjà sur mon téléphone, des démos que j’avais déjà faites, et puis de partir de rien pour d’autres morceaux. Un mix des deux au final.

LVP : En fait, ça s’est bien goupillé, tu as eu le temps libre au bon moment.

JB : C’est absolument ça. Le fait que Tame Impala ait ralenti le rythme des tournées et qu’on soit arrivé à la fin d’un cycle, ça m’a permis vraiment de m’y consacrer.

Et puis écrire dans ces conditions là, avec un agenda à respecter, ça a vraiment donné d’autres choses, c’était d’autres idées qui naissaient, une autre manière de faire et c’était très intéressant de comparer les deux. Contrairement aux autres albums où j’attendais que les choses arrivent et tombent toute cuites, il me fallait vraiment provoquer les idées et aller chercher des trucs, c’est assez chouette comme façon de faire.

LVP : Par rapport à Grand Chien, j’ai vu deux différences : déjà, je trouve que c’est un album de chanteur où la voix est plus assumée.

JB : C’est plus assumé dans l’interprétation et dans la mix.

LVP : C’était voulu ?

JB : Voulu, je ne sais pas… En tout cas, en terme de mixage et de production, on voulait, avec Angy Laperdix qui a enregistré et mixé l’album, faire quelque chose d’un peu plus “nu” par rapport à Grand Chien sur lequel il y avait beaucoup d’écho et de réverbération, où le son était très spatial. On voulait quelque chose d’un peu plus terrien et organique et du coup, la conséquence de ça c’était d’avoir une voix qu’on entend plus et qui se met plus en avant. Du coup, c’était un parti pris dès le départ oui.

LVP : Donc tu assumes plus le fait d’être chanteur ?

JB : J’essaye, ouais. Tu sais, c’est un long processus. Quand t’as joué 25 ans de la batterie, ça prend du temps de se mettre dans la peau d’un chanteur. (rires)

LVP : Ça se sent en tout cas, dans les intentions et les émotions qui passent par la voix.

JB : Tant mieux. Mais ça, ça vient aussi du fait que pour la première fois, j’ai pu travailler dans de bonnes conditions d’enregistrement, dans un vrai studio avec de bons micros alors qu’avant, je travaillais là où j’étais avec le matos que j’avais à disposition.

À chaque album, j’améliore une des étapes sonores.

LVP : Je vais rebondir sur ce que tu disais : je trouve qu’il y a une forme d’épure dans la composition et les instruments utilisés sur l’album. Comme si les chansons avaient été pensées pour le live.

J.B : Ça aurait pu, ouais. En fait, je m’en suis rendu compte a posteriori que ça marchait plus vite en live, que c’était plus simple car t’avais pas des milliers de synthés. Donc t’as raison au final, mais c’était pas quelque chose que j’avais calculé comme ça. C’était plus une idée globale de production, aller vers quelque chose de très simple avec un instrumentarium très simple aussi.

Il y a un clavier qui est central dans cet enregistrement, un piano électrique Yamaha qui a été au coeur des compositions et donc qui est un peu partout, j’avais envie de simplifier les textures pour avoir quelque chose de beaucoup plus direct. D’ou la conséquence sur le live.

LVP : L’an dernier tu me disais que tu composais les mélodies avant les paroles, est-ce que tu as évolué de ce point de vue là ?

J.B : Malheureusement, pas encore (rires). J’essaye de réfléchir s’il y a des exceptions… En fait, j’y suis presque arrivé car j’ai utilisé des textes qui existaient précédemment et pour lesquels je n’avais pas de musique, mais je les ai fait correspondre à des mélodies que j’avais déjà écrites.

C’est un peu tricher car c’est la mélodie qui gagne à la fin mais c’est vraiment quelque chose que je veux développer dans le futur, je le dis depuis longtemps mais je n’arrive jamais à franchir le cap. Je m’en approche un peu tout de même : partir d’abord des paroles, de l’écriture pure sans idée de mélodie ni de chanson, et voir ce que je peux en faire.

LVP : C’est sans doute compliqué quand on a 25 ans de musique derrière soi…

JB : C’est sûrement très compliqué, oui (rires) ! Mais c’est toujours intéressant de se confronter à d’autres techniques, car ça fait naitre des idées et des façons de s’exprimer neuves. Et puis au moins, d’un album à l’autre, « ça j’ai fait, ça j’ai fait »… Ça te met un minimum en danger et c’est important.

LVP : Je vais te reparler du live. J’ai vu la première date de la tournée et tu as gardé les mêmes musiciens autour de toi. C’était essentiel pour toi de partir avec les mêmes personnes ?

JB : C’est surtout qu’on est hyper bien. Donc je me suis dit que s’ils étaient d’accord et qu’ils étaient libres, on irait comme ça parce que je ne voyais pas l’intérêt de prendre le risque de rompre l’équilibre qu’on avait trouvé. Et puis on est tellement pote, ça aurait été dommage de ne pas poursuivre ça.

LVP : Justement par rapport aux dates précédentes, j’ai trouvé qu’il y avait une vraie fluidité, on sent une espèce d’alchimie.

JB : J’espère que ça s’entend car on commence à pas mal se connaître. Et puis on se relaxe aussi, c’était tout un tas de nouveautés à apprivoiser aussi, ne serait-ce que pour moi de faire le chanteur-batteur sur scène, c’est un long processus qu’on maitrise de plus en plus à chaque concert.

LVP : Tu as des musiciens qui composent également. Tu t’es posé la question de les inclure dans la composition de l’album ?

JB : Si je faisais ça, je partirais sur autre chose, on partirait sur un autre projet. Quand tu as commencé comme ça tout seul, c’est difficile de faire participer des gens de l’extérieur, car tu as l’impression de sacrifier tes idées. Je n’ai pas envie de me retrouver dans cette position là car ça crée des frustrations et ce n’est pas très bon quand tu es en groupe. Alors que si tu pars du principe que c’est collégial et qu’on a tous la même place, tu ne peux pas te retrouver à dire aux gens ce qu’ils doivent faire.

Il faut se mettre dans une autre dynamique, un autre projet et une autre perspective. Je l’ai déjà fait avant et il n’est pas exclu que je le refasse dans un futur proche.

LVP : Puisqu’on parle de partenariat : ta femme chante sur l’album sur Longtemps possible, et c’est assez drôle car on dirait la face sombre de Moitié de moi

JB : C’est exactement ça, oui. Je l’ai envisagé comme ça. J’avais envie évidemment de faire une chanson avec elle sur le disque, car je me suis dit que ça serait chouette d’avoir ce truc à nous, une espèce de petite tradition sur chaque album en espérant qu’il y en ait beaucoup d’autres.

Du coup, cette chanson là, c’est le revers complet de la médaille. C’est une histoire de naufrage amoureux et de truc un peu désespéré de sauvetage de relation. Ça ne reflète pas ma vie privée mais c’était marrant de se mettre dans cette position là, d’utiliser d’autres timbres de voix, beaucoup moins fleur bleue, plus dark, un jeu de rôle quoi, se mettre dans la position d’un personnage. C’était chouette.

LVP : Tu chantes en français, tu es français mais tu as bossé avec des anglo-saxons. Qu’est-ce que tu as gardé des deux mondes ? J’ai l’impression qu’il y a un côté cérébral dans les paroles et un côté plus relâché dans les compositions.

JB : C’est ça je pense, c’est là où ça se marie. J’ai développé petit à petit une espèce d’exigence un peu littéraire dans l’écriture des paroles. Je me fixe moi-même des buts à atteindre, des zones que j’ai envie d’explorer, des dangers dans lesquels j’ai envie d’aller. Et à côté de ça, j’ai tout cet héritage anglo-saxon, très axé sur les mélodies et sur les arrangements, donc très loin du panthéon des chanteurs français.

Finalement, c’est un peu comme Gainsbourg. Il a aussi marié ça, il était fou de musiques anglo-saxonnes, jamaïcaines ou très orchestrées. Son truc, c’était d’aller y coller ses textes de fou. Pour moi, c’est le truc le plus drôle : aller à l’endroit où les deux se collent sans choquer personne.

J’espère que tout le monde peut s’y retrouver, en fait. Les gens qui aiment bien les chansons mélodiques comme les gens qui aiment les paroles plus approfondies.

LVP : C’est vrai que quand j’ai parlé de l’album, j’ai dit qu’il y avait une espèce de « double effet Kiss Cool ». Tu peux prendre l’album pour les mélodies en prenant la voix comme instrument et ensuite te perdre dans les paroles.

JB : Les formes que j’ai utilisées sont parfois à contre-pied de la langue. Donc il faut parfois s’y reprendre à deux fois pour savoir de quoi il s’agit. Mais je pense qu’à chaque fois, on peut trouver un sens. Que ce soit ce que je dis ou ce que tu penses que ça veut dire, je pense pas qu’il y ait un seul moment dans cet album où tu peux te dire : « là, ça ne veut rien dire, c’est du charabia ». Mais je compte aussi sur le rapport de chacun à la musique, chacun a son mot à dire.

LVP : Justement ce qui est beau, c’est que tu joues avec l’intelligence de ton public. Tu le pousses à la réflexion.

JB : Moi, j’ai toujours envie d’encourager ça. En tant qu’auditeur ou lecteur, c’est la position dans laquelle j’aime être : être devant quelque chose qui me challenge un peu intellectuellement, qui me fait réfléchir, qui me fait rêver… C’est une position que je trouve idéale face à un art, quelque chose qui est du domaine de la communication et qui amène chaque lecteur ou visiteur de musée à réfléchir, à rêver, à imaginer.  J’ai envie qu’on soit dans ce rapport là, en tout cas.

LVP : Mais actuellement, peu importe l’art, on est quand même souvent dans un rapport assez binaire.

J.B : On essaye de beaucoup canaliser les émotions des gens et la façon dont ils voient le monde. C’est une espèce de mini-dictature des sentiments, avec des chansons très bêtes, dans le sens où elles sont écrites de manière très simpliste. Pas simple hein : simple c’est bien, simpliste c’est mal je pense.

Il faut que les gens se sentent à l’aise avec l’inconnu, il faut savoir s’y lâcher. Je trouve que c’est un état assez agréable d’être dans une espèce de mystère qu’on essaye d’élucider.

LVP : On parle souvent de psychédélisme pour parler de ta musique. J’ai l’impression quand j’écoute ta musique, que le psychédélisme pour toi c’est de laisser les clés aux gens de se découvrir eux-même à travers ta musique.

JB : C’est comme ça que je le vois en tout cas. Je n’ai pas une culture psychédélique, je ne suis pas un fou de musique psychédélique des années 60-70 ou même actuelle. Pour moi, le psychédélisme se situera plus au niveau du cerveau, du rêve, de ce moment où on va errer dans des pensées et aller dans des zones et des sentiments qu’on n’est pas sûr de vraiment connaître et qu’on va explorer. Et on n’a pas vraiment besoin de sentir un acide pour faire ça.

Chacun a sa vision du psychédélisme en fait. Moi, musicalement je ne me sens pas psychédélique, peut-être un peu plus textuellement.

LVP : Pour moi ta musique est plus pop, au sens premier du terme.

JB : Je me sens plus pop ouais, je me sens plus de ce côté-là de la musique et ça reflète plus mes influences.

LVP : Une dernière question : l’année dernière tu m’as dit qu’une de tes résolutions pour 2017 c’est d’aller plus au cinéma, est-ce que tu as réussi ça ?

JB : Et bien écoute, j’ai complètement raté ça… Le problème c’est que je me suis abonné à Netflix : ça ne m’a pas aidé à mettre ma résolution en action(rires).

Mais il va falloir que je m’y mette car j’en ai marre d’entendre parler de films que je n’ai pas vus. C’est ma nouvelle résolution de mi-2018 !

Futur maître du monde en formation.
En attendant, chevalier servant de la pop francophone.