(INTERVIEW) Noah Slee : "Ma musique c'est un peu comme un kebab, coloré et généreux"

Tu fais tourner ?
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C’est le début de l’après-midi et le soleil surplombe les dédales fleuries du Jardin qui avoisine la somptueuse salle du Botanique qui s’apprête doucement à accueillir le soir même le quatrième volet de ces Nuits Botaniques 2018. Parmis les perles de ce soir : Noah Slee, jeune artiste néo-zélandais que nous retrouvons quelques heures seulement avant son embrasement scénique à l’Orangerie. On arbore donc notre plus bel accent British pour discuter poulet, Frank Ocean, politique et musique avec un Noah très agréable, très bavard mais surtout très intéressant. 

La Vague Parallèle : Donc Noah, troisième fois que tu joues ici en Belgique. Quel est ton ressenti pour ce soir?
Noah Slee : J’aime beaucoup l’endroit! Aussi, je viens de sortir mon album donc je suis impatient de voir quelle est la réponse du public. Mais en soit, à chaque fois que j’ai joué ici c’était dope donc je me réjouis! 

LVP : Tu as déjà eu l’occasion de goûter nos typiques frites mayo ou nos bonnes gaufres de Bruxelles?
N : J’ai tout goûté (rires) ! Une fois on était en Belgique avec le groupe et dans un endroit ils servaient des gaufres et aussi du poulet frit. Le truc c’est qu’ils les mettaient pas ensemble.. Du coup je m’en suis chargé! Je me suis dis que c’était une bonne idée, genre comme ils font en Amérique tu sais? 

LVP : Et alors?
N : C’était bon! Chicken & Waffles, c’est un peu cliché mais ça reste vraiment dope. 

LVP : Question spéciale, en parlant de nourriture, si tu devais décrire ta musique en un seul plat, lequel ce serait?
N : Oooh, pas facile. Surement quelque chose de bien consistant, bourratif mais peut-être aussi un peu coloré. Genre un kebab. Voilà ma musique c’est un peu comme un kebab, coloré et généreux. T’as aussi un peu de légumes parce que c’est bon pour ton âme. 

LVP : Waw, c’est profond!
(rires partagés entre food addicts)

LVP : C’est quoi tes influences en général?
N : C’est une question très ouverte mais pour l’instant j’écoute beaucoup Blonde de Frank Ocean. Le truc c’est qu’au moment de sa sortie j’y prêtais pas forcément attention parce que j’avais cette attente par rapport au brillant Channel Orange et donc j’avais sûrement peur d’être un peu déçu mais au final je dois avouer que je suis vraiment obsédé par Blonde. Mais bon, à la base ma plus grosse influence reste le reggae et j’en écoute beaucoup en ce moment comme Marcia Griffiths ou encore les I Threes. J’écoute souvent de l’électro aussi depuis que je suis à Berlin. Un bon melting-pot en soi. 

LVP : Tu en as parlé, ton premier album Otherland est sorti en août dernier. Tu peux nous en dire plus sur la conception de ces 17 titres?
N : Otherland c’est un peu un concentré de 2015 jusqu’ici avec surtout une année 2016 qui a été assez massive pour moi : beaucoup de choses me sont arrivées, des mauvaises comme des bonnes. Par exemple, j’ai eu l’opportunité de déménager à Berlin et de trouver un label vraiment cool. D’une certaine manière c’est vraiment un retour sur ces dernières années pendant lesquelles j’ai put découvrir des nouveaux territoires. J’ai vraiment eu l’impression de surmonter quelque chose dans le délire de “la lumière au bout du tunnel”, tu vois le genre? C’est pour ça que j’ai décidé de l’appeler Otherland. Sur la forme il est très diversifié avec un tas de styles différents : y’a des rythmes plus lents et d’autres très dynamiques, beaucoup de sons old-school aussi. La vérité c’est qu’à la base c’était censé être une mixtape mais au final j’ai commencé à retirer tous les titres qui contenaient des samples. J’avais par exemple beaucoup samplé Kendrick Lamar et c’était pas forcément possible de l’intégrer dans l’album que je voulais le plus original possible. Mais bon, au final je l’écoute toujours comme si c’était une mixtape.

LVP : Tu as assuré les premières parties de Mick Jenkins lors de sa tournée en 2016, tu as collaboré avec Shiloh Dynasty, Mellowdownz ou encore Jordan Rakei. Est-ce important pour toi d’être entouré de toutes ces influences musicales?
N : Je me dis que c’est surtout le fait que ce soit des artistes qui soient sur la même longueur d’ondes que moi, ça s’est passé assez naturellement. Le type de musique que je produit colle aussi beaucoup avec ces personnes. J’ai découvert beaucoup d’artistes seulement une fois après les avoir côtoyés. Des trucs que j’aurais jamais pensé pouvoir apprécier mais desquels je suis devenu fan après quelques écoutes seulement. Ca part beaucoup des scènes en vrai. Melbourne par exemple a vraiment une scène très riche et je me sens très connecté avec les musiciens de là-bas, c’est comme une communauté d’une certaine manière. 

LVP : Le clip pour ton titre Radar est une sorte d’hommage à la Nouvelle-Zélande et surtout à Tonga, ton lieu de naissance. C’était important pour toi de glorifier tes racines par ta musique?
N : La chose la plus importante pour moi c’était de pouvoir dévoiler ma propre vision de mon chez moi, à travers mes yeux. J’ai un peu l’impression que lorsque les gens s‘imaginent le Pacifique ils sont assez réducteurs et pensent directement aux resorts, aux plages de sable fin, etc. Forcément ça en fait partie mais je pense que je voulais surtout montrer mon expérience et montrer des choses plus humaines et ce à quoi nous ressemblons vraiment, que ce soit dans nos vies quotidiennes mais aussi dans nos costumes traditionnels. J’aurais jamais pensé que le rendu serait aussi bon et je suis content que les gens, surtout les Européens qui sont assez loin, puissent avoir un véritable aperçu d’où je viens. 

LVP : Avec des artistes comme Lorde ou Kimbra, la Nouvelle-Zélande semble prête à partager son identité musicale. Comment le vis-tu?
N : Je pense que la Nouvelle-Zélande regorge de talents absolument dingues mais on est tellement loin du reste du monde que la plupart de ces artistes ont pas vraiment l’opportunité de décoller ailleurs. Certains artistes néo-zélandais font partie de mes plus grandes influences mais le monde n’en entendra surement jamais parler parce que musicalement parlant la Nouvelle-Zélande reste malgré tout isolée. Ce que j’aime dans la musique néo-zélandaise, c’est qu’elle reste très authentique en livrant son interprétation des choses. On écoute beaucoup de musiques d’Amérique, d’Europe ou d’Angleterre et on l’interprète à notre façon. Nos influences sont différentes aussi : pour la plupart, nous vivons au bord de l’eau et du coup le climat, l’environnement et les mentalités vont nous influencer musicalement. Je peux ressentir une vibe très différente en Nouvelle-Zélande, les gens sont vraiment chill, tu vois? Et même si cela s’inspire de la musique américaine ou africaine, c’est notre propre version que nous livrons. Il faut aussi savoir que nos communautés sont confrontées à certains problèmes. Les communautés polynésiennes particulièrement connaissent des difficultés, elles sont “chassées” de chez eux à cause de la gentrification. Du coup, beaucoup de personnes néo-zélandaises comprennent la situation et veulent raconter cette réalité à leur manière, et notamment au travers de leur musique. 

LVP : Récemment tu as été nominé pour 4 Vodafone Pacific Music Awards. Qu’est-ce que ça fait de recevoir ce soutien de la part de la Nouvelle-Zélande?
N : C’est vraiment dingue sérieux! Ça fait des années que je vis et travaille en Europe et une partie de moi est vraiment redevable pour l’opportunité de pouvoir enregistrer ici mais il n’y a rien de mieux que l’amour de chez soi. Genre, leur reconnaissance quand je rentre au pays et qu’ils sont là en mode “Oui oui, on te voit”, ça fait vraiment du bien!

LVP : DGAF, Told ou Lips, certains de tes morceaux que l’on peut retrouver sur la chaîne Youtube Majestic Casual, qui est aussi le label derrière ton album. Comment ça s’est passé entre vous?
N : Le label me semblait vraiment intéressant! Surtout leur façon de produire de la musique qui est très moderne, d’une certaine manière, avec une certaine liberté. Par exemple, personne n’était vraiment préoccupé du risque que l’album fuite. Au contraire, ils se disaient plutôt que ça pouvait être positif! C’est le genre de truc que tu vois pas dans toutes les maisons de disque. Cette liberté était vraiment cool, très rafraîchissante. On partageait nos idées et ça aboutissait à des décisions très naturelles par rapport à comment sortir l’album. C’est un système très créatif et énergisant et pas du tout une machinerie traditionnelle dans laquelle les choses peuvent vite devenir rébarbatives. 

LVP : Tu as grandis en Australie et voilà que tu vis à Berlin. Comment voyager comme cela peut-il influencer ta musique?
N : Pour l’instant je me sens très inspiré par ce qu’il se passe à Berlin et sa scène électronique qui est très riche. J’ai aussi l’impression que récemment beaucoup d’artistes du monde déménagent à Berlin, surtout des artistes r’n’b, hip-hop et soul. Quand je suis d’abord arrivé à Berlin, je pouvais compter sur une main les artistes qui produisaient à peu près le même genre de musique que moi alors qu’aujourd’hui ce chiffre a triplé, ce qui est très inspirant. Une vraie communauté s’est formée et on voit des concerts de façon régulière avoir lieu pour encourager les artistes locaux. Ca rajoute aussi du piment parce que ça me pousse  à m’améliorer parce que je ressens de la compétition, tu vois? Alors qu’avant, pas grand chose ne s’y passait. La scène berlinoise est donc devenue vraiment très intéressante pour moi! La ville en elle-même m’inspire beaucoup aussi, c’est une ville très libre et tu peux vite t’y sentir comme un gosse dans une confiserie. Le truc, c’est que si tu n’as pas les bonnes personnes autour de toi pour te recentrer tu peux très vite toucher le fond. 

LVP : Tu étais au Laneway Festival en janvier dernier et te voilà en tournée dans toute l’Europe. Quel est ton prochain coup?
N : C’est vraiment très excitant ce qu’il se passe pour moi pour l’instant. Avoir l’occasion de partager mon premier album, voyager un peu partout dans le monde, en Nouvelle-Zélande, en Australie et même en Asie avec des dates prévues en Inde. C’est un petit peu renversant et c’est surement la tournée la plus massive que je vais entreprendre mais je me dis que c’est une vraie chance de voir que les gens viennent t’écouter, qu’ils chantent tes paroles et se connectent avec toi. L’énergie de chaque concert me rappelle pourquoi je fais ce que je fais. Je vais aussi bientôt sortir un peu de nouveautés, des collaborations vont arriver prochainement et beaucoup de concerts aussi. Donc voilà, très impatient de découvrir ce que 2018 me réserve! 


Caméléon musical aux allures de mafieux sicilien.