Les albums de 2018 qu'on n'a pas oubliés — Partie 1

Tu fais tourner ?
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2018 fut longue et intense. Alors que celle-ci se termine, plutôt que de faire un bilan des meilleurs albums de l’année (qui frustrerait la plupart de nos chroniqueurs), on a décidé de mettre en avant des albums dont on n’a pas eu le temps de parler, mais qu’on a beaucoup aimés.


Thousand – Le Tunnel Végétal (Charles) : Il est honnêtement très difficile de parler de l’album de Thousand de manière détachée. Il nous était passé sous le nez au mois de mars, on a fini par se le prendre en pleine tête un soir de novembre. Il faisait gris, il faisait froid et la bière n’était pas aussi bonne qu’on l’aurait rêvé. Et Thousand a débarqué sur scène avec sa musique belle comme un mirage, sincère comme la gifle d’une femme vexée, intense comme un feu de joie. A partir de là, on s’est plongé dans ce fameux Tunnel Végétal. On s’y est perdu, on s’y est lové et on a trouvé ici l’un des plus beaux albums de pop française de l’année. Foisonnant, luxuriant, trouvant ses références autant dans la littérature que dans le cinéma et la banalité du quotidien, la musique de Stéphane Milochevitch n’est sans doute pas des plus faciles d’accès. Tant mieux, car c’est à force d’écoutes, d’arrêt, de passage, de retour qu’on réalise à quel point cet album est beau à pleurer, que ce soit dans sa dureté et son humour (Long Song For Zelda), dans sa mélancolie dansante (Salomé Qui Danse, La nuit des plus beaux jours de ta vie)  dans sa simplicité pop (La Vie De Mes Soeurs,  Le Nombre De La Bête) ou dans son final grandiose et instrumental (L’acte De).
Le Tunnel Végétal est un album qui vit, qui danse, qui évolue, qui grandit avec celui qui l’écoute, le dompte et se l’approprie. Tout simplement un incontournable de 2018, qu’on aurait été très malheureux de rater.


Corine – Un Air de Fête (Charles) : Si vous nous suivez un peu, vous savez qu’on aime beaucoup la mélancolie. Mais comme on est des êtres multiples, on est aussi très friand de l’autodérision, de la fête et des projets qui affirment leur étrangeté et leur univers avec force. Ça tombe bien, Corine coche toutes les cases de notre liste. Pas étonnant qu’on ait apprécié son premier, et très attendu, premier album Un Air de Fête. La Fille de Ta Région continue à y développer un univers pop sucré et coloré mais pas que. Si on retrouve les tubes que sont Il Fait Chaud ou l’excellente Pourquoi Pourquoi, si Stop ou Encore nous embarquera du côté de Zapp & Roger et de Chromeo et si Un Air de Fête ou Maquillage n’ont pas fini de nous faire danser, c’est dans ses prises de risque malignes que Corine achève de nous convaincre. A travers cette reprise d’As Dragon, aussi évidente dans le titre (Corine) et pourtant à mille lieux de son univers de base, la jeune femme à la chevelure folle nous brise le cœur et ralentit le tempo de manière inattendue et bienvenue. Léonart creuse aussi ce sillon tandis qu’Orage se dirige vers des rythmes reggae et moites.
Avec un Air de Fête, Corine montre que son univers ne s’arrête pas au tempo disco 80’s dans lequel on chercherait trop facilement à la ranger et qu’elle peut encore surprendre. Si ça ne suffit pas à vous convaincre, sachez que la demoiselle est une véritable bête de scène et qu’elle offre en live un espace de liberté et de relâchement, plein d’humour et d’amour. Bref, tout ce qu’il faut pour nous convaincre.


Sage – Paint Myself (Chloé L) : C’est un Sage bien sage qu’on a retrouvé au printemps 2018 lors de la sortie de son deuxième album Paint Myself. Entièrement composé par Ambroise Willaume, Paint Myself est un album d’une simplicité et d’une finesse remarquables dont on ne peut se lasser. L’artiste a joué et enregistré lui-même la quasi-totalité des instruments de l’album, dont le piano reste l’élément central et s’impose nettement sur certains morceaux (Most Anything, Us Again). Au travers de ses 11 titres, Paint Myself nous livre une pop légère, délicate et raffinée, qui définit l’essence même de l’identité de Sage. On y découvre des titres rythmés comme Any Other Time, Nothing Left Behind et d’autres comme One Way Ticket, qui livrent un son plus électronique, en toute subtilité. Certains morceaux, plus calmes, le composent comme So Real, dans lequel la douce voix d’Ambroise, uniquement accompagné de sa guitare acoustique, nous émeut. Une attention particulière portée à la mélodie des lignes de basse se fait ressentir dans l’intégralité l’album, notamment avec plus de profondeur dans All I Can Do et Juliette.
On a eu le plaisir de retrouver Sage, accompagné de ses musiciens, à l’occasion de trois dates au Café de La Danse qui a su nous transporter dans son univers avec élégance. On en est même sorti tout émoustillé avec juste l’envie de revivre à nouveau le concert. On en connait d’ailleurs qui n’ont pas manqué à l’appel pour réitérer l’expérience et il y a de quoi ! C’est cette pop personnelle et enivrante, à la fois douce et énergique qui fait de Paint Myself irrémédiablement un incontournable de l’année 2018.


Holy Two – Invisible Matters (Chloé L) : Dans le cadre de cette chronique, comment passer à côté d’Holy Two, qui a sorti un disque crépusculaire en mai dernier chez Cold Fame Records.  Après avoir produit 3 EPs, le duo d’architectes lyonnais composé d’Elodie et Hadrien nous a livré Invisible Matters, leur premier album, singulier et personnel, teinté d’une pop étrange et sombre à la fois. Le duo avait par le passé connu un franc succès avec Undercover Girls, morceau inclus à l’album, très pop, mêlant sons électroniques et influences nettement rnb. On retrouve d’ailleurs ce style originel d’Holy Two dans l’album au travers de Misunderstood ou Chalk Farm qui fait tantôt chanter et parler ses textes avec habilité, tel un rap d’un genre nouveau. Mais c’est surtout une identité inédite d’Holy Two qu’on a découverte à l’écoute de ce disque, plus hybride, plus décalée, plus affirmée ! En expérimentant des morceaux en français (Orage, Festin), d’autres en anglais, aux textes forts, introspectifs et réfléchis, le grain de voix fascinant d’Elodie, qui alterne avec agilité et spontanéité les balades limpides (Only Love, Play This Part) et les textes plus saccadés (When You Fall), ne cesse de nous captiver. Le calme est de rigueur au sein de cet album (Chaos) qui n’en reste pas moins d’une puissance subversive (Free the Devil), puisant même dans des sonorités plus électro pop (Drop Out). On ne peut que vous conseiller de vous laisser emporter par Holy Two dans son atmosphère orageuse et atypique lors de leur prochain passage à la Maroquinerie le 24 avril 2019.


Beach House – 7 (Adrien) : On ne pouvait pas terminer correctement 2018 sans vous parler du dernier disque du duo Beach House, sobrement intitulé 7. Victoria Legrand et Alex Scally, originaires de Baltimore, ont publié leur septième LP en mai dernier : il est sublime. Mélange affûté de shoegaze psychédélique et de dream pop immersive, ce disque constitue la plus grande réussite du projet à ce jour, surpassant à mon avis par sa maturité Teen Dream (2011), Bloom (2012) et Depression Cherry (2015), qui apparaissent pourtant comme des disques essentiels de la décennie 2010. Le groupe s’est de surcroît offert un clip en animation d’Op-Art pour chaque chanson, le tout disponible en intégralité sur Youtube (parfaitement raccords avec la pochette de Bloom, d’ailleurs). On fond littéralement à l’écoute de l’enchaînement Dive / Black Car, d’une émotion rare et d’une maîtrise étourdissante, et des solaires Woo et Girl of the Year. Difficile également de résister au charme envoûtant de L‘Inconnue, chanté en partie en français par la voix limpide et habitée de Victoria :

“Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept
Toutes les filles ne sont pas prêtes
Vers l’église et vers la Seine
Tous leurs cœurs et toute leur peine”

Quel est la recette scientifique de ce son magique ? Comment parviennent-ils à nous surprendre encore et encore, avec un matériau musical d’une telle simplicité ? Album après album et au gré des nappes synthétiques et cotonneuses diluées comme du lait dans un White Russian, le mystère s’épaissit. Quoi qu’il en soit, avec un secret si bien gardé Beach House nous réserve encore un avenir radieux.


Motorama – Many Nights (Victor) : Passion mélancolie. A La Vague Parallèle, on a pour habitude de suivre ce qui se passe du côté de Seattle ou de Portland pour savoir quel sera le prochain artiste à nous rendre heureux et triste à la fois. Mais qui aurait cru que ce serait cinq petits malins aux portes du Caucase qui nous rendraient tout chose ? Le quintet Motorama est pourtant bel et bien originaire de Rostov-On-Don, mille kilomètres au sud de Moscou. Leur cinquième album Many Nights est une merveille de synth-pop où les synthés flottants s’entremêlent à des guitares aux riffs optimistes nimbées de reverb et de delay. La basse et la batterie se font lancinantes et aériennes, d’inspiration new-wave, servant de matelas à une voix aux mélodies délicieusement désabusées. L’album démarre fort lorsque cette esthétique orientale désorientée épouse l’exotisme de percussions africaines. “Another place, another time” entend-on sur le refrain, dans ce qui ferait une description fort à propos de ce que nous évoque Second PartSi l’on ne peut que conseiller d’écouter cet album relativement court dans son intégralité, on note tout de même deux autres morceaux qui sortent du lot. Voice From The Choir transmet un sentiment de nostalgie heureuse tel qu’on hésite entre s’allonger en fermant les yeux et bondir sur place en agitant les bras dans une danse désynchronisée. Les rythmes délibérément industriels et bondissants de He Will Disappear nous invitent quant à eux à une introspection calme et révélatrice. On est tout bonnement séduit par ce Day Wave soviétique, qu’on suivra désormais avec attention.


Tamino – Amir (Valentin) : S’il a déjà de nombreux fans au nord de Bruxelles, Tamino n’est malheureusement pas encore sur toutes les lèvres du côté francophone. Mais ça ne saurait tarder. Après avoir pourtant rempli trois soirs d’affilée l’Ancienne Belgique, son talent n’est plus à prouver. On n’a plus qu’une chose à faire : l’apprécier. Ventre noué et larmes aux yeux. D’origine belgo-égyptienne, Tamino est le petit fils d’un acteur et chanteur célèbre dans le monde arabe, surnommé « le son du Nil ». Après plusieurs singles, il sort son premier album Amir, l’album empruntant son second prénom comme titre. Le succès du jeune Anversois est avant tout dû à une chose : sa voix. Une voix hors-norme, aussi lumineuse que sombre qui prend toute sa grandeur dans des titres comme Habibi ou Persephone. La presse le qualifie volontiers comme le nouveau Leonard Cohen ou Jeff Buckley. Il est vrai que le spleen du brun ténébreux nous offre des réminiscences de ces monstres de la mélancolie. Mais la singularité du jeune homme réside dans le fait qu’il associe avec goût et minutie des sons orientaux à son style. Son album a d’ailleurs été enregistré avec un orchestre de musique arabe, idée brillante dont on peut se réjouir en écoutant So It Goes, nous emmenant tout droit dans la B.O. d’un film sur l’Egypte. S’il épate de par son album ou par la beauté du clip de Tummy, le voir en live ajoute une toute autre dimension à son art tant l’on croirait assister au concert d’un sombre prince venu d’une antique cité. Une voix puissante et qui résonnera encore sur les murs de nombreuses salles en 2019.


Nao – Saturn (Valentin) : On connaissait déjà Nao pour ses excellents featurings avec le génial Mura Masa (Firefly, Complicated) ou par son premier album qui contenait notamment la pépite Inhale Exhale ou encore Adore You. La Londonienne nous a ravi fin 2018 en revenant avec un second album qu’on attendait avec impatience. Saturn symbolise l’arrivée à une maturité certaine, inspirée du retour de la planète Saturne après son cycle de 29 ans pour les plus férus d’astrologie. La songwriter s’en inspire pour symboliser son arrivée dans la trentaine, en jetant un regard par dessus son épaule sur ses expériences passées. Nao nous parle d’épanouissement personnel, de bouleversements sentimentaux et des déboires de la vingtaine à travers cet axe astrologique. Un album qui fait du bien dans la mesure où l’on sent l’artiste grandie et apaisée. Un mélange farfelu de funk, de soul, de r’n’b et d’électropop qui ravira les fans de Kelela ou FKA Twigs. Si la jeune femme est formée en jazz, Saturn se veut éclectique et passe de l’afropop dansante (Drive and Disconnect) à une atmosphère électro lancinante (Curiosity) tout en n’oubliant pas des odes à la bonne humeur et à la douceur comme If You Ever ou Yellow of the Sun. Si la voix de Nao est un des facteurs qui rend son projet musical si appréciable, c’est parce qu’elle arrive d’une manière sublime à passer d’une voix grave à un fausset mélodieux. Quoi de mieux pour raconter ses romances et ses questionnements de vie dans un album intime dans lequel on se perd aisément ?



La Souterraine – C’est Extra (Charles) : On l’a déjà dit, dans la plupart des cas les albums hommages nous filent des crises d’urticaire. Pourtant cette année, deux albums, étrangement sortis le même jour, ont ébranlé notre avis concernant la nécessité profonde de ce genre d’entreprise. Le premier nous a été offert par La Souterraine qui a agi en tant que directeur artistique sur C’est Extra. Pourquoi on porte un amour profond à cet album ? Déjà parce qu’il est allé chercher des titres moins connus de Léo Ferré afin ne pas présenter un simple best of. Ensuite car cet album représente un véritable travail d’artisanat, offrant une vraie unité dans la forme puisque la plupart des titres ont été enregistré par le même groupe de musiciens. Au delà de ça, c’est un album qui offre un écrin à la fois moderne et libre à la poésie de Ferré. La Souterraine oblige, c’est une cartographie de la musique underground française qui se donne rendez-vous ici. On fond ainsi face à Tu ne dis jamais rien par P.r2B et La Nuit par Sarah Maison. On se laisse emporter par le psychédélisme brut qui émerge de Les Pop version Julien Gasc, par l’épure bienvenue de Marietta sur Thank You Satan et Le Bâtiment pour A Saint Germain Des Près ou encore le groove fou de Les Vilars sur Les Anarchsites.
C’est Extra (ironie mordante d’appeler cet album ainsi) qui a contré tous les aprioris qu’on pouvait avoir sur les albums de reprises. Bien loin de s’arrêter à un simple disque, cette collection de chansons continue de vivre à travers le live et un groupe de musiciens mouvant et porté par une énergie commune et brûlante.


Leon Bridges – Good Thing (Flavio) : C’est avec ces dix nouvelles productions que l’Américain nous emporte ici dans un voyage à remonter le temps des plus jouissifs. Après les émotions partagées dans son premier album Coming Homele dandy s’offre un glorieux retour en explorant des sonorités plus disco et groovy. Toujours aussi vintage, c’est en effet un certain virage musical auquel le musicien se prête sur ce Good ThingUn opus qui rappelle tout de même la force de cet artiste ascendant qui ne cesse d’impressionner : sa voix, son écriture, son univers. Tout d’abord, on peut retrouver ces balades cuivrées qui nous avaient déjà tant fait effet sur l’ancien projet (on pense notamment au tire-larmes River) avec Bet Ain’t Worth The Hand, Mrs. ou encore Beyond. Et puis il y’a ces rythmes plus soutenus qui viennent offrir un contraste réjouissant avec des hymnes entraînants à souhait : You Don’t Know et If It Feels Good (Then It Must Be) qui s’offre un clip des plus réussis. Ou quand la fièvre du samedi soir s’abat sur Leon Bridges. Finalement, c’est sur des titres comme Bad Bad News ou encore Lions – qui se retrouvait sur la chaîne Colors Sessions début du mois – que tout le potentiel du timbre de ce crooner à l’image si soignée est le mieux exploité, en livrant une vibe envoûtante et en maitrisant un flow impeccable et profond. C’est sur le touchant Georgia To Texas que l’album prend fin. Cette dernière touche pleine de sensibilité, autobiographique et introspective, vient lever le voile sur le côté moins chaleureux du grand monsieur. Un second travail qui mérite donc amplement sa place dans cette liste pour avoir marqué au fer rouge cette année 2018 par sa soul remarquable et son groove imparable.