L'interview contée de Jain

Tu fais tourner ?
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Je regarde mon reflet dans la vitre du métro qui file direction Diamant et essaie de calmer le refrain de On My Way qui me trotte en tête depuis le matin. C’est assez ironique puisque je suis « en chemin » vers les quartiers de la RTBF à Bruxelles pour aller papoter avec Jain à l’occasion de la sortie de son deuxième et tant attendu album, Souldier.

Dispositif haute sécurité pour entrer dans les bâtiments longeant l’imposante Tour Reyers. Heureusement, je suis attendu. On me file un badge, le genre de petit objet qui te donne vite l’impression d’être VIP. Attention all, La Vague Parallèle est là. Ces locaux sont de vrais labyrinthes pour un quidam comme moi mais entre les portes électroniques, les ascenseurs et les différents couloirs, je m’en sors. J’arrive à coté d’une petite salle, initialement prévue pour des réunions d’employés. J’aperçois Jain, ou devrais-je dire Jeanne, qui termine sa précédente interview. Un gros marathon promo pour la toulousaine qui reste en Belgique seulement deux jours. Je la rencontre alors, tout sourire. C’est bel et bien la même Jain que j’ai vu dans les clips ou à l’Ancienne Belgique il y a presque deux ans. On s’installe dans cette pièce si blanche et lumineuse que les rayons de soleil réfléchis dans la pièce éblouissent Jain, qui s’excuse de devoir cacher ses yeux pour me répondre. Comme quoi, il ne fait pas que dracher dans notre plat pays. Ou peut-être est-ce Jain et sa musique qui nous ont amené le soleil.

La globe-trotteuse revient après deux ans avec un nouvel opus, attendu au tournant après l’excellent Zanaka qui lui a valu une renommée immédiate et internationale. L’occasion de lui demander ce qu’a Souldier de plus ou de moins que Zanaka. « Ouh c’est dur ça comme question. Il y a plus d’influences en général dans Souldier que dans Zanaka. Il y a toujours un peu de rumba congolaise mais il y a des influences aussi orientales qu’il n’y avait pas avant, il y a du hip hop, de l’electro, c’est plus riche. Et il y a moins… » Elle réfléchit tout en rigolant. « J’avoue que j’y ai pas réfléchi, j’étais tellement dans la promo, attends je vais trouver ! » Elle se concentre pour trouver une différence notable entre les deux. « Je dirais qu’il y a moins de chansons qui se détachent, c’est plutôt des chansons qui forment un tout plutôt que des chansons comme Makeba (sur le premier album) qui ressortent vraiment. » Un rédacteur de notre webzine, dans son review de l’album, a dit que Jain avait toujours la recette de la formule magique mais qu’elle avait amené d’autres ingrédients pour ce second album. On lui a demandé son impression sur la question et si elle était d’accord avec cette vision. « Pas vraiment. Pour le coup, j’ai pas eu la même façon d’écrire du tout que Zanaka. Zanaka, j’ai commencé à l’écrire quand j’avais 16 ans. Il est sorti quand j’en avais 22. Il y avait quand même un laps de temps assez énorme. Cet album-ci, je l’ai écrit assez rapidement au final. J’ai pris beaucoup moins de temps et j’ai écrit la majorité des chansons dans le tour bus. Il y a une énergie différente, c’est un album beaucoup plus live que le premier parce que j’étais en tournée quand je l’ai écrit. »

Ce deuxième album s’appelle Souldier, comme le dernier titre de l’opus. « J’ai choisi ce titre parce qu’après écoute de tout l’album en entier, c’est vrai que ça incarnait bien l’idée, ça avait cette notion d’amour qu’il y a beaucoup dans l’album. Il y a beaucoup d’espoir et de choses qui partent négativement mais qui finissent positivement donc je trouve que ça incarnait bien ce soldat qui se bat avec sa fleur dans son fusil. » On l’a vue partout, la cover de l’album est d’un bleu uni où l’on voit Jain, dans sa combinaison signée agnès b., se faire porter par des colombes sur une balançoire. Compte tenu des influences de l’album et de ce qu’il évoque, on aurait pu s’attendre à une pochette plus arabisée ou plus orientale. « Justement j’avais pas envie de faire un truc cliché ou un truc qui va à l’essentiel. Un peu comme j’avais fait pour le premier album où j’avais une petite robe noire et blanche à col Claudine qui ne représentait pas forcément les chansons qui étaient dans l’album. Là, j’avais envie de reprendre le contre-pied, j’aime bien tout ce qui est couleurs primaires, couleurs unies. J’aime bien jouer avec ça. Le disque commence en plus par On My Way et sur la pochette je me fais porter par des colombes donc y avait un truc un peu à la Magritte que j’aimais bien. » On sait que Jeanne a un certain goût pour le graphisme et qu’elle aurait aimé suivre cette voie si la musique n’avait pas été dans l’équation. On se doute donc qu’elle s’investit pas mal dans le visuel de Jain. « C’est moi qui ai fait la maquette de la cover et puis après on l’a refaite avec Paul & Martin. »

Après avoir écouté les dix pistes de Souldier, on ne peut s’empêcher de remarquer que les textes sont souvent écrits et voulus comme des maximes ou des citations inspirantes (« Things gonna be alright » dans Alright, « Feel it, you got to feel it in your soul » dans Feel It). Ce qu’on appelle des motivational quotes, en anglais. « Moi c’est comme ça que j’écris, c’est vraiment pour me soulager un peu quand il y a quelque chose qui ne va pas. C’est vrai que j’écris et que tout de suite je me console. Du coup, ma seule volonté est d’essayer de faire en sorte que ça marche pour moi mais que ça marche aussi pour d’autres gens. J’essaie d’avoir un rendu qui fait avancer, qui ne donne pas le cafard. » La pochette de Zanaka était d’un jaune uni, avec la robe col Claudine et des influences plutôt africaines. La pochette de Souldier est d’un bleu uni, avec la combinaison bleue et rouge et des influences un peu plus orientales ou reggae. L’idée serait assez satisfaisante d’avoir un panel d’albums, chacun d’une couleur différente avec une tenue différente et une couleur musicale différente. On a envie de creuser pour savoir si la dynamique semble s’installer ou non. « Je sais pas, je pourrais pas dire si le troisième album va être un peu dans la même mouvance. Là, c’était plus parce que j’avais l’impression de ne pas avoir fini de raconter mon histoire. C’est vrai que dans le premier album j’avais pas du tout parlé de mon expérience à Dubaï et à Abu Dhabi, là j’avais plus envie de le faire qu’avant. Je me pose pas trop la question, ça vient assez naturellement. Je me dis pas avant d’écrire un texte, tiens, je vais faire telle influence et puis la mettre dans ma chanson, ça vient petit à petit. Après, c’est vrai que j’aime bien les trucs propres, ça c’est sûr. J’aime bien quand c’est symétrique. »

Zanaka était un premier chapitre de la vie de Jeanne, Souldier le deuxième, un peu plus tard. Ses deux albums couvrent désormais son enfance et son adolescence, jusqu’à la période de son bac, durant laquelle elle était à Abu Dhabi. Elle a aujourd’hui vingt-six ans. Alors, on se demande s’il faudra attendre ses quarante ans avant qu’elle ne nous parle de ce qu’elle vit maintenant. Ça a le mérite de la faire rigoler. « Je crois que ce serait en français, du coup. » Elle rigole à nouveau, en remarquant l’étonnement sur mon visage. « Je pense oui parce que ce serait associé à cette période de ma vie et comme il y a beaucoup de hip hop en ce moment, ce serait peut-être assez hip hop. » La Toulousaine se prend avec amusement au jeu d’imaginer le futur troisième opus. L’occasion de remarquer ensemble qu’au final, il y a toujours un certain décalage dans sa discographie. « Oui, c’est l’histoire de ma vie ça. Je réalise toujours les trucs après en fait. Sur le moment, c’est vrai que je suis un peu dans la lune et après coup, je digère et je réalise des choses. C’est vrai que c’est un peu ma façon de vivre aussi qui est comme ça.» Ce qui peut être intéressant puisqu’elle ramène des influences qui ont été marquantes pour elle à une certaine époque et les remet au goût du jour après sa « digestion ».

Mes deux coups de coeur sur Souldier sont, très bizarrement, les deux premiers titres. On My Way qui a un coté plus expérimental que le reste de l’album (peut-être avec Star) et Flash (Pointe Noire). Je demande donc à mon rendez-vous du jour comment elle les perçoit. « On My Way, c’est l’intro et pour moi c’était vraiment important qu’elle soit en intro parce que ça annonce la couleur. Dans un même titre, y a quand même un petit coté ragga hip hop et en même temps hyper oriental. Un peu d’indé aussi que j’aimais bien. Ca exprime un peu le fait, avant même de rentrer dans l’album, que c’est maintenant le moment ou jamais de me suivre parce que moi j’y vais, je suis sur ma route. Flash, c’était en honneur à Mr Flash qui habitait à Pointe Noire, c’est le premier à avoir vraiment enregistré mes maquettes. C’est comme ça que j’ai pu les mettre sur MySpace et rencontrer toute l’équipe avec qui je travaille aujourd’hui. »

La sortie de Souldier fait suite à la critique hyper-positive de Zanaka et une tournée à travers le monde. Jain avait très vite acquis le rang de chanteuse pop « connue », remporté une Victoire de la musique en France et trimballé sa world music dans une multitude de festivals internationaux. A l’aube de lancer cette phase deux de son projet, on lui demande comment elle se sent, la Jeanne de tous les jours. « Ca va. J’ai toujours un petit peu peur quand même parce que c’est vrai que c’est un peu la pression, après Zanaka, de revenir avec un autre album. Mais en même temps je suis quand même très fière et j’ai vraiment envie de le défendre comme je le peux. » Elle a aussi eu l’occasion de tester son album en live lors d’une pré-tournée, ce qui a lui valu de repérer l’engouement et la réaction du public à certains de ses morceaux avant même la sortie de l’album.

La particularité de Jain, c’est qu’elle arrive sans le vouloir à figurer dans une presse tant populaire, mainstream et établie que dans une presse un peu plus indépendante et de niche tout comme elle parvient à être reconnue (et adoubée) dans la presse internationale aussi bien que nationale. « Je m’en rends pas vraiment compte parce que j’essaie de faire abstraction, j’essaie de ne pas tout lire en fait. Parce que parfois il y a des trucs qui sont déformés et ça m’énerve. Après, peu importe le type de journaliste, j’essaie de raconter ce qui est vrai. » Je soulève alors que cet abaissement des barrières médiatiques vient, sans doute, du fait que sa musique raisonne de manière assez universelle aux oreilles de la plupart des gens. « J’espère en tout cas. C’est ce que j’aimerais. J’aimerais bien faire de la musique où tout le monde, avec chaque culture personnelle, puisse se retrouver dans un petit bout d’une chanson. » 

Dans ses récentes interviews, on a remarqué que la jeune Toulousaine ne se voyait pas être sur le devant la scène toute sa vie et pensait déjà, un jour, se reconvertir et aider de jeunes artistes à se lancer. « Je ne sais pas vraiment si ce sera dans la production. Ce qui est sûr, c’est que je n’ai pas envie, si j’ai la chance de faire ce métier longtemps, d’être à cinquante ans sur scène. J’ai envie de pouvoir, un peu comme Maxim (Nucci alias Yodelice, ndlr) a fait avec moi, aider comme je peux d’autres artistes qui ne sont pas du tout dans le milieu musical et qui ont envie d’essayer. » Jain m’a même promis que si d’ici quelques années je lui envoyais des maquettes perso, elle les écouterait. Alors aujourd’hui, j’ai tout gagné.

 

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Touche-à-tout, gosse éparpillé, enfant de l’indietronica se découvrant un goût pour la nouvelle pop française.