Negro Swan : La thérapie afro-queer de Blood Orange

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Écrire c’est guérir. Fin du mois passé sortait Negro Swan, le sixième travail de Blood Orange qui livrait une compilation complexe teintée de cet esprit rétro dont lui seul à le secret. Ces dernières années, la schizophrénie artistique du Britannique s’est fortement renforcée : entre Test Icicles, Lightspeed Champion, Dev Hynes et Blood Orange, David Hynes, de son vrai nom, a toujours su gâter. Innovateur et décalé, c’est son style si particulier imprégné de funk synthétique et de pop moelleuse qui l’a sorti du lot dans cette nouvelle tendance musicale qui met le vintage à l’honneur. Après cinq projets remarquables, c’est moins pudique qu’il revient aujourd’hui pour présenter Negro Swan, un album-pansement efficace sur lequel il s’ouvre davantage sur ses démons.

Mon nouvel album est une introspection sur ma dépression et les multiples dépressions propres aux personnes noires. Une vision sincère sur l’existence noire, et les angoisses que peuvent vivre les personnes queer, et les personnes de couleur. Un retour en enfance, sur les traumatismes et les mécanismes de défense que l’on utilise pour traverser tout ça. Le message sous-jacent de cet album est l’espoir et le rayonnement que l’on peut trouver en soi, dans l’espoir de pouvoir aider ceux qui luttent encore avec leurs démons intérieurs. Dev Hynes pour Pitchfork

Au programme de cette thérapie musicale, il y’a d’abord une plongée rétrospective vers ces maux indélébiles qui ont inspiré l’opus. Orlando comme la fusillade de 2016, Orlando comme cette homophobie suffocante que l’Anglais aborde avec douceur, avec douleur. Le prologue du recueil nous immisce donc directement à la thématique sensible d’une communauté stigmatisée et réprouvée sur une balade funk envoûtante. “First kiss was the floor” fait référence à la violence inéluctable affligée à un enfant différent qui grandi dans l’Essex anglais retrouvée aussi sur le sensuel Dagenham Dream. Vient ensuite cette anxiété ethnique que l’on ressent sur le mélancolique Runnin’ clôturé par les vocalises réconfortantes de la talentueuse Georgia Anna Muldrouw. Aborder ce racisme grandissant et toxique n’est pas une mince affaire, mais l’artiste s’y attaque de la plus belle des manières : en célébrant sa peau noire. En célébrant sa culture, ses origines et son identité. Cet esprit de célébration se retrouve avec une positivité très communicative dans le magnifique clip de Charcoal Baby, le titre feel good de l’album qui brille d’un groove contagieux et de riffs rayonnants. La communauté afro est aussi à l’honneur sur l’enjoué Saint, ode à la tolérance et à l’amour sur laquelle nous sommes ravis de retrouver, entre autres, la voix séraphique de Porches.

 

Pour l’accompagner dans ce processus thérapeutique, Blood Orange fait appel à des pointures étonnantes parfois, remarquables toujours. Ainsi, c’est le flow aiguisé d’A$AP Rocky qui donne le ton sur le délicat Chewing-Gum, la profondeur d’Ian Isiah qui sublime le très gospel Holy Will et la soul de Steve Lacy, le guitariste du groupe The Internet que tout le monde s’arrache, qui vibre sur Out Of Your League. Moins attendu, c’est la présence du légendaire Puff Daddy sur le romantique Hope qui fait sourire. Un titre qui puise aussi sa force de l’indie berçante de la douce Tei Shi. Du beau monde pour de la belle musique.

Mais finalement, la grande force de ce disque réside dans ses outros inspirées et inspirantes. Comme annoncé dans l’interview citée plus haut, un certain esprit d’espérance plane sur ces plaies pas tout à fait refermées que Devonté explore ici. Ainsi, c’est au travers de brillantes conclusions que cette flamme s’attise, que cette revanche sur la vie se concrétise, que le ciel gris de ce Negro Swan se dégage un peu. C’est notamment avec satisfaction que l’on retrouve l’adorable impertinence de Blood Orange lorsqu’il conte : “Tu sais, cette insulte qu’on (la communauté queer, ndlr) subit souvent. Quand quelqu’un nous dit : “T’en fais trop.” Du coup, y’a quelques années je me suis dis “Tu sais quoi? Ma résolution, mon éternelle résolution ce sera d’en faire trop.” Pour l’aider dans cet élan d’engagement et d’empowerment, l’activiste transgenre Janet Mock prête sa voix et sa fougue sur la plupart des oeuvres pour partager sa voracité, sa hargne et sa force. Un joli message d’émancipation qui traverse Negro Swan, un album particulier qui renoue avec une pop oubliée, remise au goût du jour par un artiste multi-facettes rayonnant de talent et d’authenticité.


02 Novembre : Pitchfork Music Festival (Paris)

Caméléon musical aux allures de mafieux sicilien.