(Rencontre) Agar Agar, autobahn nightdrive

Tu fais tourner ?
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Synth pop sous remontées d’acid, Agar Agar fait arpenter des paysages urbains à la lumière des lampadaires.  Les arbres le long des routes défilent à toute allure dans la fenêtre de la portière auto. Eclipse.

Bruxelles n’aura pas fait exception, le jeune duo jouera ce soir devant salle pleine. Cardan EP, fait déjà partie des must listen 2017. Et confirme le nez impeccable des gars de chez Cracki Records.

Le temps d’essuyer mes Red Wings de leur couche de neige fondue et déjà les bonnes odeurs de cuisine italienne du Café Bota envahissent mes narines. Timing impitoyable de l’agenda promotionnel oblige, je dois arracher Clara et Armand de leur table avant même leur première bouchée de rigatoni al ragu.

Le temps de retrouver le code d’accès de la porte de la Rotonde encore plongée dans une demi-obscurité, descendre les escaliers raides vers le back stage et trouver un briquet à Clara, l’interview sera apéritive ou ne sera pas. Cigarette et whisky coca pour elle, bières pour lui et moi.

Il est 19h, bouton REC enclenché. Clara trouve au mini potomètre de mon appli enregistreur un certain air de compteur EDF. Ma maman m’ayant appris à être poli avec les dames, je lui concède timidement une ressemblance. « Pas vraiment » rétorque par contre Armand. Une camaraderie franche et sans détours héritée d’une rencontre sur les bancs des Beaux-Arts de Cergy. Premiers trac(k)s pour le départ à la retraite de la bibliothécaire, ça ne s’invente pas (et ça se lit du coup dans à peu près toutes les interviews/bio d’Agar Agar).

L’école d’art comme incubateur, suivre l’instinct des rencontres, expérimenter, partager d’abord une vision plutôt qu’une technique.

Et puis le coup de poker qui brusquement arrache de l’ombre des microcosmes intellos gauchos. Une scène partagée lors des fêtes « Grosse Journée » de l’école, un pote qui a un ami qui connait quelqu’un qui…, et les gars de chez Cracki Records qui finissent par débarquer. Les bonnes personnes au bon moment. L’occasion de concrétiser, se trouver un nom, et « enlever ses mocassins et monter sur scène ».

La scène se retrouve dès le départ au cœur du projet Agar Agar. Chacun des titres de Cardan EP a été développé et destiné pour le live. Sans concept ni fil rouge particulier, la démarche de composition est instinctive et l’enregistrement part de prises studio en conditions live. « C’est thermodynamique, un échange de bonnes énergies. Un peu selon la loi du chaos et du mélange. Après, on verra bien si on fonctionnera toujours comme ça ».

Pour autant, Cardan EP dégage une atmosphère particulière, un petit monde à lui, dont la sensualité désinvolte cache souvent une énergie éruptive. Comme lorsque plus tard dans la soirée, Clara lancera le concert d’un feulement sur Aquarium et gratifiera le public d’un crowd surfing, du jamais vu en plusieurs dizaines de concerts à la Rotonde.

« Ce n’est pas recherché, c’est venu un peu tout seul, cela traduit probablement l’atmosphère d’une époque » explique Armand. « Ce qui est étrange, poursuit Clara, c’est qu’en aval, les commentaires sur l’EP sont parfois assez opposés : de la pop acidulée pour certains, un coté malsain pour d’autres. C’est intéressant, même si tout ça n’est pas théorisé. »

« Give me goose bumps »

Une atmosphère que beaucoup situent quelque part entre les 80’s et les 90’s. « J’utilise des machines datant de cette période et trouvées sur le marché d’occasion. Si je ne suis pas du tout nostalgique de cette époque, cela donne une étiquette sonore bien présente. Bernard Fèvre (Black Devil Disco Club ndlr) a composé dans les années 70-80 et c’est pour moi une influence. »

Les photos d’Irwin Barbé présentent Clara et Armand à la lumière des lampadaires, dans ce qui doit être une cité HLM du périph’ parisien. Choix impeccable selon moi, tant Cardan fait défiler des paysages nocturnes et urbains, lancé au volant de sa voiture. Pas exactement le soleil de Biarritz ou la petite ville tranquille de Narbonne, villes d’origines respectives du duo. « Nous aimons ces ambiances urbaines. Je me suis mis à l’electro an jouant à Wipeout, un jeu de speed driving sur des circuits assez linéaires dans des villes futuristes » m’explique Armand.

« La musique électronique est de toute façon intrinsèquement liées aux grandes villes industrielles à l’image de Détroit et à l’urbanisme poussé à l’extrême.»

« Clairement, le night drive, ça me parle énormément. La route qui n’en finit pas, répétitive. C’est cliché mais ça marche. » Impossible de ne pas citer la référence absolue en la matière, l’Autobahn de Kraftwerk, qui donna durablement le ton en matière de musiques pop répétitive et électronique. Qui mieux que des Allemands pour éprouver l’ivresse hypnotique du bitume.

1h30 plus tard, il me sera impossible de ne pas voir dans les spots illuminant la scène des phares de voiture dans la nuit.

Armand et Clara me déclarent leur flamme pour leur autoradio. « La voiture magnifie la musique. Cette répétition d’arbres et de lampadaires, cette linéarité te trouble le mental. Le moment est exclusif, hors de la routine, il pourrait ne jamais s’arrêter. Tu finis par avoir des hallucinations. L’émotionnel l’emporte sur l’analytique. Clairement, Agar Agar a ce côté répétitif, linéaire, qui progresse doucement. » Clara me rappelle ce clip des Chemical Brothers.

Une sensation qu’Armand prend encore plaisir à éprouver, en conduisant lui-même pour les déplacements de tournée d’Agar Agar. « Par contre, il conduit très très mal, il me fait trop peur ! » rigole Clara. Pour une date en banlieue, lâché par leur GPS, les deux compères ont passé 7h à faire des tours dans les tunnels du périph’, comme happés dans une sorte de vortex sans fin. De la poésie à l’enfer, il n’y a parfois qu’un pas, surtout si le CD radio ne marche plus. Ne pas savoir où l’on va, se laisser porter, même parfois à l’ouest toute. S’intéresser moins à la destination qu’à la sensation de conduite en tant que tel. En moi-même je m’interroge : Armand ne vient-il pas de livrer, inconsciemment ou non, une assez belle définition de la démarche artistique première, celle qui refuse les formatages ?

« Life has changed since the frogs left the island. The animals survived under water but soon, there won’t be enough crackers »

Si la suite logique de tout ça serait un LP en bonne et due forme, Clara et Armand se refusent justement à se mettre la pression. « Qui sait, on fera peut-être un 2e EP punk ? Le buzz et les retours, on n’en a rien à foutre ! » Armand devra faire comprendre à ses parents que non, ce n’est pas parce-que les médias parlent du projet de leur fils, qu’il gagnera forcément sa vie avec.

(Avant lecture du paragraphe suivant, j’invite les parents à envoyer un instant leurs têtes blondes voir ailleurs s’ils n’y sont pas)

Les interviews et le jeu médiatique, le binôme les aborde surtout avec curiosité et incrédulité. « Tu te retrouves dans les Inrocks et d’un coup certains y voient une légitimité à ton projet. Alors que pour toi, c’est juste ton projet, au même titre que tous les autres. »  Clara n’hésite pas : « Ton phallus devient très très gros. Tout le monde te suce le phallus. J’ai l’impression d’avoir quatre couilles ! Pas que tu prends la grosse tête, mais les gens te caressent d’un coup dans le sens du poil. » A peine Armand veut-il me rassurer, que non, sa taille de caleçon n’a pas augmentée depuis la sortie de l’EP que Clara lui renvoie un « Non mais toi, tu es complètement déconnecté, mais moi j’te l’dit, c’est impressionnant, à quel point les gens fonctionnent par intérêt ! ».

(Je rassure notre public familial, les enfants peuvent revenir, promis, plus de vulgarités jusqu’à la fin de l’article.)

Armand rigole et reprend : « Tu te surprends à livrer un discours assez formaté, à répondre toujours aux mêmes questions. C’est plus souvent décevant que surprenant.» (Voilà donc de quoi me mettre, à mon tour, la pression.) Il me serait impossible de leur donner vraiment tort, entre des petits « jeux » dont l’originalité  doit avoir périmé il y a 30 ans (au hasard, un « ni oui ni non ») et le taux anormalement élevé de frustration couplée à de la méchanceté vaine retrouvé dans commentaires sur certains blogs musicaux (pas à La Vague Parallèle où ne sommes qu’amour, cela s’entend).

Nous sommes interrompus  dans notre revue médiatique par un retour abrupt du concret : le staff nous rappelle que si Clara et Armand ont le temps de manger leur pâtes avant le concert, ce serait quand même bien. « A taaable » (clin d’œil d’initiés)

Penser comm’, image, concret, thunes, tournée, dates, … les Agar Agar laissent finalement tout ça à Cracki Records, qui a su jouer à merveille le rôle de GPS pour ces petits fous du volants d’Armand et Clara qui chérissent leur liberté et assument leurs latences. Pour essayer que demeure toujours ce plaisir de conduite. En s’amusant.

Comme lorsqu’ils finiront par m’avouer qu’ils s’étaient lancés le défi de placer les mots « thermodynamique, mocassins, phallus et compteur EDF » dans l’interview. Je me suis fait avoir comme un bleu.

Culture-addict éclectique et insatiable, bobo barbu névrosé, chou de Bruxelles à lunettes.