Un rêve hors du temps avec Hania Rani

Tu fais tourner ?
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L’amour et la violence. Sebastien Tellier affirmait aimer autant l’un que l’autre, en les entremêlant façon yin et yang. Deux opposés complémentaires, et deux façons de vivre un live. Pour ce qui est de la violence, on a déjà eu l’occasion de vivre le chaos jouissif de The Garden, John Maus ou Cloud Nothings. Place maintenant à l’amour, avec une douceur tout aussi intense : voici le récital d’Hania Rani au Centquatre.

A force d’écumer les salles indés du Nord-Est parisien, on avait presque oublié qu’il était possible d’assister à un concert assis. Bien calés dans nos gradins rembourrés, on observe la scénographie minimaliste d’un oeil curieux. La simple présence de Hania Rani sur scène aura suffi à rendre la salle muette. Il faut dire que la polonaise fait déjà figure de grand espoir du néo-classique, un mois seulement après la sortie de son premier album Esja chez Gondwana Records. 

Tout en humilité, l’artiste est la preuve que le talent et la sensibilité ne dépendent pas d’installations complexes. Un piano droit, des bandages médicaux pour assourdir le son des cordes, et un ordinateur pour envoyer quelques textures minimalistes ici et là. Une symphonie tout en simplicité que l’on retrouve dès le premier morceau, Today It Came, résultat d’une improvisation faite il y a quelques mois sur le piano d’Ólafur Arnalds. Car oui, si Hania Rani est encore peu connue du grand public, elle est déjà la protégée du génial islandais, qui l’a invitée chez lui pour enregistrer Esja. L’artiste nous explique que c’est le nom de la montagne que l’on peut voir depuis Reykjavic, dont les couleurs qui diffèrent en fonction de l’heure et de l’endroit d’où on l’observe lui servirent d’inspiration. Par ricochet, alors qu’elle joue justement la chanson titre de l’album, c’est son piano qui devient la montagne que chaque membre du public regarde en y voyant une couleur différente. Que l’on se laisse hypnotiser par le mouvement fluide de ses mains ou que l’on ferme les yeux pour se laisser bercer par ses mélodies, la beauté d’un tel concert réside dans la faculté à s’approprier cette musique. On flotte, on vole, on divague dans un flot de souvenirs, on revoit des visages que l’on croyait avoir oublié et on s’imagine des avenirs. Nul besoin d’être un expert en musique classique : une telle douceur est à la portée de tous. Les morceaux qui défilent sont autant d’invitations à se sentir au bon endroit, au bon moment.

Les compositions sont toutes aussi cinématographiques les unes que les autres, avec toujours ce jeu de danse entre silence et son comme sur Eden ou Glass. Alors qu’il flotte dans un semi-rêve, lovés dans le cocon des notes étouffées provenant de la scène, Hania Rani surprend son auditoire en s’inventant chanteuse. D’une voix à la fois vulnérable et assurée, elle ajoute une corde à son arc, et tutoie des influences jazz pour notre plus grand bonheur. A la fois loin et proche, l’artiste se joue de l’idée même de distance en enchainant Leaving et Home. Sans trop savoir si le concert aura duré vingt minutes ou trois jours, il est alors temps de revenir doucement à la réalité dans le hall du Centquatre. Conscients d’avoir assisté à un moment hors de l’espace et hors du temps, c’est apaisés que les spectateurs se dispersent aux quatre coins de Paris. De notre côté, on ne peut s’empêcher de se réjouir à l’avance de l’évolution de l’artiste polonaise. Après avoir collaboré avec Ólafur Arnalds, et sachant qu’elle réside à Berlin, on ne peut que lui souhaiter une trajectoire à la Nils Frahm, autre figure de proue du néo-classicisme.