When I Get Home : L'art total de Solange

Tu fais tourner ?
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email

Art total. Afin d’éviter un détour historique sinueux et le jargon nébuleux qui l’accompagne, autant s’en tenir à la définition qu’en a fait l’illustre Wagner : “il faut que la musique et le texte fassent mieux que de coexister […] avec prééminence tantôt de l’une, tantôt de l’autre ; ils doivent être en fusion continuelle. L’élément masculin et explicite – le texte – doit ainsi féconder l’élément féminin et implicite – la musique – pour engendrer une expression complète”. Une symbiose donc, plus qu’une simple juxtaposition des matériaux musicaux. Dans l’industrie musicale actuelle qui tend à s’uniformiser tant dans sa structure que dans son esthétique, il ne reste que peu de place pour ce genre de phénomène. Mais c’était sans compter sur Solange. Elle qui ne se contente pas seulement de sortir un album, mais qui donne naissance à un véritable mouvement artistique : musical, cinématographique, chorégraphique, esthétique, pictural. Un art polymorphe qui fait écho au wagnérisme et à cette notion de polarisation des pratiques artistiques mises à disposition pour produire une seule et unique oeuvre, une oeuvre totale : When I Get Home.

Timidement, Solange Knowles a toujours fait partie du paysage musical de notre époque. En 2002, elle sort un premier album Solo Star avec une R’n’B bling bling aux antipodes de ce qu’elle produit actuellement. Un style qu’elle parvient à faire mûrir loins des clichés avec un retour en 2012 qui marquera les succès de ses tubes Losing You et Lovers In The Parking Lot, tous deux présents sur son EP True. Cependant, nous n’en sommes toujours pas à cet univers mystique, à cette musique complexe qui fait d’elle bien plus qu’un simple miracle de communication ou une sensation fugace. C’est comme si quelque chose la limite, lui impose cette uniformité toxique du registre qui, malgré son talent, l’empêche de se démarquer. Heureusement, 2013 vient annoncer son envol à la tête de son propre label Saint Records. Avec ce nouveau coup de maître, l’artiste redéfinit les codes étriqués de la planète R’n’B pour insuffler un esprit d’audace et d’avant-gardisme à un registre trop immuable qui n’impressionnait plus vraiment. Saint Heron, partagé la même année sur le label de la jeune Texane, est une compilation d’artistes R’n’B contemporain chers à la visionnaire qui voyait en cet album un véritable manifeste de ce nouvel idéal  :

L’intention de cet album est de présenter et de mettre en valeur un nouveau mouvement de visionnaires contemporains d’une R’n’B qui défierait les genres et servirait de transition dans l’évolution diverse de ces artistes indépendants qui partagent leurs voix et leurs mots comme eux seuls peuvent le faire : par une musique à l’état pur.”

Un recueil sur lequel figurent la captivante Kelela ou encore l’iconique Cassie dans un bijou produit de toutes pièces par Solange qui en profitait pour partager le sublime titre Cash In. L’occasion pour son public de découvrir la nouvelle direction empruntée par la chanteuse loin des étalons habituels du genre. A Seat At The Table, en 2016, marquera le succès tant mérité de cette nouvelle prêcheuse de la R’n’B sophistiquée. Dans un climat alarmant quant à la condition des personnes noires aux États-Unis, l’album s’inscrivait comme un indispensable. Un travail qui visait terriblement juste avec des textes plus que pertinents et de frissonnants parallèles à une réalité raciste, stigmatisée et dangereuse. Si ce dernier explorait en profondeur l’ethnicité de ses origines, c’est ici le côté plus géographique de son histoire qu’elle met à l’honneur. L’apologie de son Houston natal, de ces plaines texanes qui marquent aujourd’hui encore les sonorités de ses compositions. Cette introspection musicale, c’est quelque chose qu’on retrouve beaucoup chez l’artiste qui n’est autre que l’esclave de son art, le sujet de ses projets. Chacun de ses deux derniers albums semble en effet s’être construit comme un palais des glaces dans lequel l’artiste erre à la rencontre des multiples facettes qui édifient son identité. De ces reflets, Solange dresse des oeuvres qui expriment, par l’usage d’un pléthore extravagant de médiums artistiques, la complexité de son personnage.

I can’t be a singular expression of myself, there’s too many parts, too many spaces, too many manifestations, too many lines, too many curves, too many troubles, too many journeys, too many mountains, too many rivers, so many…

Lorsqu’on vous parle d’art total, on suppose inéluctablement une artiste totale derrière tout cela. Et c’est justement un qualificatif plus que pertinent pour le genre de talent abordé ici. Une envie folle de toujours repousser les conventions, Solange c’est ce monstre de créativité qui impressionne là où on ne l’attend pas. Comme cette fois où elle alliait musique, danse, architecture et arts plastiques pour donner naissance à des tableaux hors norme entre les murs du prestigieux Guggenheim Museum de New York.

© Carys Huws / ‘An Ode To’ par Solange Knowles au Guggenheim Museum – Mai 2017

Pour cette nouvelle sortie, l’expérimentatrice provoque la rencontre excentrique entre sa musique et le cinéma dans un court métrage à l’esthétique remarquable. Un nouveau terrain de jeu sur lequel elle semble régner sans difficulté en développant aussi un univers tout entier : une attitude, un contexte, des gestuelles. L’architecture de la région est mise en lumière, tout comme ses somptueuses zones arides qui offrent aux différents visuels d’intenses décors pour des mises en image d’un graphisme captivant. Une prouesse artistique de grande envergure qui se complète à l’album pour non seulement l’imager mais aussi, et surtout, pour vivifier les grandes lignes directrices du message transmis ici : l’importance des racines, la force de la communauté noire, la beauté et le pouvoir de la femme sous toutes ses formes.

Sur les 19 titres qui composent When I Get Home, on retrouve beaucoup d’interludes qui servent de liens à la dizaine de nouveaux morceaux mais qui viennent aussi renforcer les messages véhiculés par l’album. L’ensemble du disque demeure très vaporeux et dreamy avec des titres comme Things I ImagineBeltwayDreams ou encore Down With The Cliquesur lequel s’invite discrètement Tyler, The Creator, proche ami de la chanteuse. Celle-ci manie habilement l’art de la répétition, des loopings instrumentaux sans pour autant nous faire tomber dans l’ennui mais plutôt dans le rêve, l’errance. C’est un album dans lequel on se fond pour que ces mélodies voluptueuses siègent nos esprits et nous emportent dans les dédales expérimentaux de la musique de Solange. Une atmosphère qu’on retrouve beaucoup dans le groovy Way To The Show et ses sonorités old-school. Un titre d’une sensualité imparable et sur lequel on s’imagine déjà la performeuse s’adonner à des danses extatiques sur scène.

Arrive alors le côté upbeat du projet, avec le brillant Stay Flo aux rythmes délicieusement secouants sur lesquels vient se poser le flow tout en grâce de la chanteuse. Une belle énergie qu’on retrouve sur le dansant Binz, dans le clip duquel la belle métisse vit sa meilleure vie tout en luxures et en sourires. Vient ensuite l’électro-funk positive du sublime Sound Of Rain qui relève l’intensité de When I Get Home. Non pas que le calme de l’album nous lassait, mais cette dose de vivacité apporte forcément des couleurs au tableau. Quelques morceaux plus hip hop, voire rap, se glissent également dans la liste et se paient des invités de luxe. Parmi ceux-ci, Almeda dont l’outro est signée Playboi Carti, jeune prodige de la nouvelle scène rap internationale. Le titre est puissant tant sur la forme que sur le fond en se présentant comme une véritable ode à la communauté afro-américaine. Le phénomène Gucci Mane s’invite quant à lui sur My Skin My Logoun morceau planant qui voit les deux collaborateurs dresser le portrait de l’autre avec humour et classe. Sur le délicat Time (Is), c’est l’habitué Samphaprésent sur le tube Don’t Touch My Hairqui vient prêter main forte et mêler ses vocalises célestes au timbre enchanteur de Solange pour nous transporter dans un déchirant morceau relatant l’urgence de surmonter sa peur de l’inconnu.

Musicalement, cette nouvelle salve de titres n’est pas facile d’accès. Et tant mieux, car trop accessible rime souvent avec facilité. Ici, le sujet est complexe à l’image des productions et des arrangements. Cette complexité et l’esprit implicite de l’oeuvre miroitent le caractère thérapeutique du projet. When I Get Home comme lorsqu’on rentre à la maison pour se mettre à l’abri, panser nos plaies et se retrouver avec soi-même. Un retour à soi, voilà comment décrypter ce brumeux nouvel album.