Anima, le cauchemar dystopique de Thom Yorke

Tu fais tourner ?
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Avant toute chose, il me faut vous avouer quelque chose : je suis musicalement amoureux de Thom Yorke depuis mes années collège. Que ce soit en collaboration ou en solo, en scorant une bande-son de film d’horreur ou en creusant le filon de la musique classique contemporaine, celui qui est surtout connu comme le chanteur de Radiohead semble exceller dans tous les domaines. On a tendance à utiliser le terme de génie à outrance, mais si on s’en tient au sens artistique du mot, cet oiseau-là en est bien un. Toujours est-il qu’à l’instar d’un John Frusciante, parti explorer les limites de l’acid house après avoir collectionné les récompenses avec les Red Hot Chili Peppers, l’Anglais a parfois tendance à se perdre dans des rythmes complexes, à force de rejeter la simplicité. Son premier album solo The Eraser est une merveille, le suivant Tomorrow’s Modern Boxes demande plus d’efforts à l’auditeur. Que donne ce troisième opus Anima ?

Thom Yorke oblige, on nous promettait un disque dystopien et mélancolique. Impression renforcée, même avant l’écoute de l’album. En guise de promo, de mystérieuses affiches “Having trouble remembering your dreams? Call ANIMA Technologies” apparaissent dans les métros de Londres. En appelant le numéro indiqué, on tombe sur un message vocal nous informant que le gouvernement britannique aurait intimé l’ordre à l’obscure société de cesser ses activités, suivi par une nouvelle chanson, Not The News, en guise de boîte vocale. Le site internet dédié, lui, affiche un message d’erreur. Ambiance.

Depuis des années, les membres de Radiohead s’évertuent à rapprocher son et image. Jonny Greenwood a notamment composé les bandes originales de plusieurs films de Paul Thomas Anderson, qui vient de sortir un court-métrage appelé Anima sur Netflix, mettant en scène Thom Yorke au milieu de ses nouveaux titres. Une vision onirique, une démarche qui rappelle le film Runaway de Kanye West pour la sortie de My Beautiful Dark Twisted Fantasy, et qui permet de se plonger dans l’univers complexe et intense de l’artiste anglais. Du reste, même sans image, l’album est est un cocon acide que l’on ne peut que vous recommander d’écouter d’une traite, fort, avec du bon matos – pour ma part, dans un train à regarder défiler le paysage, j’ai senti le continuum espace-temps se distordre.

Un projet qui s’entame dans des nappes terrifiantes et anxiogènes, avec l’enchaînement de Traffic et de Last I Heard. Une impression étouffante qui se poursuit sur la première partie de Twist, avant de s’échapper en une trêve de deux minutes toute en lévitation et accords plaqués au piano. On continue de reprendre un peu d’air avec la dépouillée Dawn Chorus, propre à l’introspection. “If you could do it again…”.

Cette courte respiration passée, il est temps de repartir – en douceur – sur des boîtes à rythmes avec I Am A Very Rude Person. I have to destroy to create / you don’t mean a thing, but it won’t bother me”, les paroles contrastent avec la basse jazzy qui accompagne la chanson. Sur Not The News, les paroles (écrites à quatre mains comme beaucoup sur cet album, avec le collaborateur de toujours, Nigel Godrich), continuent de décrire une version cryptique et pessimiste du futur de notre société. À mi-chemin de cet album, on comprend que la vision de Thom Yorke tient plus du cauchemar que du rêve.

 

S’il fallait néanmoins choisir une chanson pour représenter ce nouveau disque, on recommanderait The Axe. Des samples de voix retournées qui entament la chanson aux nappes synthétiques qui vrombissent de toute leur douceur, on n’a pas besoin de se concentrer sur les paroles pour ressentir l’atmosphère paradoxalement inquiétante et rassurante, comme un mal qui engloberait son auditeur de ses bras accueillants. “I thought we had a deal”, se lamente Thom Yorke.

Certains passages se veulent plus dansants, presque optimistes. C’est le cas de la chanson qui suit immédiatement, Impossible Knots. On retrouve les rythmes syncopés, la basse ondulante et le falsetto qui rappellent les grandes heures d’Atoms For Peace.

S’ensuit la clôture, Runwayaway, véritable chef-d’œuvre à plus d’un titre. Là où la plupart des artistes s’adonnant au looping et à la découpe de samples donnent un côté gimmick, voire gadget, à la musique ambiante, la grande force de cet artiste est d’assembler tous ces éléments complexes en un puzzle dépaysant mais finalement cohérent. Une façon de faire cohabiter une ribambelle d’éléments (voix, synthé analogique, séquenceur…), à mi-chemin entre Flying Lotus et Kanye West, qui risque bien de tout bonnement vous chambouler.

Dans l’ensemble, cet album réussit le tour de force d’être à la fois dystopien et digeste. Ou alors, c’est peut-être que notre société se rapproche tellement du désastre que ces signaux d’alarmes nous paraissent désormais plus familiers, allez savoir. Quoiqu’il en soit, on dirait bien que Black Mirror a trouvé sa bande-son pour les deux prochaines saisons. En effet, si les précédents albums de Radiohead, Atoms For Peace ou de Thom Yorke en solo tendaient déjà vers cet état d’urgence torturé (Fitter Happier, Four Minute Warning…), aucun n’avait plongé son public aussi intensément dans l’esprit du quinquagénaire. Entendons-nous bien, ce n’est pas du tout l’album à passer en soirée pour faire zouker son crush. C’est un album à écouter seul, de manière quasi-religieuse. Mais quel album ! Il reste toutefois un paradoxe à élucider : comment se fait-il que ce nouveau disque, alarmiste au possible, soit à ce point reposant ? Thom Yorke est décidément un personnage indescriptible.