Basses, danse et confidences avec Lefto Early Bird au Listen Festival
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Auteur·ice : Chloé Merckx
11/04/2024

Basses, danse et confidences avec Lefto Early Bird au Listen Festival

| Photos : Melissa Fauve pour La Vague Parallèle

Cette après-midi-là, au Bozar de Bruxelles, nous n’étions pas venu·es admirer des tableaux. Attraction plutôt inhabituelle dans ce musée, nous étions à l’affut des bruits de basses. C’est une oeuvre d’un tout autre registre qui prenait forme juste sous nos pieds, car les dernières répétitions du live du nouvel album de Lefto Early Bird se déroulaient dans le temple bruxellois des arts visuels. Producteur, curateur, Dj et bien plus encore, Lefto est un nom incontournable de notre scène belge. L’artiste a signé en mars dernier Motherless Father, son premier album en nom propre, qui prend vie sur scène sous la forme d’une oeuvre dansante. Entre deux rendez-vous, Lefto a pris le temps de descendre de son vélo pour un arrêt au musée, le temps de saluer ses danseur·euses et d’échanger avec nous sur la création de ces dix tracks.

La Vague Parallèle : Salut ! Comment vas-tu ? 

Lefto Early Bird : Salut, enchanté !

LVP : La première de ton album est déjà demain pendant le Listen Festival. Comment se passent les répétitions ? 

Lefto : C’est assez spécial pour moi de faire cette première au Bozar, parce que j’ai toujours aimé mélanger l’art et les musées avec la musique. Et le Listen est un festival qui représente bien notre ville, qui fait des évènements un peu partout dans Bruxelles. On a déjà fait un try-out à Leuven mais ce sera assez différent ici, donc le fait de nous avoir pour notre première dans ce beau bâtiment qu’est le Bozar, devant notre public, nos amis, la famille, ça rend la chose très spéciale.

LVP : Tu as eu l’occasion d’aller voir d’autres gigs de cette édition 2024 ?

Lefto : Non, j’ai atterri il y a deux heures parce que j’ai joué en Espagne cette nuit donc je n’ai pas eu le temps du tout. Je voulais aller voir quelques sets au Kiosk mais je n’en ai malheureusement pas l’opportunité, je dois m’occuper de mon fils et je joue ce soir à la Critical Mass autour de la ville en vélo.

LVP : Le spectacle de demain tourne autour de la danse, à quel moment dans le processus créatif de ton album t’est venue l’idée d’intégrer la danse à ton projet ? 

Lefto : L’idée m’est venue dès le départ quand mon manager m’a demandé ce que j’imaginais pour le projet, je lui ai répondu : “je vois de la danse”. Quand je ferme les yeux, je vois des gens qui dansent de manière élégante, belle, classique et en même temps un peu de la rue. J’ai la chance de connaitre des gens qui sont dans la danse comme Isabelle Clarençon qui a fait la chorégraphie pour cette pièce de danse. Je lui en ai parlé et je lui ai dit que ce serait cool d’avoir quatre danseurs et danseuses pour ce live et d’essayer de le jouer un maximum. Pour moi la danse a toujours été quelque chose de très naturel. Quand les gens écoutent de la musique, la première chose qu’iels font c’est danser. Je trouve ça dommage quand d’autres festivals ont du mal à programmer ce genre de live, parce que justement, ce n’est que de la danse.

LVP : Et donc toi tu ne seras pas présent sur scène ? 

Lefto : Normalement je ne suis pas présent mais je ferai quand même quelques trucs, je ramène de la lumière, je ferme des rideaux, donc on me verra mais un peu comme Hitchcock dans ses films, un cameo quoi. Je me dis que ce que je suis c’est ce qu’on entend, moi j’ai fait toute la musique et c’est ça le plus important. Me voir derrière une table sur un ordinateur à appuyer sur des boutons ça serait un peu pareil et je ne préfère pas, je trouve ça assez ringard d’être derrière un ordi, de regarder un écran, les gens ne voient rien de toute façon donc autant les laisser regarder quelque chose de très beau, de très chaleureux. C’est très émouvant pour moi de voir ma musique réinterprétée en danse et de voir le scénario de chaque morceau se développer sur scène. On a vu pendant notre try-out des gens qui avaient des larmes aux yeux, qui dansaient, donc je trouve que cela réunit assez bien les gens et les émotions.

LVP : Cet album est sorti le 8 mars dernier. Comment as-tu vécu cette release ? 

Lefto : Je ne sais pas trop, le premier single est sorti en janvier, le deuxième en février, donc il y avait déjà toute une machine en route, et c’est un peu naturellement que la sortie de l’album est arrivée. Comme tout est programmé à l’avance ça va de soi, on se la coule douce à la sortie parce que le travail a été fait en amont. La seule chose qui m’a fait me rendre compte que l’album était sorti ce sont les réactions des gens, les réseaux sociaux, les messages que je reçois par rapport aux interviews que j’ai pu faire. Ce qui rend la chose un peu plus spéciale pour moi c’est que c’est mon premier vrai album, sans utiliser de sample. D’avoir pu produire cet album avec quelqu’un qui joue beaucoup d’instruments comme Boris (Van Overschee) qui était en studio avec moi la plupart du temps, de pouvoir chanter des choses que je ne pouvais pas jouer et qu’il pouvait lui rejouer sur l’instrument que je voulais, ça c’est cool.

LVP : Donc sur cet album tout est analogique ?

Lefto : Tout est analogique. J’avais mes beats et mes tracks de base sur mon ordinateur, certains avec des samples et d’autres non. Quand on est rentrés en studio, on a tout laissé tomber et tout refait à notre manière et avec les sons qu’on avait. On a une vingtaine de pianos, une contrebasse, on a de tout, donc oui c’est autre chose. Ça donne une autre dimension à l’album, ça l’amplifie, ça le rend plus majestueux, je pense.

LVP : Tu as déjà une grosse carrière derrière toi mais cet album est ton premier en tant que compositeur, pourquoi maintenant ? Quel a été l’élément déclencheur ? 

Lefto : L’élément déclencheur, c’est mon manager qui m’a jeté en studio avec Boris et qui m’a forcé à faire de la musique pendant le covid parce qu’on était un peu dans le flou sur quand on pourrait retourner sur la route et aller mixer. Donc j’ai pris ça d’une manière très créative en me disant que “bon on a rien d’autre à faire”, donc on dégage tout son esprit pour la musique. Et en même temps j’étais dans une situation plus émotionnelle parce que j’essayais de reprendre contact avec ma mère qui est partie quand j’avais quatre ans. Quand je rentrais en studio j’étais parfois nerveux, parfois fâché, ou alors je me sentais bien, donc il y a vraiment eu des sautes d’humeur pendant la création de l’album, et ces sautes d’humeur on peut aussi les retrouver sur les tracks et dans les titres des tracks.

LVP : Justement, on trouve les titres de tes tracks assez intrigants. 

Lefto : La plupart de ces tracks ont un titre long, et ces titres décrivent un peu comment je me sentais sur le moment-même ou ce que j’ai ressenti en écoutant le morceau fini. J’ai toujours trouvé ça très bizarre les gens qui font des titres d’album très courts parce que je trouve qu’un morceau ça dit toujours plus que juste un mot. Je trouve que des fois il vaut mieux élaborer, aussi bien sa musique que ses titres.

LVP : Quand on écoute Motherless Father on a l’impression de suivre une histoire qui nous est racontée au fil des morceaux. Est ce que tu as aussi travaillé la narration quand tu composais ou étais-tu plus dans des ambiances ?

Lefto : J’ai créé chaque track, pratiquement un par jour, et quand j’avais tout j’ai commencé à réfléchir à un ordre qui rendait le tout cohérent. Pour moi c’est un peu comme faire des mix à la radio, je commence très calme et puis je repars, ça va fort et ça redevient calme. Je l’ai fait dans le passé par exemple pour le deuxième album de Zwangere Guy, j’avais fait toute sa tracklist. C’est quelque chose qui me parait assez normal, je n’ai aucun problème à faire ça, c’est vraiment en fonction de l’ambiance, en général les gens qui m’écrivent ont écouté l’album du début à la fin et pour elleux ça prend tout son sens. D’ailleurs, j’ai failli écrire sur l’album “à écouter de A à Z”.

LVP : C’est aussi un album sur lequel il y a pas mal de collaborations. Est-ce-que tu peux nous en dire un peu plus ? 

Lefto : Sur le premier morceau c’est Iman Houssein, un chanteur et producteur de Londres que j’ai beaucoup soutenu avant l’album parce qu’il fait de la bonne musique donc j’en jouais beaucoup à la radio, et je l’ai mis sur une compil à moi d’un label anglais. Ce label anglais l’a signé par après, donc on a créé une certaine amitié. J’entendais vraiment un chanteur sur cet instrumental donc j’ai demandé à Iman de chanter ce morceau qui m’est cher, Inner City Life de Goldie, puis Goldie m’a envoyé un message en me disant qu’en général, elle n’aime pas que les gens reprennent cette chanson mais que j’avais fait du bon boulot, donc on était très content·es parce que ça reste une grande légende de la musique anglaise.

Une autre voix qu’on entend souvent c’est aint about me donc Lukasz Polowczyk qui est un poète qui habite à Berlin mais qui est Polonais. Il a la particularité d’utiliser un pitch sur sa voix en fonction de l’émotion, c’est-à-dire que quand il dit des choses graves sa voix descend aussi et devient grave, mais quand c’est plus positif elle remonte, et j’adore comment il joue avec ça.

Puis il y a Simbad qui est un bon pote à moi avec qui j’ai fait la première compil sur Brownswood en 2012 Worldwide Family. il est DJ et multi instrumentaliste, et il joue du saxo sur le premier single. C’est assez marrant parce qu’on était au Worldwide Festival dans le sud de la France, et j’entendais quelqu’un jouer au saxophone dans le couloir de mon hôtel, et je me disais “mais c’est qui ce gars qui joue pour tout le monde là ?” et je lui envoie un texto pour lui demander s’il était déjà arrivé à l’hôtel et il me dit “oui je joue au saxo”. Et donc il arrive dans ma chambre avec son saxo autour du cou pendant que je termine ce morceau-là, et on a essayé un truc et c’est devenu ce que c’est devenu. Et pour Pierre Spataro qui est un des saxophonistes les plus connus ici à Bruxelles, c’est un bon gars qui est très ouvert d’esprit. Et sinon c’est Boris qui a travaillé le plus avec moi. Et sur quelques morceaux, j’ai aussi Pippin qui fait partie du collectif Noannaos.

LVP : Puisque le premier morceau est un tribute à Goldie, on se demandait si tu pouvais nous citer d’autres titres ayant eu un impact aussi important dans ta vie ou ta carrière ?

Lefto : Je vais en citer un, qui est le morceau qui m’a introduit au rap francophone, c’est Vous Êtes Fous de Benny B. Ça passait en boucle sur 10 qu’on aime à la télé, on voyait un danseur, un DJ qui est Daddy K., et il y avait Benny B. qui rappait et moi j’étais tout jeune quand je regardais ça et ça m’a ouvert les yeux sur une nouvelle culture. Et sinon juste avant il y avait un style de musique qui m’a beaucoup ouvert c’est la New Beat, c’était fin des années 80, début des années 90 qui était un peu acid, pré-techno, donc j’avais déjà ça dans le sang.

LVP : Ah oui donc du très belge quoi ! 

Lefto : C’est très très belge, il y avait des morceaux très politiquement belges, c’était l’époque où Patrick Haemers avait kidnappé le ministre Vanden Boeynans et il y a eu quelques morceaux new beat dessus. Et sinon le fait d’avoir travaillé dans un disquaire ici en ville qui s’appelait le Music Mania et qui était un peu la Mecque pour les vinyles à l’époque, ça m’a fort ouvert les yeux, ça allait du rock à la musique latine, puis à tout ce qui était plus drum and bass, techno. Ce sont toutes des étapes dans ma vie qui ont fait ce que je suis aujourd’hui et qui ont fait ce que cet album est.

LVP : On voulait aussi en savoir plus sur la pochette de ton album qui semble assez intime, un peu à l’image de ton album finalement.

Lefto : Ça s’est fait un peu par hasard, c’est une photo qui a été prise à Busan en Corée du Sud où j’avais été jouer, et ce sont des amis que j’apprécie particulièrement qui m’ont envoyé ces photos-là. Cette photo m’a toujours intrigué parce qu’on dirait presque une photo de parties intimes, parfois elle est même bloquée sur Instagram, alors que c’est juste un short et mes jambes. Et en fait, la partie la plus intime de cette photo c’est mon chiffre fétiche, le 22, et le nom de mon fils. Donc pour moi c’est une pochette qui me résumait bien moi et mon côté un peu “chiffres”, elle représente mon fils, et il y a mes crocs aussi, que j’ai aux pieds aujourd’hui (rires).

LVP : Au fond, qu’est-ce que tu souhaites que les gens ressentent en écoutant cet album ? 

Lefto : J’ai envie qu’on ressente ce que la plupart des gens m’envoient, c’est a dire une émotion assez intense et particulière à travers cet album et que ça leur parle complètement. J’ai envie de faire comprendre aux gens que ce n’est pas grave, qu’on peut parler des choses qui sont deep et ancrées bien en nous, qu’il n’y a pas de tabous, qu’on est en 2024 et qu’en parlant ça aide. Tout garder en soi ça nous pourrit de l’intérieur, ça nous coince dans quelque chose qu’on ne sait pas toujours décrire, mais après avoir fait tous les efforts il y a quelque chose qui se déclenche. Et ce que j’ai aussi envie de dire mais plutôt aux musiciens, c’est que c’est toujours mieux de faire de la musique avec le cœur et pas juste en réfléchissant à ce qui va marcher le mieux dans un club ou ce qui va le plus suivre la tendance parce que du coup tu ne fais pas du “toi”.

LVP : Et nous qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour la suite ?

Lefto : Une bonne santé, c’est le plus important, parce que quand on a la santé on peut tout faire. Quand je vois mon fils grandir, je me dis que moi je vieillis. J’ai basculé dans une phase où on commence déjà à penser à sa mort. Il y a un âge où les gens autour de toi commencent à avoir des problèmes. Après moi je ne suis pas encore vieux et j’essaye de rester sain mais voilà. Et sinon une bonne suite créative !

LVP: Merci beaucoup Lefto pour cette interview ! 

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