BUBBA : dans l'oeil du cyclone Kaytranada

Tu fais tourner ?
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C’est arrivé sous le sapin : un paquet généreux emballé dans des couches de rythmes solaires et de vibes libidineuses à souhait. Le genre de présent qu’on ouvre soigneusement, délicatement, afin d’en savourer chaque seconde. Le genre de présent qui nous rappelle celui qu’on avait pu découvrir trois ans plus tôt, intitulé 99.9% et dont les pépites n’ont visiblement pas quitté nos playlists préférées. Leave Me AloneYou’re The One ou encore At Allla liste des succès du jeune Canado-Haïtien laissait peu de chances quant à l’arrivée d’un digne successeur qui réunirait tant les exotismes solaires, les percussions spatiales et la qualité des accompagnements de ce premier disque. Et pourtant, il l’a fait. Kaytranada est de retour et, en véritable tornade, il déconstruit avec rythme et tempo la dance music à coups de rafales funk, house et RnB

Trois ans sans album durant lesquels le producteur ne s’est pas fait silencieux, c’est pas son genre. Entre un mini-EP Nothin Like U / Chances en équipe avec le rappeur Ty Dolla $ign et la perle soul Shay Lia et une tournée éparse aux quatre coins du monde, Louis Kevin Celestin (de son vrai nom) ne nous a pas laissé le temps de l’oublier. Il partageait plus tôt cette année le tube Dysfunctional et il n’en fallait pas plus pour enflammer la toile. Ce qui semblait être le premier single de son prochain album s’avérera être un single isolé, mais pas que. À travers ce featuring avec les talentueuses soeurs composant le duo VanJessKaytranada nous présente en réalité la nouvelle facette de sa musique.

« Le premier disque était comme un essai ; j’explorais beaucoup de genres, du jazz, des beats, du house. Sur ce deuxième, j’ai suivi le fil d’un genre, le house. J’ai vraiment l’impression d’avoir fait l’album que je voulais. »

On la connaissait déjà un peu, mais voilà qu’elle se consolide, se cristallise et affirme ses couleurs vintages. Une musique plus organique, éloignée des escapades mi-expérimentales mi-électros qu’on avait pu entendre sur Glowed Up ou encore Lite Spots, par exemple. Deux titres remarquables, certes, mais qui s’inscrivaient dans un registre plus complexe et moins accessible qui se détachait naturellement du reste de 99.9%. L’extravagance du premier album justifiait ce choix artistique, ce disque sur lequel l’artiste a tendance à exploiter toutes les matières de sa musique pour jouer sur un éclectisme risqué mais honorable. Pour ce second long format, Kaytra revient plus sobre et décide de se consacrer à l’autre face de sa discographie : plus instrumentale, groovy et diablement dansante.

Ce qui va faire la force d’un disque comme celui-ci, c’est l’écoute front to back de la tracklist. Pas de place pour la lecture aléatoire, l’ordre des morceaux est réfléchi et léché, fidèle à la réputation dorée de ce DJ aux mille talents. La force, ce sont aussi les nombreux fillers de l’album. Ces titres solos qui, plus que de simple transitions, mettent en lumière la magie du rythme opérée par le producteur. Véritables fils conducteurs, ils homogénéisent l’ensemble sans forcément transformer le disque en une longue ritournelle rébarbative de 50 minutes. Ils sont les liens entre les morceaux, les séparations entre les différents chapitres de BUBBA qui viennent annoncer la couleur des hymnes qui suivent.

Chapitre 1 : Warm-up rap et RnB 

L’album est introduit par DO ITUn brin onirique avec ses sonorités vaporeuses, le morceau entame cette bourrasque instrumentale avec brio en mélangeant percussions chaleureuses, cris aux connotations gospel et vocalises soul saccadées. Il amorce l’arrivée des titres les plus sensuels, pas aussi électriques que le reste de l’album mais qui assurent de main de maître leur rôle d’introducteurs en élevant la température dès le départ. Iman Omari, artiste émergeant de la scène néo soul, vient alors prêter main forte sur 2 The Music tandis que la nouvelle voix soul en vogue SiR s’échauffe sur Go DJ. Ensemble, les deux compositions défendent la mielleuse partie RnB de ce premier chapitre et concilient leur douceur aux beats fiévreux du producteur.

Vient alors Grey Area, certainement l’un des highlights de l’opus. Invité d’exception sur ce morceau, le rappeur américain Mick Jenkins dont le merveilleux Jazz nous hante aujourd’hui encore cinq ans après. Les deux musiciens se connaissent bien, ils avaient d’ailleurs déjà collaboré ensemble sur la pépite What Am I To Do. Leur duo est donc de retour dans une production aux antipodes de la précédente mais qui, sans surprise, est un sans faute. Jenkins surprend et troque son rap délicieusement uniforme contre des notes presque chantées pour nous parler d’amour. L’instru est un malicieux mélange de synthétiseur dreamy posé sur fond galactique et futuriste. Régalade.

Chapitre 2 : House à gogo

Puff Lah et son beat incandescent nous met la puce à l’oreille : ce qui suit risque d’être bouillant. Imaginez la soirée parfaite, le huis clos néonisé aux effluves de gin et de cigarettes mal éteintes. Des corps qui s’emmêlent et se désinhibent sur le dancefloor. Kaytranada capte tout cela dans ce second chapitre, six titres qui nous habitent déjà. On commence par l’incroyable featuring avec Kali Uchis, la reine en personne de la sensualité musicale. “You keep on takin from me, but where’s my 10% ?” chante la sulfureuse hispanique, dénonçant par la même occasion les requins de l’industrie qui lui volent ses profits. 10% est déjà un incontournable. C’est l’apogée du début de soirée, les têtes se balancent d’un côté à l’autre tandis que les épaules commencent à se tortiller machinalement. C’est dingue ce qu’un morceau peut faire à votre corps. Sans transition, on se retrouve plongé dans I Need, la collaboration exclusive avec le très soul Masego qui, loin de sa zone de confort, brille dans un incandescent morceau aux saveurs dancehall qui s’inscrit comme le climax de l’ambiance, lorsque la soirée dérape entre verres de trop et bisous volés. Même atmosphère pour Vex Oh, sur lequel s’invite le génial GoldLink, qui transforme un bordel de sonorités variées en un solide banger dansant à souhait.

“J’ai travaillé beaucoup de sonorités différentes en gardant une idée en tête : un album pour faire danser, des chansons festives, sans ballades ou chansons plus rudes. De la musique pour faire danser les DJ et ceux qui fêtent. Je trouve ça important que les DJ jouent mes chansons et que les gens exécutent des chorégraphies en les écoutant.”

La soirée continue, les esprits sont enivrés et le DJ joue avec nos esprits tourmentés pour libérer notre fièvre du samedi soir. Arrive alors le duo gagnant entre Kaytranada et VanJess dont l’alchimie n’est plus à prouver et qui brille une fois encore sur ce succulent Taste, groovy et funky comme on l’aime. Si le casting 5 étoiles nous avait jusqu’ici bluffé, c’était sans compter sur la présence presque divine d’Estelle, icône de la scène RnB, qui vient gracier l’album sur Oh No. Ode épurée et d’une élégance folle, le titre nous galvanise sur les impulsions vocales de la chanteuse et ses négations frénétiques. What You Need clôture cette folle épopée dans un brouillard d’onctuosité et de volupté. Un cadre envoûtant apporté par la présence de la chanteuse multi-instrumentaliste Charlotte Day Wilson, l’artiste derrière l’obnubilant titre Work. Un mélange surprenant qui délivre une composition tant entraînante que nostalgique, parfaite pour danser et pleurer en même temps en repensant à votre ex.

Chapitre 3 : Soul et boule à facettes

Scared To Death sert d’interlude à la partie expérimentatrice de l’album. Un savant mélange entre vibes disco et gourmandises soul. C’est ainsi qu’on retrouve au sein des mêmes titres des instrus vintages et des mélodies sensuelles. La voix enchanteresse du crooner Durand Bernarr vient donc épouser les nappes électroniques et rétros kaytranadiennes dans une effusion hors du temps intitulée Freefall. Après avoir gracieusement remixé son tube Be Your GirlKaytranada s’offre le luxe d’inviter la légendaire Teedra Moses sur Culture. La collaboration entre les deux est au paroxysme de ce que la soul a de plus puissant : du pur érotisme sonore. En tendant l’oreille sur ces deux morceaux, on remarquera la présence de subtiles touches de violons, celles du réputé Miguel Atwood-Ferguson. Un choix surprenant de la part du producteur qui prouve ici cette volonté de préférer davantage les sons organiques aux sons électroniques. Dans la lignée des featuring réussis, The Worst In Me se voit auréolé par la voix chatoyante du phénomène pop/Rnb Tinashe.

Chapitre 4 : Pharrell en roi de la funk

Avec September 21Celestin entame la dernière partie du disque qu’il consacre pleinement à la funk solaire que lui a inspirée le collectif The Group NSI, un orchestre guadeloupéen qui produit du “post-boogie avec du soukouss, du zouk et du kompa”. Un mélange novateur et effervescent qui prouve la grande faculté du jeune artiste de 27 ans à associer ses inspirations du passé à l’air du présent dans une perspective intemporelle. C’est ce que délivre Midsection, le dernier fabuleux morceau de BUBBA. Et qui dit funk dit forcément Pharrell Williams, maître en la matière qui trône sur la liste des invités de marque. Le showman joue de son flow si singulier et monte dans des aigus surprenants sur les refrains pour délivrer une performance plus feel good que jamais qui clôture le disque sur une éblouissante note solaire.

Vous l’aurez compris, BUBBA est un disque de collaborations qui ne se contente pas seulement de convier les plus grands talents de l’industrie, mais qui les invite à se réinventer au sein de l’univers généreux du producteur. Loin des excentrismes électroniques qui avaient fait son succès à l’époque de 99.9%Kaytranada se raccroche aux fondements de la dance music pour arracher le meilleur de la funk, du disco et de la soul et l’infuser à ce magistral second album.