Clairo : Le langage des fleurs

Tu fais tourner ?
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“L’âme d’une fleur parle au cœur d’une femme.” Considérée comme un véritable produit de sa génération, une sensation virale ou encore un phénomène overnight, la jeune Claire Cottrill a découvert en l’Internet tant un fidèle allié qu’un coriace adversaire. Car si les algorithmes omnipotents des plateformes de streaming lui ont apporté ce coup de projecteur révélateur, ce sont ces mêmes lumières qui poussent bon nombre de sceptiques à remettre en cause cette stardom bâtie à tire-d’aile. Le mérite de Clairo s’est-il perdu dans les méandres marketing de la toile ? Une controverse futile aux saveurs de pêtard mouillé qui se voit mise à mal par le lumineux Immunity. Un premier album qui sonne comme un oracle, rétablissant des vérités par la force d’une musique de qualité. Son nom l’indique, ce premier projet apporte protection et quiétude à la jeune auteure-compositrice en cristallisant un talent authentique. Trop souvent catégorisée d’industry plant, on préférera voir en Clairo un tapis de fleurs colorées par les insatiables questionnements d’une adolescence en pleine crise de soi. 

Infusé d’une délicieuse synthwave rétro tout droit sortie des eighties, son premier EP diary 001 s’inscrit comme les premiers pas timides de Claire dans le monde de la musique. Non pas celui, sécuritaire et confortable, des covers à la guitare devant son ordinateur ou encore celui des partages Soundcloud presque anonymes. Ce monde-ci a les dents aiguisées et c’est épiée que la jeune compositrice partageait ces six titres dans le courant de l’année passée. Il faut dire qu’elle était attendue au tournant, elle qui avait tant fait sensation avec son viral Pretty Girl. Ce premier morceau offrait un véritable aperçu de la simplicité de l’adolescente, notamment avec un clip DIY tourné à l’arrache à la webcam en une trentaine de minutes seulement et mettant en scène une jeune fille lambda chantonner dans son lit, d’une insouciance folle et d’une innocence mesmérisante. Une certaine candeur que la pression de l’EP semble lui avoir arraché, offrant une face plus mainstream de la musicienne. Pas fondamentalement mauvais, voire même très efficace, le principal accroc de ce premier travail sera qu’il vient dissiper le brouillard fascinant planant sur l’univers de l’artiste pour l’enclaver dans la catégorie prémâchée de la bedroom-pop ou du lo-fi. Un EP qui sème le doute : Clairo n’était-elle qu’un étincelant éclair, fruit de la viralité du net au succès galvanisé par la situation avantageuse d’un père à la carrière prospère et aux contacts profitables ? Une multitude de conclusions hâtives générant doutes et confusions, sur lesquels la jeune ambitieuse travaillera d’arrache-pied pour produire une version plus exaltée encore de ce qui faisait sa force auparavant. Puisant dans le scepticisme de ses détracteurs, s’efforçant de dépasser son statut frustrant de “fille de” à l’image de notre Angèle nationale, elle nous partage des compositions aussi brillantes que naturelles, où l’essence même de la Claire Cottrill de ses débuts scintille sur des mélodies soignées.

Plus aboutie, cette réussite repose aussi sur le visionnaire et talentueux Rostam, ancien membre des chouchous Vampire Weekend qui vient insuffler à la fibre rétro de Claire un côté indie rrésistible. Un mariage savoureux qui revient brouiller les pistes, embuant à nouveau l’univers musical de la jeune pépite pour lui rendre le mysticisme qui fait son charme. Est-ce du rock ? Est-ce du lo-fi ? Est-ce de l’electro ? Non, c’est tout simplement du Clairo, et c’est peut-être mieux ainsi. En nous tendant cette composition, Cottrill nous ouvre les portes de son adolescence, de ses chagrins et de ses questionnements. Comme un journal intime sans cadenas, sa musique amincit la frontière entre le personnel et le public, entre la pudeur et le partage. Comme si écouter ces onze précieux morceaux revenait à nous mettre dans une confidence pas si secrète, mais qui n’en perd rien de son caractère intimiste, de sa chaleur mystique. La métaphore fleurie du début de l’article revient aussi pour narrer l’analyse de cet album. Voyez Immunity comme un bouquet de pensées, de pivoines, de roses et autre flore pigmentée de douces couleurs crèmes. Chaque pétale a son odeur, chaque bourgeon sa forme et chaque tige son histoire.

“Ça ira mieux demain” On perçoit d’abord les tons célestes de quelques jacinthes, les fleurs du réconfort et de la vitalité. Symboles d’une consolation revitalisante qui transcende Alewife, un piano-voix percutant et ultra-personnel. Une ode à ses refuges, ceux qui l’ont aidée à passer le cap hasardeux de l’adolescence, des couloirs anxiogènes du lycée, des regards carnassiers des autres. Parmi ceux-ci, la station de train fétiche de Claire qui donne aussi son nom au titre. Au sens figuré comme littéral, cet endroit était l’échappatoire de la petite rêveuse qui s’y rendait pour s’éloigner de sa banlieue suffocante et rejoindre des petites communautés d’artistes indépendants au sein desquelles elle se sentait respirer. Une chanson qui sonne aussi comme un merci à une personne en particulier, l’ayant sortie d’une situation particulièrement sombre. La jeune sentimentale nous fait part de cette lourde soirée où idées noires et autres pensées torturantes s’invitèrent dans sa tête. Vint alors le réconfort, la jacinthe : Alexa, cette amie salvatrice. “Swear I could’ve done it if you weren’t there when I hit the floor”. Frissonnant.

“Je ne t’oublie pas” scandent les myosotis. Petites fleurs discrètes, elles sont symbole d’absence, de séparation. Des sujets vibrants  qui planent sur la majeure partie du disque. North et Impossible font graviter ces thématiques autour de mélodies pop-rock mielleuses sur lesquelles les fantômes du passé hantent la vulnérable Claire. Ces anciennes relations qui ne nous sortent pas de la tête, en valent-elles la peine ? Le passé mérite-t-il d’être réécrit ? Une question impossible à éclairer mais euphorique à écouter. Même sujet pour Closer To Youqui met le doigt sur une ancienne romance qui, malgré ses bas, gagne par ses hauts. L’œuvre s’inscrit en dehors de la zone de confort de l’artiste, pour offrir quelques kicks à la vocation pop ainsi qu’une bonne dose d’autotune. Un outil de distortion vocale popularisé 20 ans plus tôt par la mythique Cher et depuis utilisé majoritairement dans le monde du rap. Mais cette petite merveille se révélera finalement être à double tranchant. En effet, soit l’autotune est réfléchi et efficace à l’image d’un joli Bon Iver ou bien, au contraire, il se perd dans une superficialité grinçante et inutile. Une technologie devenue véritable instrument que Rostam et Cottrill décident de manipuler avec malice et pertinence sur ce titre, en justifiant gracieusement l’utilisation d’un tel medium. “Il y a une part de : “Je sais que je ne devrais pas mais je vais quand même le faire” sur ce morceau. J’avais envie de traduire ce sentiment d’hésitation et de timidité dans l’instru et on s’est dit que l’autotune serait en quelque sorte un mur à travers lequel je pourrai parler à la personne dont il est question dans le morceau”. Ingénieuse et vaporeuse, la composition s’inscrit comme l’un des musts de l’album. Finalement, dans l’entraînant White FlagClairo nous explique que rien ne sert de pester son ex, que les regrets sont corrosifs et qu’il est bien plus simple de brandir son drapeau blanc et de cultiver un terrain d’entente même s’il entre en contradiction avec la douleur d’une rupture. À 21 ans seulement, elle dévoile déjà une face sage et lucide qui se reflète beaucoup sur ses choix de narration. Même quand les termes sont cheesy et niais, le fond n’en demeure pas moins crédible et captivant. Une maturité d’écriture qui élève chaque titre d’autant plus.

“Après la pluie vient le beau temps” Les pétillantes anémones viennent dynamiser l’ensemble de couleurs vives et éclatantes. Signe de spontanéité et de rétablissement, elles soigneraient maux et chagrins. Tout comme cette personne qui adoucit ses maux et ses douleurs et à qui Sinking est dédié. L’occasion pour Claire de s’ouvrir quant à la maladie auto-immune qui l’accompagne depuis l’enfance et qui semble la ronger. Écrire c’est guérir. À coup de métaphores subtiles, elle nous parle de ces nuits sans sommeil, de ces membres agonisants usés par cette vorace affection. Mais voilà que dans ces troubles elle trouve un certain réconfort, une anémone toute particulière en cette personne qui sait apaiser ses tourments. Cette arthrite, Cottrill doit vivre avec et la tolérer dans son quotidien ainsi que dans son intimité. I Wouldn’t Ask You parle justement du rôle envahissant de la maladie dans ses relations sentimentales. Un morceau scindé en deux parties distinctes : une première plus dreamy, brumeuse et délicate qui nous raconte la difficulté d’entretenir une connexion saine avec sa moitié quand visites à l’hôpital et autres traitements en tout genre s’immiscent dans le quotidien des deux tourtereaux. Cependant, la fin du morceau offre une atmosphère plus solaire et énergique dans laquelle plus rien n’empêche la jeune rêveuse d’aimer. Le tout est intensifié par des chœurs d’enfants, symbolisant selon la chanteuse l’honnêteté sentimentale que ceux-ci démontrent, l’idée qu’ils vivent leurs émotions pleinement, sans se soucier de ce que les autres pensent. Une innocence et une vulnérabilité qui reflètent beaucoup la mise à nu de la jeune Claire sur ce morceau des plus profonds.

“Les feux de l’amour” Arrivent enfin les généreuses roses rouges flamboyantes qui invitent à la séduction, à la passion. Des thèmes en accord avec cette fin d’adolescence emplie d’envies, de curiosité et de désirs. L’amour est universel et choisir un tel sujet comme pierre angulaire de son album n’est pas vraiment novateur. Cependant, toute l’originalité de Immunity se trouve dans cette façon candide de décrire un rapprochement, de raconter une alchimie et de partager des sentiments. “Every minute counts, I don’t wanna watch TV anymore.” Des lignes simples et d’apparence innocente qui cachent des pulsions en bouillonnement, guettant impatiemment l’occasion d’exploser et de s’accomplir pleinement. C’est l’essence même de Bags, morceau phare de l’opus qui narre cette ambiguïté fascinante qui peut persister entre deux êtres sans jamais s’accomplir. Guitare et percussions s’invitent sur cette balade pop-rock électrisante pour dynamiser cette ode queer brillante et entêtante. Le fibre arc-en-ciel de ses textes se ressent d’autant plus sur Softly et Sofia avec de sensuels pronoms féminins affirmant la complexité de son spectre sexuel. Le premier vague sur des textures R’n’B à l’image du mythique groupe Sister With Voices desquelles Cottrill s’inspire clairement sur cette hymne à l’amour. Sofia peut compter sur une solide fondation d’indie rock pour galvaniser les foules en concert. Celui-ci est pour les Coppola, les Vergara et autres courbes féminines séduisantes qui auront catalysé l’éveil sexuel de la jeune adolescente. Rainbow power !

Si la carrière de l’Américaine a évolué en demi-teinte, c’est forte d’un travail consciencieux qu’elle vient briller par la justesse d’un premier album triomphant. Loin de l’électro dansante qui l’a fait connaître aux côtés du producteur SG Lewis ou encore tout récemment du prodigieux Mura Masa, en décalage avec la bedroom pop trop réductrice qui l’a vue évoluer, c’est armée d’inspirations inépuisables que Clairo s’aventure sur du soft rock pour nous partager une véritable introspection de son adolescence florissante et colorée.