Dans la cave de l’Archiduc avec Tim Dup
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Auteur·ice : Chloé Merckx
04/10/2023

Dans la cave de l’Archiduc avec Tim Dup

| Photos : Giulia Simonetti pour La Vague Parallèle

Derrière le légendaire piano à queue de l’Archiduc, Tim Dup manifeste son attachement pour notre grisaille bruxelloise, malgré un soleil qui scintillait à Paris le matin même. Pour célébrer la sortie de son 4e album intitulé Les immortelles, l’artiste a jeté son dévolu sur l’illustre bar de la rue Dansaert, qu’il affectionne pour son jazz et son charme d’antan.

Une petite foule est venue s’entasser dans les alcôves de l’Archiduc. Entre quelques anecdotes, Tim Dup interprète TER Centre, Les immortelles, une reprise de Souchon et d’autres titres de sa discographie, qui lui auront valu les sourires tendres d’un public conquis.

Ce soir-là, c’est mardi gras. Le piano a laissé place à la fanfare et la fête bat son plein. Si bien que nous ne trouvons plus une seule table libre pour faire notre interview. “On pourrait aller à la cave”, nous lance Tim Dup. Après négociation avec le patron, nous descendons, arrangeons quelques cartons et commençons notre interview entre les bacs de bière et les bouteilles de whisky.

La Vague Parallèle : Ça te fait quoi de revenir jouer ici à l’Archiduc ?

Tim Dup : J’adore cet endroit, c’est dans son jus complètement, on a l’impression que ce bar a vécu mille vies, et je pense que c’est le cas. D’avoir quelque chose qui est à la fois un peu débridé, jazz et bordélique, d’être en plein centre de Bruxelles. Je suis trop content d’être ici et de retrouver ce lieu. L’idée, c’était de faire des soirées pour fêter la sortie du disque dans des lieux qui me plaisent et l’Archiduc est un lieu dans lequel je me sens bien à Bruxelles, que j’avais eu plaisir à découvrir et qui se prête bien à ce genre de soirées un peu à la volée.

LVP : Et tu as prévu de faire d’autres endroits insolites comme celui-ci ?

Tim Dup : Oui, j’ai joué en Suisse et en Provence dans des domaines viticoles de copains, dans des endroits un peu singuliers. Prochainement, je vais jouer dans le restaurant dans lequel je faisais du piano bar quand j’étais lycéen en Normandie. Des lieux qui cristallisent des souvenirs.

LVP : Quand tu joues, on ressent que tu aimes ces petites foules très proches de toi.

Tim Dup : Oui j’aime ça, et puis le fait d’être dans des configurations intimistes, t’es un peu obligé de parler aux gens parce qu’il faut nouer un truc. Pour moi c’est assez naturel, je ne me force pas et j’adore ces moments-là parce qu’ils sont un peu privilégiés.

 

LVP : Comment tu te sens après la sortie de ton nouveau disque ?

Tim Dup : C’est assez étonnant, c’est un soulagement, je ressens un petit coup de fatigue parce que c’est quelque chose de gros, j’y ai mis beaucoup de travail, de temps, d’énergie. On se sent débarrassé, comme un poids qui s’enlève et on retrouve la légèreté de savoir qu’il ne nous appartient plus, que maintenant il va faire sa propre vie et que les gens peuvent se l’approprier. Et puis le sentiment aussi que c’est un objet parmi d’autres et qu’il ne faut pas le mettre sur un piédestal. C’est un album, la photographie d’un moment, c’est pas absolument tout mais c’est quand même beaucoup.

LVP : Et justement, comment tu vis le fait de voir des gens s’approprier des chansons qui te sont plus personnelles ? 

Tim Dup : C’est pour ça que je fais ça, et je trouve justement que dans ce genre de moments, comme sur scène, c’est là que tu vois qu’une chanson a été apprivoisée par d’autres gens. Quand je joue une chanson du nouveau disque et que je demande au public de la chanter, les gens chantent avec moi, et ce moment-là de passage de témoin, de transmission, il est tellement grisant, c’est trop beau de sentir ça. De voir que les gens aiment une chanson, aiment son histoire et qu’elle leur appartient. Je me sens vachement bien avec ça, je ne fais pas des chansons pour qu’elles restent en moi, et encore moins dans une machine, il faut qu’elles vivent.

LVP : Est-ce que tu pourrais un peu nous parler de cette pochette, qui est fort différente de ce que tu as pu faire avant ?

Tim Dup : Pochette singulière (rires). Oui c’est un peu différent, même si dans la colorimétrie il y a encore cette idée du bleu et du ton un peu chair, orangé. J’aime bien découler ce contraste de disque en disque. Après, il y avait clairement une envie d’être un peu plus irrévérencieux, en tout cas païen. J’aime bien ce truc assez animal, sauvage, de cette pochette. C’est une composition nue dans les Calanques du Frioul. C’est une pochette qui ébrèche un peu cette image de garçon sage de bonne famille, assez lisse. Il y a un truc de nudité et donc de confession, d’intimité, mais que je ne trouve pas du tout obscène. Je trouve que c’est une trop belle pochette qui me fond dans un décor, je ne suis pas l’élément principal et c’est quelque chose que j’aime bien. Et puis il y avait aussi cette idée de ramener un contraste d’humains métissés, de toutes peaux, de toutes couleurs, de toutes formes, inscrit dans quelque chose de contemporain, de vivant, de primaire, de sauvage, contrasté avec quelque chose d’assez léché, d’artistique et de poétique.

LVP : Dans cet album, tu chantes un petit peu plus, comment ce choix t’est-il venu ?

Tim Dup : C’est venu petit à petit, dans tous les autres disques ça reste globalement de la chanson, mais c’est vrai que sur les deux premiers disques il y a un peu plus de textes fleuves qui incitent à moins faire de mélodie. Par exemple, dans Vendredi soir ou Le visage de la nuit, on est plus dans un parlé-chanté. Sur ce disque-ci, il y a Le club des 27 qui est un peu plus dans cette esthétique, mais petit à petit j’ai aussi assumé le fait d’être chanteur, de pas être rappeur et donc d’aller au bout de ça. Lors de la dernière tournée, j’ai pris conscience aussi de mon potentiel vocal, de ce que je pouvais faire pour m’amuser avec la voix et je pense que j’ai un peu lâché prise et que je suis allé plus dans les mélodies de voix de tête aigües, pour en jouer et aussi parce que moi j’y trouvais vachement d’émotions. De tendre un peu les notes, de les pousser, de trouver quelque chose de plus voilé, ça me plaisait vachement.

LVP : Pour Le club des 27 justement, tu retournes vers quelque chose de très parlé, est-ce que c’est à cause du sujet que tu abordes ?

Tim Dup : Oui c’est un sujet que je ne pouvais pas aborder en couplet-refrain. C’est plus une histoire qui se déroule avec quelque chose de très cinématographique. De partir et d’arriver à un point très intime, du deuil, du chagrin, de quelque chose de très personnel, ce que je n’avais jamais fait vraiment. Déverser autant de moi et d’intime et après l’ouvrir à des considérations plus générales, d’un regard sur le monde qui m’entoure. Être à la fois un peu incisif, un peu dégoûté aussi par pas mal de sujets et en même temps ouvrir ça à une porte, c’est ce qui me plait dans ma création. C’est d’avoir une dualité, un paradoxe, de ne jamais être trop dans l’ombre ou trop dans la lumière, parce que la vie humaine elle est faite des deux, de chagrin, de joie, de clarté et d’ombre. Et finir cette chanson avec un point d’espérance, avec ce passage de témoins, de transmission à la génération qui vient qui, elle, je crois, aura plus les armes que la nôtre parce qu’ils naissent avec ça.

LVP : Ta chanson Le fil aborde les violences conjugales, comment t’es-tu mis à composer un texte sur ce sujet ?

Tim Dup : C’est un sujet qui me touche beaucoup, j’ai bossé avec une association qui s’appelle Women Safe and Children en France, qui vient en aide aux enfants et aux femmes victimes de violences et qui a une approche hyper intéressante de la prise en compte de la totalité du problème. Ils travaillent avec des psychologues, des juristes, des thérapeutes, des artistes, ils font de la prévention, du suivi et il y a quelque chose de très global dans leur façon de gérer cette urgence.

C’est un sujet qui me traverse, qui me touche beaucoup, mais après le raconter dans une chanson ce n’était pas évident. J’avais à la fois pas envie d’être dans quelque chose de trop trivial, de trop violent, en tout cas pas dans mon texte. Et surtout je m’étais dit qu’il fallait que je m’entoure pour parler d’un sujet comme ça et je me suis entouré d’une femme. C’était pas moi le mec cis blanc qui allait aussi s’emparer de ce sujet-là. Bien sûr le féminisme est global et je me considère comme allié, mais je crois aussi que c’est important d’avoir une femme qui en parle.

Eesah [Yasuke], moi j’ai découvert son travail, je trouvais qu’elle avait une plume tellement directe et frontale que ce serait parfait pour se mêler à ce sujet. Je lui ai envoyé la proposition, je lui ai dit “voilà la thématique, est-ce que tu veux en être?” et elle avait aussi envie d’en parler depuis longtemps, mais pareil, elle n’avait, je crois, pas su trouver les mots non plus. Le fait d’être invitée dans ce sujet, je pense que ça lui a permis de lâcher prise et elle a sorti un couplet absolument dingue. Pour le coup, moi j’aime bien aussi qu’on ait joué de complexité sur ce morceau, c’est un sujet qui est complexe, aussi dans les rapports homme/femme. Moi j’aimais bien chanter en voix de tête avec un texte plus imagé et métaphorique et elle au contraire avoir une voix basse dans un rap frontal, sans détours, vachement incisif, et je trouve que le mélange des deux se prêtait bien à tout ça.

LVP : Tu n’aimes pas trop qu’on te qualifie d’artiste engagé, pourtant tes textes le sont un peu, d’une certaine manière. 

Tim Dup : L’art, c’est passer un message. À la fois être artiste c’est simplement être le miroir d’une époque et donc, quand tu n’es pas dans la dénégation du monde dans lequel tu vis et que tu te dis pas que tout est absolument magique et merveilleux, quand tu mets de côté ce fétiche béat et fleur bleue, il y a des réalités qui sont ce qu’elles sont et qui peuvent parfois être douloureuses à accepter et à regarder. Mais en même temps, tu es juste un impressionniste qui fait la photographie d’un temps, et ce temps inclut toutes ces choses-là. Après, je pense que l’art est une merveilleuse passerelle de message, de conviction, je pense qu’il y a un devoir pour les artistes d’être le reflet de ce qu’il y a autour et donc de ne pas avoir peur de censurer certaines choses et certains sujets. Moi, ce sont des choses qui me touchent, et il y a des chansons dans lesquelles je me mouille un peu plus, mais j’essaye à chaque fois de ne pas être dans la moralisation, dans la leçon ou dans la radicalité. C’est des choses dont on a besoin, on a besoin de radicalité, mais moi dans mon endroit d’artiste c’est pas forcément d’y être à tout prix.

LVP : La mélancolie, c’est quelque chose qu’on retrouve beaucoup dans ton art, est-ce que pour toi c’est un sentiment positif ou négatif ?

Tim Dup : C’est positif bien sûr. La tristesse c’est négatif, le deuil, le chagrin. La mélancolie pour moi c’est un vrai rapport au temps, et c’est accepter une certaine finitude. Un peu agnostique, je me pose beaucoup de questions. Ce rapport à la vie, au temps que j’ai, du fait de la pensée comme éphémère fait naître la mélancolie. Qui n’est pas un état de désespoir, c’est un état conscient, de penser que le temps a une fin, que la vie a une fin et donc que tout ce que j’y mets à l’intérieur a énormément de préciosité, a énormément de saveur, donc j’ai envie d’y mettre plein de trucs. Pour moi, la mélancolie heureuse, c’est faire le constat en tant qu’être éphémère. Il y a ce morceau sur l’album qui s’appelle Mono no aware, qui veut dire “sensibilité pour l’éphémère” en japonais, qui rejoint ça et qui rejoint aussi une phrase de Cocteau que j’adore : “Le temps des hommes et de l’éternité pliée”. À savoir que si tu élargis les échelles on est peu de choses, mais dans notre espace-temps réduit, on peut mettre beaucoup de choses. C’est juste accepter notre condition brève et y trouver beaucoup de beauté dans la brièveté.

LVP : Tu as commencé la musique relativement jeune et tu as déjà sorti pas mal de projets, est-ce que tu ressens une pression de garder un certain rythme à faire de la musique ou c’est quelque chose qui ne t’influence pas du tout ?

Tim Dup : Ça m’influence quand même parce qu’on est dans une époque d’influence, avec les réseaux sociaux et le métier que je fais. On est dans une époque qui peut broyer en termes de sursollicitation et donc de surprésence. C’est quelque chose qui me travaille, je pense que c’est plutôt un modèle d’industrie musicale dans lequel j’évolue qui implique de sortir des choses très régulièrement. Mais j’en suis quand même un peu détaché, je suis le premier à être source et moteur de ce que je crée, et donc finalement je n’ai pas sorti quatre disques en cinq ans parce qu’on m’a demandé de le faire, mais parce qu’ils arrivaient au bon moment.

En revanche, une chose qui est sûre, c’est que je me sens aussi à contre-courant de cette urgence et de ce truc incessant de flux ininterrompus. Et là pour la première fois je m’offre une parenthèse, mais après la tournée d’automne j’ai aussi envie d’une autre temporalité, de faire un peu moins de choses, en tout cas en apparence. Par exemple, ça pourrait trop me plaire d’écrire pour les autres, d’être un peu plus dans l’ombre, de faire de la musique de film, là j’écris un roman. En tout cas de trouver d’autres temporalités, une lenteur que je ne retrouve pas toujours dans la musique aujourd’hui, et je crois qu’on a tous besoin de ça par moments.

LVP : Un petit mot de la fin ? 

Tim Dup : Je suis absolument désolé de vous avoir emmené dans un sous-sol, une cave remplie d’alcool et d’odeurs nauséabondes, de verres brisés et de bruits relous. En même temps ça fait partie d’une histoire et je suis content qu’on se soit offert ce moment.

© Julie Schümmer

 

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