Euphoria : bande originale de rêve signée Labrinth

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C’est la nouvelle pépite du petit écran, la dernière perle visuelle du génie Sam Levinson (réalisateur du fabuleux thriller féministe Assassination Nation) : Euphoria a chamboulé cette année 2019. La série, produite notamment par le rappeur Drake, nous confronte à cette jeunesse “feu d’artifices” : aussi colorée qu’instable. Les visionnaires équipes du mastodonte HBO se sont donc dépassées pour offrir des cadres époustouflants aux houleuses tribulations adolescentes d’une ère qui n’a peur de rien, qui expérimente sans cesse et qui se perd, encore et encore. 

Une pléthore d’histoires captivantes portées avec talent et authenticité par le dessus du panier du jeune monde d’Hollywood, comptant notamment la célèbre Zendaya (magistrale dans un rôle aussi périlleux que celui-ci), Jacob Elordi (loin de sa superficialité agaçante dans la production Netflix The Kissing Booth) ou encore Eric Dane (Dr. Glamour dans Grey’s Anatomy, qui se voit ici incarner un personnage aux antipodes de notre toubib préféré). Aimant à controverses et opposants, la production américaine n’a pas fait l’unanimité en jouant la carte de l’impudeur, développant ses récits au rythme de plans suggestifs et autres séquences de planages illicites. Taxés d’apologie à la consommation de stupéfiants et autres comportements auto-destructeurs, nous préférerons percevoir ces huit épisodes comme les reflets réalistes d’une génération Z passionnante et touchante, bousculée par les misères qui l’entourent et celles qui l’habitent. Un chef-d’œuvre singulier qui doit beaucoup à un ingrédient crucial, insufflé ici par l’artiste britannique Labrinth : la bande-originale de rêve que l’on vous analyse sans spoilers, promis.

“J’écris toujours mes scénarios en imaginant quelle musique poser dessus. En écrivant Euphoria, je percevais une espèce de rencontre entre Danny ElfmanYeezus et la musique gospel. Ce qui peut sembler vraiment étrange. Et pourtant, Labrinth est la première personne à avoir instantanément compris où je voulais en venir. […] Ce qui est vraiment incroyable avec lui, c’est qu’il travaille à partir de sa pure inspiration.” Sam Levinson, réalisateur/scénariste/producteur d’Euphoria

C’est qu’il en fallait de l’inspiration pour faire vibrer ces images et ces personnages riches en surprises. Un exercice de haute volée que le chanteur du tube Jealous a relevé avec une versatilité sans précédent, mélangeant genres, rythmes et époques dans une compilation de morceaux en symbiose avec la beauté d’Euphoria. Fort d’une carrière marquée par des collaborations de légende (Rihanna, Emeli SandéBeyoncé ou encore tout récemment Kanye West), Timothy Lee McKenzie (de son vrai nom) était le candidat parfait pour assumer cette mission. De Solange à Rosalía, en passant par le classique de Franz Liszt, la funk de DeBarge, l’électro vintage de Bronski Beat et finalement la douceur d’Agnès Obel, le projet regroupe une centaine de merveilles traînant dans les dédales de l’industrie musicale, destinées sans le savoir à se marier les unes aux autres pour composer l’univers sonore d’Euphoria.

Mais le génie ne s’est pas arrêté là. Au-delà de cette sélection de maître, c’est aussi lui qui s’est chargé de composer et produire les 26 morceaux constituant la bande originale de la série. Un travail d’orfèvre mêlant titres purement instrumentaux et autres prouesses vocales du jeune trentenaire qui s’épanouit tantôt dans un registre trap et incandescent, tantôt dans la volupté du classique et de l’ambient. La meilleure manière de décortiquer ce travail prodigieux serait de creuser dans l’essence même de la série, en associant ces musiques à des scènes, à des émotions et surtout à cinq personnages emblématiques, porteurs de sensibilités et d’urgences différentes.


CassieMy Body Is A Cage (Arcade Fire)

Le titre des légendaires Arcade Fire résume assez bien le personnage de Cassie : la bimbo sous-cotée et stéréotypée, prisonnière des courbes généreuses que la nature lui a donné. I Only Have Eyes For You du mythique groupe The Flamingos traduit bien cette obsession charnelle envers celle que tout le monde veut avoir mais que personne ne veut vraiment connaître. C’est donc aux travers de cette fragile étudiante brillamment interprétée par Sydney Sweeney (apparue dans The Handmaid’s Tale) que le slut shaming est abordé, montrant à quel point la vie sexuelle d’une adolescente peut devenir le bruit prépondérant des couloirs d’un lycée. On découvre dans les premiers épisodes qu’elle entretient avec son petit ami Christopher une relation passionnelle et visiblement sincère que la composition Mckay & Cassie décrit fidèlement. Néanmoins, la série nous permettra d’explorer la relation houleuse de Cassie avec les hommes, que l’on retrouve sur A Prince, le vaporeux morceau de la brillante Jorja Smith, qui englobe les déceptions sentimentales du personnage. Et ces désillusions ne s’appliquent pas seulement avec ses partenaires mais aussi avec son père, avec lequel elle entretient une relation toxique, qui est abordée dans le septième épisode qui est articulé autour de son vécu. L’occasion pour Labrinth de composer We All Knew, une délicate ritournelle légère et touchante qui redessine à partir de vocalises et riffs de guitare les tourments de Cassie.


MaddyLoner (Kali Uchis)

Au-delà de la ressemblance frappante entre l’actrice Alexa Demie et l’artiste Kali Uchis, il semble que les morceaux de la musicienne collent à merveille avec l’univers du personnage de Maddy, de loin notre coup de cœur de la série. D’une part pour son côté mean girl irrésistiblement tordant et amusant, et d’une autre part pour les faiblesses qui nous sont amenées à voir, notamment lorsque sa relation avec son compagnon prend une tournure assez violente. Un personnage fort et complet, dont l’image est renforcée par un choix musical approprié qui vacille entre le côté très girly acidulé qu’elle aime se donner et le côté plus sombre qu’elle s’efforce de camoufler. On retrouve dès lors des titres explosifs comme Beckham de l’excentrique Yung Baby Tate ou le succès planétaire Mi Gente du phénomène J. Balvin et du français Willy William. On aura même le plaisir de retrouver du Madonna avec le tube Lucky Star qui vient illustrer l’enfance de Maddy dans le monde des concours de beauté. Un passé que Labrinth vient très justement accompagner en musique avec Maddy’s Story. Long de près de 5 minutes, le morceau est une effusion d’instruments en tout genre : on passe de l’orgue à la guitare électrique, en intégrant des notes de harpe ou encore de tambours. Une variété de sonorités et d’ambiances qui viennent témoigner des houles traversées par cette queen au grand cœur. On la découvrira d’ailleurs plus vulnérable et humaine dans des scènes accompagnées de titres plus doux, comme le merveilleux Same Girl de Randy Newman.


Katyou should see me in a crown (Billie Eilish)

C’est le papillon de la série. Petit chenille pleine de doutes et d’incertitudes dans les premiers épisodes, c’est ailes déployées qu’elle aura marqué les derniers épisodes de son assurance et de sa générosité. Une évolution qui se fait rare à l’écran, et des messages d’émancipation qui font du bien. Assumer ses formes, les aimer et les montrer : tel est le défi personnifié par Barbara Ferreira, mannequin XL qui figurait en 2016 dans les 30 adolescent•es les plus influent•es selon le prestigieux Time Magazine. Délivrant ses premières lignes derrière la caméra, la jeune icône construit un personnage authentique et terriblement attachant, qui s’efforce de surmonter les maux du body shaming et qui s’égare dans les filets de la prostitution sur le net. Réfléchissant son mal-être, la composition Planning Date sur la BO officielle vient apporter intensité et mélancolie à l’épisode de Kat, témoignant des difficultés d’accepter son propre reflet, d’être hanté par sa propre ombre. Heureusement, l’innocente complexée deviendra l’invincible bad bitch, et pour sonoriser son fascinant cheminement, Labrinth usera des morceaux d’autres bad bitches telles que l’ascendante Lizzo, elle aussi véritable porte-parole du body positivisme, avec son morceau Tempo ou encore l’ardent Give Her Some Money de la brûlante Maliibu Miitch. C’est finalement le morceau de la sensation planétaire Bille Eilish qui marquera nos esprits avec une séquence culte d’Euphoria, dans laquelle une Kat débordante de confiance en soi défile dans un centre commercial, attirant regards et admiration avec, en fond, le fameux tube you should see me in a crownIconic.


NateIn My Dreams (ANOHNI)

Alors certes, des morceaux comme Narcos des Migos ou encore Stuntin Like My Daddy de Lil Wayne s’accordent parfaitement à la personnalité nauséabonde de Nate Jacobs, l’imbuvable quarterback le plus populaire du lycée. Un cliché à lui tout seul qui vient démontrer toute la laideur et la banalité de la masculinité toxique. Lors d’une séquence à l’honneur de l’équipe de football américain dont il est capitaine, le morceau Goh des producteurs What So Not et Skrillex semble décrire en musique la violence et le vacarme de  ce machisme insupportable et tristement d’actualité. Là où brille l’acteur australien Jacob Elordi, c’est par la nuance apportée à ce stéréotype : le grand brun est tiraillé et derrière ses sourires provocateurs se cachent des colères et des tempêtes dévastatrices. D’où le choix du morceau d’ANOHNI pour définir son personnage : quelque chose de terriblement sombre, qui s’intensifie crescendo avant d’imploser dans des scènes d’une grande intensité. Labrinth capture cette rage avec grâce sur le puissant Nate Growing Up, un morceau qui reprend les codes du gospel et de l’électro déstructurée pour apporter force et complexité au récit de l’adolescent, tout en intégrant de délicats riffs de guitare et de harpe qui séquencent le titre. Le calme et la tempête.

 


JulesI’m Not In Love (Kelsey Lu)

Le grand mystère de la série, c’est elle. Jules est un condensé du quotidien complexe des minorités LGBTQI+, à laquelle nombre d’entre nous pourront s’identifier, de par son grand côté humain, mais aussi par cet esprit baroudeur et imperceptible dont les envies et les intentions ne sont jamais parfaitement claires. À tout juste 19 ans, l’actrice transgenre Hunter Schafer livre une prestation éblouissante d’un personnage à l’esprit libre et au parcours aussi remarquable que percutant. Une histoire racontée au rythme des notes de Forever, l’un des titres phares de la BO officielle qui bouleverse par les aigus de Labrinth appliqués sur de fracassantes percussions et électrifiés par de puissants enchaînements de notes de synthés. L’envoûtant New Girl colle aussi parfaitement avec la personnalité de Jules : mesmérisante et fascinante. On retrouve le célèbre Smalltown Boy de Bronski Beat, qui reflète les écarts festifs et colorés de la jeune femme qui s’épanouit dans les mondes de la nuit, de la drogue et de la décadence underground. Finalement, c’est par des morceaux oniriques comme celui de Kelsey Lu ou encore par le magnifique Work de Charlotte Day Wilson que l’on capte le mieux les états d’âme de Jules, fluctuant sans cesse entre la mélancolie et le rêve.

 


RueWhen I R.I.P. (Labrinth)

C’est sûrement le sujet le plus délicat à mettre en image : celui de la dépendance. Sans faux-semblants ni tabous quelconques, la série explore différentes facettes de l’addiction sans jamais enjoliver la chose. Non, prendre du LSD n’est pas sexy, sniffer un rail de coke dans les toilettes ne vous rend pas plus cool et oui vous aurez besoin de 4 jours pour vous remettre d’un trip d’extasy. Tant de réalités que le show réussit à intégrer à son récit avec notamment le personnage de Rue, interprété par une Zendaya plus talentueuse que jamais auparavant. Pour accompagner son parcours compliqué vers la sobriété, Labrinth va miser sur un savant mélange entre la fraîcheur de titres contemporains et l’émotion de morceaux plus classiques. Ainsi, on retrouvera les artistes Kilo Kush avec Taking Responsibility ou encore Sasha Sloan et son irrésistible Dancing With Your Ghost. Des morceaux aux titres très évocateurs, le premier pour les responsabilités endossées par Rue face à sa dépendance et le second pour le côté fleur bleue de l’adolescente, dont on pourra suivre les ébats sentimentaux entretenus avec le personnage de Jules. Une histoire d’amour déchirante que la composition classique I Colore Di Dicembre de Pino Donaggio retranscrira par ses variations de tempo et d’intensité : trompettes et violons lorsque l’amour semble foisonner entre les deux tourterelles et piano mélancolique quand le cœur n’y est plus. Le rapport compliqué qu’entretient la jeune addict avec la drogue sera aussi partagé sur la BO officielle par les compositions Home From Rehab ou Formula. Lors d’une longue séquence qui retrace la jeunesse de Rue qui l’a menée à ses démons, le morceau A Song For You du crooner Donny Hathaway vient arrêter le temps et transcender ce drame familial pour nous offrir les plus belles minutes de ce qu’Euphoria a pu délivrer lors de cette première saison.

On retiendra aussi la qualité de deux productions de la bande originale : Euphoria Funfair et The Lake. Le premier est un délirant morceau de plus de dix minutes associé à l’épisode 4 de la série, qui se déroule entièrement dans une fête foraine. Un épisode qui nous aura marqué non seulement par ses longs plans séquences surréalistes mais aussi par les notes de ce titre qui nous transporte d’un manège à l’autre, virevoltant de péripétie en péripétie et de personnage en personnage. Le second titre joue sur un minimalisme énigmatique, pour produire un effet d’intensité mêlant angoisse et mysticisme lors d’une scène clé de la série.

“C’est comme si la série m’avait dit quoi faire. […] Si cette bande originale avait besoin de telle ou telle chose, je n’avais qu’à m’adapter à elle, adapter mon style. Euphoria m’a donné la liberté de devenir toute une multitude d’artistes différents.” Labrinth

Si la série promet de tout rafler aux prochains Emmy Awards, qui récompensent chaque année les meilleures fictions du petit écran, le mérite reviendra beaucoup à la musique du show et à son compositeur Labrinth, qui nous démontre ici à quel point la musique n’a plus aucun secret pour lui. Le virtuose a su réunir et créer une panoplie de sons, d’influences et de genres musicaux divers pour composer la bande originale de rêve, digne d’une pure euphorie.