Flavien Berger : "J’ai compris lors de la composition de Contre-Temps ce qu’est le moment créatif, le moment sensuel"

Tu fais tourner ?
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email

Il est de ces histoires qu’on appelle légendes urbaines. Elles se racontent d’oreilles en oreilles et au bout d’un moment on ne sait plus vraiment si elles sont réalité ou le fruit de l’imagination de celui qui les raconte. Longtemps espérée, supposément perdue, l’interview de Flavien Berger pour La Vague Parallèle aurait pu virer au mythe urbain. Disparue, retrouvée puis à moitié cramée dans un disque dur d’ordinateur, on se désespérait un peu de vous l’offrir. Mais un peu comme l’arche perdue d’Indiana Jones elle fut retrouvée, à la différence près que celle-ci ne risque pas de vous faire fondre en la lisant. Mesdames, messieurs nous vous offrons l’interview perdue de Flavien Berger.

La Vague Parallèle : Tu as sorti en septembre ton 2ème album, tu fais de la musique depuis longtemps ?

Flavien Berger : Je compose sur ordinateur depuis 2006 environ et ado je faisais déjà de la zik sur ma console, j’ai commencé à 14-15 ans.

LVP : En revanche avant 2014 tu n’étais pas signé sur un label, comment es-tu passé à l’étape supérieure ? C’était un réel choix de ta part ?

FB : J’ai un ami qui s’appelle Dan, un graphiste avec qui j’ai fait mes études, à qui j’envoyais mes premières démos. Il les stockait, les écoutait et m’invitait à continuer, il me motivait à composer encore et encore. Il me disait tout le temps de me prendre en main, de créer une page d’artiste en ligne et sur les réseaux mais je répondais toujours que je n’avais pas envie de m’en occuper seul. J’avais envie de travailler avec des gens intéressés par le fait de la diffuser et de gérer l’ensemble du projet. La seule fois où j’ai fait écouter ma musique à des professionnels, comme on dit, c’était Arthur de Pan European.

Arthur (Pan European) : Ça s’est fait de la façon la plus limpide possible. Flavien était cet enfant qui vient avec un sac à dos rempli de cartes SD avec des tonnes de musiques dessus. Ma première impression a tout de suite été le vertige de la créativité. Il y avait une telle somme de musique que je n’étais pas capable de l’analyser complètement sur le moment.

C’est pour cela qu’il a fallu du temps entre le moment où nous avons décidé de faire un disque et la sortie du premier EP. Une mentalisation a été nécessaire et ça s’est fait par étape mais c’était une évidence dès notre première rencontre qu’il y avait un magma de création inévitable, dans lequel il fallait rentrer.

Je relativise toujours mon rôle, Flavien se serait bien sûr révélé sans moi, le label n’est qu’un entonnoir qui permet de donner une interprétation de sa musique à travers ses envies.

Flavien : On a choisi une direction ensemble.  Après je ne suis pas allé voir Pan European en mode branleur, je kiffais déjà le catalogue et il y avait quelque chose qui m’attirait dans son illisibilité, un truc mystérieux. Je ne vais pas faire semblant, quand on a commencé à parler de disque comme d’un projet concret, j’étais à la fois ravi et impressionné, je trouvais ça incroyable.

LVP : Et comment tu arrives a aller voir un label en tant qu’inconnu avec des pistes qui durent 15 minutes et qui ont une liberté sonore totale ? On comprend facilement quand c’est Pink Floyd, mais toi ? 

Arthur : Tu cites Pink Floyd et c’est une de nos références, elles sont aussi basiques que ça. On en a même fait un adjectif : un instrument qui « floyd » c’est une expression qu’on emploi régulièrement.

FB : Sur Contre-temps, lors de l’enregistrement il y a eu beaucoup de moments où on disait « là ça floyd, là ça floyd bien là »

Arthur : C’est quand il y a une véritable alchimie « ça floyd », et au final le groupe Pink Floyd est tellement important, il a inventé une musique, une sorte de futurisme dans lequel on peut se reconnaître, étant dans le futur par rapport à ces mecs là. Tu peux dire un truc qui « floyd » ou un truc qui « floyd pas » tu vois tout de suite la différence et ce que ça veut dire.

FB : Comme on dit ça groove mais avec un sens différent qui n’existe qu’entre nous. Du coup c’est hyper subjectif, on a tous notre musique qu’on trouve floyder et inversement. Voilà on n’a pas du tout répondu à ta question mais ça te laisse entrevoir pourquoi un label tel que Pan European Recording à accepter d’écouter mes pistes.

LVP : Le champ lexical de l’eau, le thème de l’océan et de la mer est très présent dans ta musique, surtout dans les précédents LP et EP. Tu n’as jamais vécu près de la mer pourtant, d’où vient cette passion, cette influence ?

FB : Je pense qu’il y a plusieurs raisons. Premièrement par Maya de Mondragon, une plasticienne qui m’a toujours très fortement inspiré et représente un peu l’image de la muse pour moi. Elle a écrit des textes avec moi dont Abyssinie et Gravité ainsi qu’Arco Iris en espagnol (sur la compilation du label Voyage 3). Ensuite, mon attirance pour un ailleurs inexploré.
Quand j’ai composé Léviathan je me suis rendu compte que l’on connaissait mieux Mars et la Lune que nos propres fonds marins. De nos jours, le mystère est encore sur notre propre planète.

C’était un voyage dans les fonds marins et dans l’inconnu qui m’a permis d’approcher une musique fantastique pour imaginer un ailleurs qui n’existe pas et au travers peut-être parvenir à une musique qui n’existe pas. Pourtant je suis un piètre nageur et je panique lorsque je suis à la piscine, dans un sens ça augmente encore le mystère.

Un grand nombre de personnes écrivent sur des histoires qu’ils n’ont jamais vécu et je pense être dans cette dynamique, je n’aime pas trop voyager.

LVP : Tu parles beaucoup de voyages en effet et de vacances dans tes chansons, tu cherches à t’échapper de la réalité, à la plier ?

FP : Plus maintenant car j’ai une réalité hyper cool, j’ai la chance de faire ce que je kiffe et d’être avec des gens que j’aime donc ce n’est plus une échappatoire,

Je n’étais pas forcément heureux adolescent et très tôt la musique a été un moyen de m’évader. Les activités que je pratiquais ne me plaisaient pas et la musique me permettait de switcher par rapport à tout ça et d’être dans ma tête. Tu fais ta musique, personne ne t’emmerde, tu fais un truc pour toi tu vois. C’était vraiment un acte personnel à l’origine. Je n’ai pas fait écouter mes compo avant hyper longtemps

LVP : Leviathan tu l’as enregistré chez toi justement et même le dernier Contre-Temps n’a pas été enregistré en studio alors que maintenant c’est totalement professionnel pour toi la musique. Ça n’enlève pas cette facilité, dans le monde de l’imaginaire, en la remplaçant par une pression concernant ta création ?

FB : Complètement, j’ai passé une année et demie très inconfortable, tout en ayant le confort de quelqu’un qui aime son travail. J’étais peinard chez moi, j’avais un studio dans la chambre de bonne juste au dessus, je n’avais qu’à faire ma musique et pourtant mentalement et psychologiquement j’ai traversé un désert. J’en suis ressorti et je suis très heureux du résultat mais ça n’a pas été évident. Contre-Temps en parle beaucoup, ça parle de « merde qu’est ce que je fous maintenant ? », « je suis qui je fais quoi ? », comme beaucoup de deuxième album.

C’est Etienne Daho qui m’a dit un jour « ton premier album tu mets ta vie à le faire, ton deuxième album tu mets un an », moi j’ai mis un an et demi. C’est la même histoire pour tout le monde, ton premier album tu mets plein de choses, tout ce que tu as créé et amassé jusque là, le deuxième c’est un peu un rituel. J’ai essayé de briser ce rituel en faisant Contrebande pour pouvoir dire que j’avais déjà fait un deuxième album mais ce n’était pas le cas. Un deuxième album c’est se dire « je fais mon deuxième album » c’est comme se dire « je fais mon deuxième roman » c’est jouer le jeu en fait. Contrebande et Leviathan c’était pioché dans pas mal de choses que j’avais faites à droite à gauche alors que là j’ai fait gaffe. Le rituel du deuxième album, pour moi, c’était de faire gaffe.

Arthur : C’est un album introspectif, certains artistes essayent de faire un deuxième disque encore mieux que le premier, toi tu l’as plutôt fait en te demandant pourquoi tu en étais là?

FB : Sur ce deuxième album je suis revenu à la musique que j’écoute qui est plutôt de la soul, du RnB, des trucs plutôt chaudards, c’est très peu électro. Les influences réelles sont le funk et la soul de Philadelphie avec des musiciens comme Curtis Mayfield par exemple. De la musique faite par des noirs opprimés, qui parle énormément d’amour et sur laquelle ils jouent des instruments comme on en avait jamais joué avant. Ils ont quitté les façons “classiques” de jouer pour aller dans une direction d’avantage funkadédiques. Des chansons psychédéliques qui véhiculent et permettent une véritable libération à travers elles.  

Arthur :  Psychédélique ça veut simplement dire « casser les formats ». On associe beaucoup ça au LSD et à une certaine époque mais en vrai le principe c’est juste de sortir des carcans musicaux.

FB : Ce qui est génial c’est qu’il y a un psychédélisme dans chaque genre musical, le rock, la funk, la techno. Ca reste très vague et tu peux parcourir tout ce monde comme tu le veux.

Arthur: C’est une émancipation dont s’est servie toute la house qui est arrivée peu après, il y a eu cet espèce de médium de libération et d’affranchissement qui était le jazz et qui a ouvert la porte pour tous les courants qui ont suivi. C’est vraiment ça l’objectif de la musique.

FB : Je fais un peu de la post-house (rires), mais ne mets surtout pas ça en gros titre. 

Arthur : Je pense que si tu cherches post-house sur internet tu trouveras une musique qui ne ressemble pas à la tienne (rires).

LVP : Tu dis souvent que tu n’aimes pas la catégorisation de la musique, les genres etc.

FB : Je déteste les genres, mais du coup j’en joue vachement parce que tu peux faire dire n’importe quoi à n’importe qui avec les genres. Le genre qui m’est le plus donné c’est de l’électro-pop et je suis en train de préparer une playlist qui s’appelle electro-pop, ou pop electro je sais pas encore, et qui prouve que l’electro-pop a toujours existé depuis plus de 30 ans. Je vais te prendre l’exemple le plus lumineux : Sous les sunlight des tropiques de Gilbert Montagné qui est, et je suis sérieux, une super chanson, est 100% électronique. Il n’y a pas un instrument acoustique dans cette chanson, seulement des synthés, des boîtes à rythmes et du travail sur la voix avec des effets très présents. Ces adjectifs, pop et electro sont tellement vastes que si tu les mets ensemble ça veut tout et rien dire. Et ça je n’aime pas parce que j’aimerais bien qu’on soit tous des érudits et qu’on se kiffe à parler de musique comme on parle de fleurs ou de géologie. J’aimerai qu’on invente un imaginaire de vocabulaire pour parler de la musique, que ce soit créatif.

LVP : Ce que tu fais beaucoup dans tes textes, lorsque tu parles de sentiments, c’est que tu mets des adjectifs ou des suites de mots que l’on a pas l’habitude de voir ensemble à ce propos.

FB : Cool, ça me fait plaisir que tu dises ça, il y a ce jeu de la pirouette que j’aime beaucoup, ne pas tomber ou retomber là où on t’attend.

Arthur : Sur certaines pistes tu sais quel mot va arriver pour avoir la rime mais la richesse d’une chanson est ailleurs. Dès que tu es trop proche du cliché tu n’apportes plus grand chose. Flavien utilise des mots pour parler d’une idée, d’un sentiment auquel nous ne les associons pas communément mais pourtant tout le monde comprend ce qu’il veut dire. 

FB : Putain mais c’est trop bien qu’on parle de ça parce que il n’y pas longtemps un pote m’a dit que c’était ça qui définissait ma musique. Qu’on s’attende à une rime et que ce soit un autre mot qui se présente. Et j’ai réalisé que je n’avais jamais pensé à ça. Cette surprise est vraiment mise en valeur sur Maddy la nuit et ce n’est pas fait exprès, je dis ce que j’ai envie de dire, de la façon qui me plaît.

LVP: Est-ce que tu veux dire que ton processus d’écriture est entièrement basé sur ton feeling ou ton sentiment ? Ce n’est pas l’esthétisme qui prime et tu ne vas pas passer 2h sur une rime pour trouver le bon mot ?

FB : Je peux passer 2 jours sur une rime et écrire la suivante de façon très naturelle, détendue. Dans Contre-Temps il y a des morceaux presque improvisés car j’ai gardé les improvisations et certains où j’ai passé des semaines à écrire le texte et à le réécrire. On s’est pas mal pris la tête avec le label à cause de ça. J’ai des carnets et des carnets remplis de textes, de notes. Pourtant le disque finit par une improvisation, il n’y a pas de règle.

LVP : Tu dis avoir beaucoup d’influences très variées et tu composes et chantes également en plusieurs langues : français, anglais, espagnol, italien. D’où vient le choix d’une langue spécifique pour une chanson ? 

FB : C’est du faux italien (rires), mais j’adorerais chanter en italien. La langue choisie pour une chanson vient des besoins de l’histoire, ce que tu veux raconter dicte la façon dont tu vas le faire. Parfois tu le racontes même en ne chantant pas et en laissant l’instru le faire, parfois tu le racontes en une langue parce que c’est l’imaginaire que tu as envie d’évoquer. Pour Arco Iris, le mot « arco iris » veut dire arc-en-ciel en espagnol et comme c’est la clé de voûte du morceau, il est en espagnol. En français nous parlons d’un arc dans le ciel alors qu’ils parlent d’un arc dans l’oeil. Cette différence est géniale, ça vient de la conception de la réalité qu’on a qui diffère. Tout ce qui touche aux conceptions de la réalité est très important pour moi. Pour l’italien, la chanson parle de Gino, et Gino est italien, donc il doit parler italien. L’anglais c’est simplement que la musique que j’écoute le plus est anglo-saxonne. Le français simplement parce que mon cerveau est modelé en français et si je veux aller poindre au plus près de ce que je veux raconter, ma meilleure arme c’est le français. Je ne vais pas faire semblant.

LVP : Tu as dit aimer travailler avec des contraintes. Que ce soit à tes tout début quand tu composais suite à la requête d’un de tes amis qui voulait une bande son pour courir, à partir d’un mot en espagnol et écrire les paroles dans la même langue. Maintenant que tu n’as plus de contraintes pour écrire, ou moins, ça change ta façon de le faire ? 

FB : C’est vrai, je dois créer mes propres contraintes, pour cela je crée des thèmes. J’avais défini les thèmes avant de faire Léviathan, avant de faire Contre-Temps aussi. L’idée c’est que l’album soit une entité globale d’une heure qui se tienne, qu’elle soit cohérente autour d’une idée, comme un film tu vois.

Un truc avec une histoire, une évolution émotionnelle, un dénouement. J’adore les albums qui sont des suites de morceaux avec un sens global mais je crois que je me retrouve plus dans quelque chose qui est écrit et qui te balade, comme un film.

Je suis très proche du cinéma et ce qui m’a le plus inspiré c’est d’aller voir des films plus que d’aller voir des concerts. Les concerts c’est cool et on a de la chance de pouvoir en voir mais je ne suis pas le genre à prendre des tickets 3 semaines à l’avance pour aller voir un live de tel artiste. Je suis plus inspiré et impressionné avec les films au cinoche.

LVP : La musique reste importante pour toi dans le film ?

FB : À fond mais les meilleurs films sont ceux où tu n’entends pas la musique, que tu ne la remarques que lorsqu’on te le dit. Ça ça veut dire que c’est réussi, que tu es tellement à fond dedans, que tu te perds dans l’histoire, dans les personnages.

LVP : Tu aimerais composer la BO d’un film de quel réalisateur ?

FB : En fait je travaille déjà avec des réalisateurs, pas sur des longs métrages, mais j’ai fait des musiques de documentaires et des court métrages avec Céline Deveau. Elle a fait deux courts métrages dont j’ai fait les BO et on est un peu dans une création corollaire, comme un binôme. Elle me fait vachement confiance et c’est génial. Pour son premier court métrage elle a eu un césar du meilleur court métrage et pour le second elle a eu un Lion d’Or à la Mostra donc c’est OK (rires). Je compose aussi beaucoup pour Mariam Melanny qui est une plasticienne new-yorkaise. Tout ça pour dire que je suis rompu à l’exercice de faire de la musique pour les images, et que j’aime beaucoup. Après la grande fiction, le grand premier film je ne sais pas, j’aimerai bien bosser avec Miguel Gomes ou Kubric !

LVP : Sur Contre-Temps tu as une chanson nommé Dyade (le fait que 2 artistes collaborent sur une œuvre ndlr), est-ce que c’est important pour toi dans l’art la collaboration ? Tu fais beaucoup de featuring, de remix etc.

FB : Bien-sûr ! Ma musique je la considère en commun dans le travail que je fais avec mon label, avec tous les gens qui m’entourent dont le collectif Sin. Je suis très entouré et dès que j’ai une idée je n’ai pas envie de la finir tout seul j’ai envie d’appeler quelqu’un pour lui expliquer et qu’on travaille dessus ensemble. C’est extrêmement important pour moi de collaborer. Je viens d’étude de création industrielle, j’ai fait l’ENSCI qui m’a appris à bosser en projet, à bosser en collectif et ça reste essentiel pour moi.

LVP : Tu n’as pas envie de voir où tu pourrais amener cette idée toi tout seul ?

FB : Je le fais aussi mais c’est beau que tu parles de Dyade parce que Dyade c’est l’esprit de la collaboration dans un esprit mutant. Dyade finit sur l’ouverture (Dyade est la dernière piste de Contre-Temps ndlr), j’ai fini Contre-Temps comme j’ai fini Léviathan. Léviathan se termine sur le bruit d’un violoncelle, celui de Gaspard Claus, et l’album se termine sur autre chose que moi-même. Je ne voulais pas faire une courbette de fin et je préférais laisser quelqu’un d’autre le clôturer. Je reproduis l’idée avec Dyade en invitant de nouvelles personnes à finir le disque en termes mélodiques. J’ai découvert ce mot grâce à une station à Bruxelles qui s’appelle Horta où la définition est écrite en gros. Une fois je suis tombé dessus et j’ai trouvé le mot trop beau. En plus il est souvent utilisé en psychologie, à propos de la collaboration.

Après beaucoup d’idées que je partage viennent, je travaille aussi beaucoup tout seul et ‘en achève certaines également en solo.

Je pense que j’ai besoin de la collaboration par envie de faire naître des choses, des choses que je ne contrôle pas.

LVP : Tu composes une musique qu’on peut appeler électronique. J’ai l’impression que les gens comprennent plus naturellement comment est composé une chanson folk ou rock à la guitare qu’une piste plus complexe comme les tiennes.

FB : Je pense déjà que tu ne peux pas opposer la composition avant et après l’apparition de l’ordinateur et son utilisation. Je suis d’accord que ni toi ni moi ne comprenons comment fonctionne un ordinateur. Par contre on fait avec l’ordinateur exactement ce qu’on faisait avant. Il n’y a quasiment pas de nouvel effet, à part à la synthèse, qui existe seulement depuis que l’on a l’ordinateur. Les manières de traiter le son restent les mêmes, depuis les années 60 je précise, l’interface seule est différente. J’utilise mon ordinateur comme un lecteur de bandes sur lequel j’enregistre beaucoup de chose et qu’après je reviens éditer et traiter, c’est tout. Ça reste beaucoup d’improvisation et je travaille aussi en glanant des textes et des mélodies. J’ai toujours un dictaphone sur moi pour enregistrer des sons et des carnets sur lesquels je note des mots, des idées, des impressions. Au final cela n’a pas tellement servi sur ce disque, j’avais énormément de notes et je pensais qu’il y avait forcément quelque chose de bien pour telle ou telle chanson, que le travail était déjà fait. Certains mots me paraissaient hyper important et je finissais par être en quelque sorte enchaîné à mes notes. Alors qu’en fait il fallait juste que je me laisse aller pour que les paroles viennent naturellement. J’ai compris lors de la composition de Contre-Temps ce qu’est le moment créatif, le moment sensuel où il se passe quelque chose et tu sais que tu tiens un truc, tu chantes, tu le joues et il n’est que là, à cet instant. Je n’ai compris que cette année qu’il existait, grâce à Infinite Bisous. Avant je pensais qu’on pouvait tout récupérer et tout réécrire. Tu parles, l’interprétation, les mots, les notes, la manière de jouer peuvent être liés à un moment unique et une fois qu’il est passé tu ne pourras plus jamais les avoir de nouveau. J’ai commencé à faire de la musique sur des grilles en mode une mélodie c’est une mélodie, un accord c’est un accord et un texte c’est un texte alors qu’il y a des centaines de millions de paramètres qui ont pour résultat une interprétation unique. J’espère que je ne suis pas passé à côté de tout ça dans mon dernier album. Il parle de choses profondes, de la mort, du changement et de la peur qu’il induit. Pourtant ça ne parle jamais de moi directement, je n’ai jamais vécu ces situations. C’est encore des personnages de mon imagination, de la même façon qu’un roman. J’ai découvert le roman avec Depsentes d’une certaine façon, j’ai commencé à lire ses livres pendant la genèse de Contre-Temps. C’est du grand roman avec de vrais personnages, beaucoup de psychologie. Je ne pense pas avoir répercuté directement ce que je lisais dans mes chansons mais le fait que ce soit des romans a été important. 

LVP : Ce moment créatif dont tu parles, le fait de se laisser aller pour l’atteindre, est-ce qu’il a été facilité par un gain de confiance en toi depuis Léviathan ? Ne plus avoir besoin de tout enregistrer pour se rassurer.

FB : Je pense que j’ai plutôt perdu en confiance à l’inverse, j’étais totalement perdu par moment.

LVP : Pourtant tu as eu de très bons retours sur Leviathan. 

FB : Justement. Moi ce que j’aime c’est faire un concert quand je n’ai rien à gagner. Tu arrives devant des gens qui s’en foutent, un système son de merde et un problème technique, là j’adore. J’adore parce que tu ne peux que tricoter avec les éléments que tu as et tu ne peux que surprendre les gens de façon positive. À l’inverse, et ce qui était le cas après Leviathan, quand tu as un standing à tenir et qu’il faut faire mieux et qu’une des réactions possibles des gens est de dire que c’était mieux avant, c’est bien plus difficile. Car ce nouveau disque c’est ce que tu es maintenant, tu n’es plus ce que tu étais lors du disque précédent. C’est l’angoisse classique du deuxième album, ou juste de l’album d’après.

Avec du recul j’avais l’impression d’être pour la première fois dans ces questionnements mais en réalité j’avais déjà vécu ça, peut être moins intensément, lors de la sortie de Léviathan que je comparais à mes premiers EP. J’ai toujours vécu sous une épée de Damoclès.

Arthur : C’est ce que tu fais à travers Contre-Temps, tu réponds à beaucoup de tes questions, il apporte un nombre incroyable, peut-être pas de solutions, mais de pistes et de réflexions sur tout ça. C’est ce qui le rend aussi intéressant même si ça n’a pas pour résultat que l’album soit un succès. 

LVP : Comment sais-tu si une chanson va être un succès ?  C’était prévu pour la Fête Noire?

FB : Non c’était le morceau que je détestais et que je ne comprenais pas. C’est vraiment celui que je ne voulais pas mettre sur l’album. Je l’écoutais et je me disais “qu’est ce que c’est que ce schmilblick?!” en ayant l’impression d’avoir tout mis en vrac dedans pour voir. Si on pouvait ne jamais parler de succès ce serait génial. Tu imagines déjà ce que c’est le travail personnel pour réussir à aboutir à un disque ? Je sens que je pars trop loin, il faut qu’on revienne à des questions plus cartésiennes. Pourtant ce que tu as là c’est de l’or car mon travail de musicien n’est alimenté que par ces échanges qui nous permettent de réfléchir, avec Arthur et avec mon entourage.

Arthur : C’est ça la musique, questionner les choses, questionner le pourquoi des choses, pourquoi elles existent. Ça permet de s’inventer sa propre BO. C’est ce que fait Flavien à travers sa musique et mon travail et celui du label c’est de le questionner lui, de savoir pourquoi les choses se font et à travers ce questionnement de trouver comment faire l’entonnoir pour que sa musique finisse par exister dans la forme la plus pure possible.

FB : C’est un peu une histoire humaine ce disque, c’est la première fois où on a pu discuter et rentrer en confrontation. Il y a eu des morceaux sur lesquels nous nous sommes opposés et c’était génial. Arthur ne m’empêchera jamais de mettre un morceau que je veux sur le disque et il ne m’obligera jamais à mettre un morceau dont je ne veux pas. Au delà de l’affrontement, ce qu’on aime faire c’est écouter de la musique, la musique en général j’entends pas la nôtre, et en parler. Notre relation est basée sur l’amour de s’extraire du monde en mettant un disque, l’écouter ensemble puis en discuter. On n’est jamais mieux que lorsqu’on met un vinyle, qu’on l’écoute, qu’on se raconte des histoires et qu’on parle de ce qu’on ressent.

C’est sans doute pour ça que Contre-Temps est un disque très sensuel, un disque de sensation plus que de science-fiction. Il touche à des trucs que je ne maîtrise même pas vraiment.

J’ai relu mes anciens textes récemment car nous en avons réédité et j’ai réalisé qu’ils ont vraiment besoin de la musique comme support. Ils ont parfois été qualifiés de naïfs et je n’aimais pas cela à l’époque alors que je les trouve en effet un peu candides en les relisant.

Sur mon dernier album je pense avoir réussi à mettre un accent aigu sur le texte, au delà des images, au delà de la métaphore, au delà du paysage qui est donné à voir.

Sur ce que dit le texte, ce qu’il raconte et comment ça te touche. Je pense que tu peux les lire hors-musique et qu’ils se tiennent eux-même. Peut-être parce qu’une certaine fragilité s’ouvre, dû à une proximité de la vie que je n’abordais pas avant. Sans pour autant que l’utilisation de la première personne veuille dire qu’on parle de moi, il y a un rapprochement certains, avec la précision des textes notamment. Dans Castlemaure on parle d’un téléphone, d’une peur, d’un regard. Il y a une dramaturgie qui est plus proche de la vie des gens, souvent de son côté flippant : le changement dans une relation. Tout est axé autour du voyage dans le temps, du temps qui passe et c’est ultra flippant comme concept. 

Arthur : Après avoir écouté Contre-Temps, tu en sais plus sur qui est Flavien alors que les anciennes compositions sont bien plus éloignées de lui. C’est plus simple de s’approprier les textes et la matière.

LVP: Tu composes en espérant que les gens fassent de même avec ta musique?

FB : Si je fais de la musique c’est pour que les gens puissent eux-mêmes créer des idées, qu’elle génère des idées dans leurs têtes.

LVP : Pour finir, de quoi as-tu envie de parler en interview dont personne ne te parle jamais?

FB : Laisse moi quelques instants je vais essayer de bien répondre…

Des Misérables, j’aime beaucoup Victor Hugo et j’aimerais bien que ex-nihilo tu me demandes qui sont Cochepaille et Chenildieu dans les Misérables et que je puisse te répondre avec une verve extraordinaire “Ce sont les deux forçats qui croient reconnaître Jean Valjean et qui se trompent parce que Jean Valjean est M. Madeleine” et pouvoir briller dans l’érudition et te dire “je sais qui sont Cochepaille et Chenildieu”. Donc Cochepaille et Chenildieu, VOILA.