Homeless Songs : les carnets du silence, par Stephan Eicher

Tu fais tourner ?
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Un mal pour un bien. Ou tout du moins, un mal exploitable. C’est le regard que porte Stephan Eicher sur son repos forcé de cinq ans. Une période lors de laquelle, en froid avec son précédent label, il ne put sortir de nouveau disque. En artiste chevronné, il a utilisé cette période trouble pour se poser une myriade de questions. Dont notamment, dans une industrie où “on veut plaire, sans réfléchir, en acceptant un format imposé, on ne sait plus vraiment par qui ou pourquoi“, la suivante : “comment sonne une chanson sans l’empreinte de l’autocensure ?”

J’ai remplacé ces contraintes par une modeste radicalité, en me posant d’autres questions : « À quoi ressemble une chanson porteuse d’une simple expression ou émotion ? » ; « Quand ai-je dit ce que j’ai à dire ? » ; « Et si j’ai envie de prendre le temps de tourner autour du pot ? » ; « Dans quel costume sonore ? ». Ou, selon la formule surréaliste du musicien et producteur Martin Gallop : « Comment sonne un chef-d’œuvre d’humilité ? ». Vous l’aurez compris, le Suisse ne cherche plus à correspondre aux exigences d’une industrie de la musique, avec laquelle il entretient une relation compliquée depuis le succès de Déjeuner en Paix.

Homeless Songs est donc à découvrir comme un journal de bord, où les pages se suivent sans se ressembler, et sans suite logique de l’une à l’autre. Au contraire de Hüh!, album de reprise de ses propres chansons avec une fanfare tzigane, ici les chansons peuvent sauter d’une esthétique à une autre, au gré des envies de Stephan Eicher et de ses paroliers de toujours, Philippe Djian et Martin Suter. Après tout, ces chansons recueillies sur les cinq dernières années auraient bien pu ne jamais voir le jour.

Cela tombe bien, c’est lorsque le dandy va au plus simple qu’il est le plus touchant. Lorsque les arrangements font preuve de retenue et que les mélodies se font ciselées, pour sublimer les textes d’un Philippe Djian qui juxtapose toujours avec brio les champs lexicaux de l’amour et de la douleur, yin et yang d’une existence valant la peine d’être vécue. La recette s’applique dès l’ouverture du disque, avec Si Tu Veux (Que Je Chante), où la ballade guitare-voix rehaussée de quelques cordes apporte un caractère mélancolique à des paroles qui auraient pu sonner plus durement. Entre les lignes, on suspecte que ce texte s’adresse d’ailleurs au côté business du monde de la musique.

Que je puisse accepter la brûlure et le froid, sans perdre le sourire et sans perdre la voix.

Inutile de me tendre une impatiente oreille, le goût de toi me manque mais rien ne se réveille.

Dans la même veine, Prisonnière, Je n’attendrai pas ou Papillons (déjà la plus belle chanson sur Hüh!) peignent une couleur pastel au travers de cet album. Si le talent de Stephan Eicher est de sublimer une phrase en particulier, Toi Et Ce Monde en est un bel exemple. Quelques arpèges de banjo à écouter allongé. “J’aimerais bien t’entendre dire “je regrette” avant de fermer les yeux”.

Bien sûr, d’autres couleurs rythment cet album. Pêle-mêle, on y retrouve une valse allemande (Gang Nid Eso), un message sur répondeur (Wie Einem Der Gewisshait Hat), la lecture du poème Summerabe de Carl Albert Loosli sur Haiku – Papillons ou encore une collaboration avec Christophe Miossec et Axelle Red (La Fête Est Finie). Ces chansons n’ayant pas été conçues dans l’optique de plaire à quiconque, si ce n’est à leurs auteurs, les expérimentations farfelues ne sont pas à exclure. C’est ainsi que jaillit Niene Dehei, pièce de tous les contre-pieds. Une des rares chansons longues d’un album court, elle juxtapose à merveilles instruments country traditionnels (pedal steel, celesta, guitare, piano…), outro à base de lecture d’un autre poème de Loosli (Der Baenz u Der Baeri) et outils modernes (Roland Jupiter et surtout… Autotune). Oui, vous avez bien lu, Stephan Eicher est désormais à classer aux côtés de Kanye West, Bon Iver et JUL.

En définitive, c’est un disque éclectique et exutoire que nous propose Stephan Eicher pour sa deuxième sortie de 2019. Si Hüh! célébrait son retour aux affaires en fanfare, comme pour communier avec ses musiciens et son public autour de cette joie, Homeless Songs choisit le chemin de l’introspection. Et l’on regrette d’avoir été aussi distraits lors de nos cours d’allemands LV2, car les quelques morceaux germanophones semblent porter en eux une grande sincérité. Ces Homeless Songs sont les carnets d’un voyage immobile, les cacophonies d’un silence qui aurait pu ne jamais se briser. On constate avec plaisir que le duo Eicher – Djian n’a pas perdu de sa superbe, et on attend avec impatience de retrouver l’Helvète à Paris les 18 et 19 novembre à l’Opéra Comique.