Is It An Easy Life ? : la crise existentielle de Leopardo

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La Suisse est réputée pour ses chocolats, son fromage, ses reliefs montagneux et sa végétation luxuriante. Côté musique, on se révélera plus timide quant à nos connaissances en la matière. Pourtant, il y a maintenant deux semaines de là, un groupe au nom plutôt enragé a sorti son deuxième album intitulé Is It An Easy Life ? Une question qui ne cesse de tourmenter nos esprits depuis le début de notre belle et curieuse vie d’adulte. Accompagné de sa bande de copains, Romain Savary (à la tête du projet Leopardo), a mis en parfaite adéquation quelques unes de ses problématiques de vie récurrentes, des questions qui prennent le dessus sur son quotidien et que seule la musique parvient à extérioriser et donner des réponses à cet amas d’interrogations toutes plus subtiles les unes que les autres. Quand la ténacité et l’ardeur suisse rencontrent le quatrième art, cela donne naissance à l’une des plus surprenantes découvertes de cette fin d’année. Régal pour les oreilles et plaisir de savourer signé Leopardo.

Après avoir sorti un premier album solo en 2018, Romain Savary s’est pour son second album, joint à quelques uns de ses plus proches camarades afin de nous dévoiler un opus des plus satisfaisants et qualitatifs. S’il y a quelque chose que l’afficionado de musique apprécie par dessus-tout (même le plus novice), c’est cette explosion de projets émergents qui fluctuent de tous les côtés et nous proposent bon nombre d’univers tous plus atypiques les uns que les autres depuis quelques années. Il est toujours plus agréable de ne pas se cantonner à un seul et même genre, alors lorsque nos oreilles se voient comblées par des sorties aussi rafraîchissantes et en marge que Is It An Easy Life ?, le bonheur atteint son point culminant et la jauge de dopamine déborde. Avant de s’embarquer dans l’éloge de ce disque, il est jugé plus que nécessaire de s’arrêter à cette pochette d’album. Une illustration réalisée par Virginie Jemmely et qui involontairement nous ramènera à cette époque où l’on prenait un malin plaisir à esquisser nos plus belles œuvres d’art, à coups de crayons de couleurs, pastels et feutres en tous genres. Des crayons absurdes mais représentatifs de cette belle époque où il n’en fallait que très peu pour nous satisfaire. Cette pochette enfantine et colorée représente deux démons en plein vol (peut-être à destination de l’au-delà), l’un au masculin, l’autre au féminin. Même défunts, les deux se confrontent encore tant leur passage sur terre n’aura suffit à assouvir leurs besoins les plus insatiables. L’idée d’un combat perpétuel et acharné traverse cette illustration, une lutte désolante malgré elle et qui se révèle nous suivre alors même que la vie s’est envolée. Et voilà tout le paradoxe humain, une vie éphémère passée à trop se soucier et à ne pas assez lâcher prise. Une habitude nuisible qu’il emportera avec lui jusqu’au dernier jour. Sans relâche.

Derrière l’art dessiné, la musique a été écrite et semblait démanger l’artiste depuis trop longtemps tant cet album est un concentré de titres plus percutants les uns que les autres. Et c’est alors que le disque frappe d’entrée de jeu avec son morceau éponyme et qui bouscule, déraille et fracasse. On se perd, on se cherche et on se trouve en l’espace de quelques minutes. Is It An Easy Life ? questionne mais surtout comble toutes nos attentes. Les amateurs du surf rock, ou plutôt du SURF ROCK en lettres capitales se verront comblés par tant d’entrain, d’acharnement, de volonté à captiver notre attention en si peu de temps. Avec ce morceau d’ouverture, Leopardo tâte le terrain et commence cette aventure d’interrogations, l’ensemble teinté de psychédélisme. On embarque alors dans une sorte de spirale de l’enfer avant de succomber au charme de Leopardo et son empreinte lo-fi retrouvée dans Modern Love. Avec ladite track, le quartet suisse nous fera tomber amoureux de la voix quelque peu atypique de Romain Savary, une voix similaire à un entre-deux de celles de Christian Zucconi (Grouplove) et Thoineau Palis (Th Da Freak), une ressemblance frappante qui nous emportera dans les carcans de l’amour moderne, un amour qui sera conquis malgré les laisser-allers. Avec Modern Love, l’ensemble se voudra plutôt vaporeux, et nous prendra au piège d’un univers pour le moins délirant, où les guitares foisonnent à tout va et concrétisent le sérieux de la matière musicale que le groupe nous sert. Par ailleurs, l’album se verra à de multiples reprises visiblement influencé par la patte du grand Syd Barrett, nous donnant l’impression que Leopardo fait partie de ces innombrables groupes n’appartenant pas à la bonne époque, mécontents de leur temps.

Le rock garage de Leopardo nous emporte avec lui grâce à ses guitares qui même une fois le morceau arrivé à terme, restent en tête. Des guitares qui épuisent toutes leurs forces afin de nous livrer des morceaux bluffants au possible. Holiday Of Love charmera avec sa ligne de basse de début, dans le genre efficace on ne fera pas mieux. Aussi ce morceau pourrait se vanter d’avoir la capacité de nous hypnotiser pendant quelques instants avec ses accords venus d’ailleurs et signature d’un groupe unique en son genre. S’ensuit Fear, titre DIY, où l’on sent cette colère en ébullition, prête à exploser tant la ligne / You’re afraid of myself / est répétée et marquera notre mémoire. Derrière cette voix pusillanime se cache l’envie de sortir de ses gonds et surtout, de se débarrasser à tout jamais de ses peurs / Get out, get out of my body tonight /, cette phrase résonne comme une incantation dans l’espoir timide que la hargne prenne le dessus sur les multiples insécurités, le tout sous fond de guitares fuzzy qui s’accumulent et grandissent au fil des secondes. Après ce combat résolu est réclamée la nécessité d’apaiser son âme et surtout, de retrouver sa paix intérieure. Happiness se trouve être la solution miracle, un morceau qui donne l’impression de traîner en longueur alors qu’il est tout le contraire. Il est à mi chemin du disque, l’intermède idéal pour quitter son corps et le retrouver plus sereinement afin de combler ses attentes les plus attrayantes et surtout trop fréquemment mises en retrait. Ici, le chanteur du groupe est à la recherche du bonheur, un bonheur qui semble à portée de main mais trop souvent fugace et volatile et qu’il peine à saisir pour l’éternité.

Pourtant, derrière cette quiétude et ce calme ambiant, on a comme l’impression qu’il réussit à se satisfaire et qu’il atteint enfin cet état de bien-être comme il le confie à cet interlocuteur très cher qu’il surnommera baby. En bref, Happiness est la ballade adéquate pour se poser quelques minutes afin d’être d’attaque et repartir de plus belle avec I Wanna Tame You, qui dès les premières secondes pourrait nous rappeler quelques accords dignes d’un Robert Smith. Sa touche indie pop nous éloignera du goût que l’on avait pris avec la touche garage des précédents morceaux, et veillera à nous faire croire en la beauté de la musique qu’ils nous proposent. Again nous fera tituber tout en nous faisant garder notre équilibre de par sa cadence rythmée et galopée. Ainsi Leopardo nous fera balader entre des humeurs changeantes, des questions existentielles et des angoisses ici et là. Peu de temps avant de toucher à la fin, le groupe abordera un sujet sensible mais un fait véridique qui nous concerne tous, la destinée que l’on partage : celle de la mort / Alone on earth everybody die, please tell me why / . Pas forcément ce que l’on a envie d’entendre à l’écoute d’un morceau certes, mais la touche punk servira à égayer l’ensemble avec ses guitares furieuses comme il faut. Bien que la bande suisse nous présente un album soigné sur tous les points, on réussira à leur faire un reproche, celui de nous laisser sur notre faim avec Chinese Army, morceau frôlant l’excellence et qui démontre la volonté de Leopardo de se démarquer de ses concurrents où la coutume est généralement de conclure sa tracklist avec un morceau plus doux que ceux le précédant. Ce titre énergique commence doucement, le rythme est modéré quand dès lors nous sommes pris par surprise par des guitares qui partent dans tous les sens, donnant l’impression que les doigts devaient terriblement démanger les musiciens. Un titre résolument fascinant et captivant. Ce qui fait qu’on en veut terriblement à Leopardo de nous quitter avec ce morceau.

Avec Is It An Easy Life ?, le quatuor se présente comme un groupe en marge, qui ne respecte pas les codes, singulier mais aussi et surtout bienveillant, passionné, intrigué, curieux et inépuisable. Un album qui sera à l’origine d’une introspection personnelle et d’une réflexion profonde sur nous-même et le monde qui nous entoure. Des angoisses qui terrassent inévitablement chacun de nous et à travers lesquelles on se retrouvera, que ce soit l’amour, la mort, nos désillusions, nos peurs ou encore la recherche désespérée d’une plénitude permanente, de besoins d’assouvir bon nombre de nos désirs et tant d’autres. Des morceaux à l’effet miroir, reflétant l’éphémère et le paradoxe de notre existence mais dont la musique parviendra avec une facilité déconcertante à atténuer la brutalité. Peut-être est-ce la façon la plus juste et logique d’appréhender de tels tourments. Et il n’est alors pas impossible que le troisième album réponde à ces problématiques. Alors Leopardo, à quand la suite ?

© Crédit photo :  Nikita Thévoz