Isaac Delusion :" Le mélange entre mélancolie et joie fait partie de notre ADN"

Tu fais tourner ?
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La dernière fois que l’on rencontrait le duo français Isaac Delusion, c’était dans une perspective de fin. Celle d’une tournée colossale qui les aura emmenés sillonner les routes de France et de Belgique pour partager leur petit bijou Rust & Gold. Un an plus tard, nous voilà en tête-à-tête avec les deux musiciens à l’aube d’un nouveau chapitre, celui d’uplifters. À l’occasion d’un événement intimiste et chaleureux à l’Extra-Ordinaire Boutique en plein cœur de la capitale belge, le groupe a accordé sourires et lumière à nos questions glissées tant bien que mal dans le vacarme d’un chantier de construction à proximité abrupte. Un entretien particulier qui s’est vu auréolé par la bienveillance des deux acolytes dont les métaphores fusantes et la poésie dans les réponses reflètent l’engagement artistique de deux grands passionnés. L’interview “aussi beuglarde qu’un concert de métal” de Isaac Delusion, c’est maintenant.

La Vague Parallèle : Hello Isaac Delusion ! Vous présentez ce soir votre nouvel album, vous en êtes fiers ? 

Jules : Très fiers ! Ce soir c’est une des premières dates que l’on fait pour le défendre et avec la tournée qui arrive, on a hâte de continuer à le partager en live maintenant que l’album est fini et prêt à sortir.

Loïc : En plus on est à Bruxelles, c’est toujours une occasion de découvrir cette ville magnifique.

LVP : Cet album, c’est un peu votre premier disque depuis la “fame”. Celle de deux Élysée Montmartre remplis deux soirs de suite ainsi qu’un Olympia sold out l’an passé. C’était différent de produire cet album ? Y avait-il une pression supplémentaire par rapport aux précédents projets ? 

Loïc : Je ne pense pas, ça s’est fait beaucoup plus facilement que les deux albums précédents. J’estime que le premier album c’est toujours l’album où rien n’est fait, du coup c’est toujours compliqué de ne partir de rien. Le deuxième album, c’est celui où on t’attend au tournant. En général, si tu arrives à passer le cap des deux premiers albums, le troisième se construit de façon beaucoup plus naturelle. Pour uplifters, on s’est vraiment beaucoup amusé, on l’a fait de manière plus légère, sans se prendre la tête. D’ailleurs, je pense que ça s’entend : c’est plus mélodieux que Rust & Gold, par exemple.

LVP : Tu parles du côté plus jovial et pétillant de ce disque, comparé au reste de votre discographie. Comment expliquer cette transition ?

Loïc : La musique c’est cyclique et c’est ça la beauté de l’art : on est insatisfait à jamais. Il y a toujours un décalage entre ce que l’on veut sortir et ce que l’on sort réellement, et du coup on crée encore et encore, pour s’approcher au maximum d’un objectif qui change sans cesse. Les idées, elles viennent, elles s’en vont et elles prennent toutes sortes de formes, du coup ça nous aide à nous pencher sur pleins de choses différentes.

Jules : Dans une évolution de carrière comme celle-là, on a des envies qu’on a besoin d’assouvir pour pouvoir tourner la page et passer à autre chose. Par exemple, pour le second projet, on voulait vraiment se séparer du premier album Isaac Delusion, à la suite duquel on nous avait assez vite mis dans des cases. Du coup, notre envie à ce moment-là, c’était de se diversifier, avec une musique plus brute et plus sombre que l’on retrouve sur Rust & Gold. À partir de là, on s’est rendu compte qu’on avait réalisé nos envies et qu’on était ravi du résultat. Au sortir de ce deuxième album, on a donc retrouvé une certaine forme de facilité, avec la liberté de revenir vers quelque chose de plus décomplexé. D’ailleurs, son nom l’indique, uplifters sera plus coloré et léger que le précédent opus.

LVP : Vous avez partagé le morceau fancy tout récemment. À première vue, on est face à un morceau groovy, avec un clip très coloré. Seulement, en grattant un peu, on découvre une certaine forme de mélancolie, notamment dans la trame du morceau qui traite d’une déception sentimentale. La mélancolie est-elle plus inspirante que l’allégresse, selon vous ?

Loïc : La mélancolie a toujours fait partie de nos thèmes de prédilection. Pour ce disque, le sujet majeur de l’album est l’adolescence, ce qui explique l’esprit plus solaire de l’ensemble en général. Cependant, cette période de la vie couvre, certes, de grands moments de liberté, mais aussi des frustrations et des tristesses. C’est pourquoi, dans cet esprit de légèreté, on retrouve tout de même des nuances de mélancolie.

Jules : Le mélange entre mélancolie et joie, si on peut l’appeler comme ça, fait partie de notre ADN. C’est un assemblage qu’on aime expérimenter et qui fonctionne assez bien. C’est intéressant d’avoir une certaine forme de double lecture dans nos morceaux, comme sur fancy.

LVP : Un autre morceau que l’on retrouvera sur cet album, c’est votre reprise du tube d’Eddy Mitchell, Couleur menthe à l’eau. Que représente ce titre pour vous ? 

Loïc : On s’est tout simplement reconnu dans ce morceau. Le thème abordé collait bien avec les thématiques de notre musique. On a trouvé intéressant de confronter ces deux mondes et de surprendre, au final. L’univers d’Eddy Mitchell, la chanson française assez classique, ce n’est pas du tout notre univers et cette collision incongrue a finalement fait naître cette reprise assez hybride qui a touché notre public.

LVP : Sur ce morceau, on vous entend chanter en français. C’est assez rare, même si on a pu déjà l’entendre sur votre morceau Cajun dans le passé. Sur cet album-ci, nous retrouvons aussi pas l’habitude dans la langue de Molière. C’est quoi votre rapport avec la chanson française ?

Loïc : Disons que notre rapport le plus direct avec la chanson française, c’est qu’on est Français. C’est une façon de s’exprimer et de toucher les gens directement. On a, certes, une culture musicale plutôt anglo-saxonne mais on n’est pas Anglais. Il y a une sorte de paradoxe là-dedans, cette façon de s’exprimer dans une langue qui n’est pas la nôtre au travers de notre art. Du coup, ça fait du bien de parler aux gens dans une langue qu’ils comprennent plus instinctivement. C’est une autre dimension de chanter en français, ça n’a pas du tout le même impact. C’est pourquoi on a jugé pertinent de l’intégrer sur uplifters sur un titre.

LVP : Le titre en question, pas l’habitude, a été partagé récemment, accompagné d’un clip. Dans celui-ci, on découvre un bonhomme assez singulier. Que symbolise ce personnage ? 

Jules : À chaque fois qu’on fait des clips, on ne dit rien par rapport à ce qu’on imagine. On attend juste les propositions des réalisateurs et ça nous réserve toujours de belles surprises. Ici, c’était une proposition du réalisateur Léo Chadoutaud, qui nous a tout de suite parlé car c’était une sorte de réinterprétation des paroles qui parlent de la difficulté de se sentir à sa place. À l’écoute du morceau, il a eu cette image de misfit, ce marginal qui ne sait pas vraiment se fondre dans la masse. En plus de cela, c’est une interprétation littérale qui reprend les codes des slasher movies des années 80. Tourner à Los Angeles, c’était une sorte de transfiguration de la musique dans un sens très littéral, et en même temps très fictionnel. Le concept nous a beaucoup plu et donc on a foncé.

LVP : Un nouveau visage dans cette collection de personnages qui s’invitent dans votre répertoire musical : on avait Isabella, la sentimentale esseulée ou encore La Veuve Noire, un peu dangereuse et malicieuse. Il y a un côté très narratif dans votre univers. C’est plus facile de personnifier vos idées aux travers de ces personnages ? 

Loïc : C’est vrai que dans le songwriting, on a tendance à personnifier des situations et des ressentis dans des personnages. Ça provient sans doute de notre amour du cinéma et des arts visuels.

Jules : C’est une manière aussi de se cacher derrière ces personnages, de pouvoir parler de certaines choses plus librement sans trop s’exposer. C’est une certaine forme de pudeur.

Loïc : Le fait de personnifier ces entités fictives, c’est aussi une manière de se dé-personnifier nous-mêmes. Le nom du groupe fait d’ailleurs écho à cela : ce n’est ni mon nom ni celui de Jules. C’est juste une fiction, un concept inventé qui traduit le registre onirique de notre musique. On aime que les choses restent abstraites, afin d’éviter les interprétations trop concrètes.

LVP : Cette notion d’abstraction, on la retrouvait beaucoup sur vos précédentes pochettes, et beaucoup moins sur celle-ci. Quelle était l’intention de cette pochette plus concrète ? 

Jules : En soi elle est concrète, oui. Mais elle exprime quelque chose de tout aussi abstrait. L’album relate l’adolescence, notamment celle qu’on a partagée, Loïc et moi. Cette pochette reflète l’envie de traduire ce sentiment adolescent, de transgression, cette envie d’ailleurs et d’aller voir plus loin, derrière les murs. C’est en cela que réside toute l’abstraction du visuel, cette question de qu’est ce qu’il y a derrière ce mur ?, avec l’adolescence qui symbolise justement ce moment où l’on passe sa tête au-dessus pour apercevoir la suite et l’étendue du monde qui s’ouvre à nous.

LVP : Les émotions transmises à votre public sont diverses, et une réaction YouTube nous a particulièrement interpellés : “Je donnerai, comme comparaison à la musique d’Isaac Delusion, le cordon bleu. On le perçoit par ses vers coulants, brûlants que l’on pourrait mettre par la métaphore hyperbolique en comparaison avec le fromage. Également, la bande pourrait être mise en évidence comme étant le fruit d’une friture. Ce qui nous mènerait directement à la panure de cet aliment. ” Comment vous le vivez ? 

Jules : D’être comparé à un cordon bleu ? Je crois que c’est une réalisation dans la vie d’un artiste. (rires)

Loïc : Ce qui est intéressant avec ça, c’est que les gens ont tous une interprétation différente de ce qu’on leur donne. Il n’y a pas d’interprétation universelle. Certains, en écoutant notre musique, vont penser à un ornithorynque, d’autres à un cordon bleu, tandis que d’autres vont avoir envie de faire l’amour.

Jules : C’est quand même le meilleur des trois, le cordon bleu. D’ailleurs on dit de quelqu’un qu’il est cordon bleu, quand il sait bien faire la cuisine. Du coup, on serait en quelque sorte des génies de la musique. On est des cordon bleus de la musique.

Loïc : Ah mais c’est pour moi cette réflexion, du coup ? (rires)

LVP : C’est qui vos coups de cœur du moment ?

Jules : Je pense tout de suite à Nelson Beer, qui est un sacré personnage. Un artiste très épatant sur scène. Un mélange d’électronique, de techno, tout cela en gardant un registre chanté. Très énergique et très passionné. Le genre de musique qui sort d’elle-même.

Loïc : En ce moment, je suis à fond sur un groupe de Montréal qui s’appelle Corridor. Je pense que ça va devenir très fat, ils viennent de sortir leur troisième album qui est un petit chef-d’œuvre. Après, il faut aimer le rock indé à la guitare, mais c’est vraiment cool.

LVP : Qu’est-ce qu’on peut vous souhaiter pour la suite ?

Loïc : Du bonheur, et surtout des sourires ! De l’amusement, aussi.

Jules : Une belle tournée et plein de festivals cet été.

LVP : Pour terminer, vous auriez un petit message pour Eddy Mitchell ?

Loïc : Merci Eddy. Merci de nous avoir permis de pouvoir faire danser les filles, et de les faire pleurer en même temps.

Jules : On t’attend à La Cigale !