Les mondes électroniques d’Irène Drésel
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Auteur·ice : Coralie Lacôte
25/07/2023

Les mondes électroniques d’Irène Drésel

Nous avons toutes et tous un ou une artiste que nous chérissons particulièrement et dont nous aimons suivre l’évolution. Parmi les nôtres, Irène Drésel tient position. La suivant depuis ses débuts, nous avons profité de son passage au Printemps de Bourges Crédit Mutuel pour nous entretenir avec elle, non loin des rives de l’Auron. Césarisée en février dernier pour la bande originale du film À plein temps d’Éric Gravel, la musicienne n’a pour autant rien perdu de sa modestie ni de sa générosité. Accompagnée de son complice de scène et de vie, le percussionniste Sizo Del Givry, elle nous a donc offert une interview à deux voix, une parenthèse enrichissante et pleine de douceur dont nous affectionnons particulièrement le souvenir.

Avant de la découvrir, revenons un peu sur sa musique. À travers ses deux premiers albums, Hyper Cristal et Kinky Dogma, la productrice déploie un multivers électronique dans lequel chaque chanson fait monde. Comme un travail d’orfèvrerie, ses morceaux amoncèlent des éléments, des couches et des textures que l’on peut explorer à loisir. On s’entiche ainsi de pièces techno sensuelle, ornementale et mélodique, qui se répondent, s’entremêlent et nous racontent une et des histoires.

Malgré leur richesse, ces productions sont déclinées lors de lives que l’on ne saurait oublier. Dans le décor d’une scénographie fleurie, Irène Drésel et son acolyte jouent une musique qui nous enveloppe et invite nos corps à faire l’expérience de l’espace qui nous lie. Entre rêve éveillé et rite collectif, ces concerts cristallisent un moment hors des temporalités établies, où se profile dans l’obscurité la possibilité d’un ailleurs.

Sur scène comme sur piste, Irène Drésel développe ainsi un monde emprunt de références esthétiques, cinématographiques et mystiques qui subliment sa musique sans toutefois la rendre hermétique. Comme elle et il le soulignent, nul besoin de pré-requis pour se lancer à corps perdu et coeur épris dans l’expérience de la musique électronique, du moins celle qu’elle produit. C’est donc sans modération ni a priori que l’on vous conseille une fois encore de vous plonger dans cet univers aussi riche qu’addictif. Soyez les bienvenu·es dans l’antre électronique d’Irène Drésel.

© Julia et Vincent

La Vague Parallèle : Salut ! Nous sommes ravi·es de vous recroiser à l’occasion de votre concert au Printemps de Bourges. Comment allez-vous ?

Irène Drésel : On va très bien !

Sizo Del Givry : Oui, super bien !

Irène Drésel : On a bien dormi puisqu’on est arrivé hier soir, vers 0H30. On a bu une bonne bière et ensuite on s’est couché. Ce matin, Sizo est resté dormir tandis que je donnais une conférence avec mon manageur et mon équipe à de jeunes artistes, qui avaient des questions intéressantes. C’était super bien !

LVP : Ce n’est pas la première fois que vous jouez à Bourges. Qu’est-ce que ce festival représente pour vous ?

Irène Drésel : Le printemps (rires). Pour moi c’est aussi la région Centre, celle dans laquelle on habite.

Sizo Del Givry : C’est également le premier gros festival de la saison. C’est celui qui ouvre un peu le bal.

Irène Drésel : Il représente aussi la diversité, ce sont toujours de belles affiches.

Sizo Del Givry : Oui, c’est vraiment l’éclectisme. On peut vraiment voir Bertrand Belin, Juliette Armanet, Irène Drésel

LVP : On imagine que vous interprétez sur scène votre dernier album Kinky Dogma, sorti en juin 2021. Nous sommes presque deux ans après sa sortie. Le jouer aussi longtemps après sa sortie représente un défi ou à l’inverse une facilité ?

Irène Drésel : C’est un mélange des deux. C’est vrai que là, personnellement, j’ai hâte de passer à la suite. Mais en même temps, plus on joue et plus on maîtrise donc on est plus à l’aise sur scène et on a une vraie complicité. C’est agréable aussi de maîtriser vraiment quelque chose.

Sizo Del Givry : On se fait des surprises sur scène. On le retouche un petit peu à chaque fois. On peut lire aussi les réactions du public et ça, c’est très intéressant dans un live entre la première fois où tu joues et la centième fois. Il y a forcément une évolution. Ensuite, comme on connaît les petites clés, on sait par où passer pour mieux vous attraper.

Irène Drésel : Après ce sont les dernières dates, ça va bientôt s’arrêter donc je pense qu’on va tout donner pour finir cette tournée en beauté.

Sizo Del Givry : Il y a aussi de l’affect pour un live. Je sais que, par exemple, lorsqu’on regarde des images des anciens concerts ils nous manquent. Il y a des phases qui nous manquent, mais on s’en souvient. Il y a presque de la nostalgie pour certains passages parce qu’on ne les rejouera plus. De la même façon, je sais qu’il y a certaines parties de ce live-là qui vont me manquer.

LVP : Un festival est un contexte un peu particulier. Est-ce que vous adaptez votre set pour ?

Irène Drésel : Non, pas vraiment. C’est un show, il est tel qu’il est. Après, le fait qu’on joue à 2h40 fait qu’on l’attaque d’une autre manière. L’intro change par exemple. On ne démarre pas de la même façon que si on avait joué à 21h. Mais après c’est une proposition donc c’est comme un chanteur qui va chanter son répertoire.

Sizo Del Givry : Le temps de jeu a aussi un impact.

Irène Drésel : Apparemment on joue qu’une 1H05 ce soir.

Sizo Del Givry : Voilà. Sur certains festivals tu joues 50 minutes, sur d’autres tu as 1H30. L’écriture reste sensiblement la même mais on va stretcher des morceaux, s’éterniser sur certaines parties qu’on connaît et qu’on aime bien. On fait aussi en fonction de la réaction du public.

Irène Drésel : Là c’est 1H05 alors qu’habituellement on joue 1H15 donc je sais qu’il va falloir que je speede certains passages.

LVP : Vous adaptez donc votre set en direct, en fonction du public et du moment.

Irène Drésel : Oui, j’ai l’heure sur mon ordinateur et je fais en fonction. Par exemple, ce soir le concert doit être fini à 3H45. Si je vois qu’à 3H30 on traîne, je sais qu’il faut que j’accélère.

Sizo Del Givry : Oui… Bon, on n’aime pas ça (rires).

Irène Drésel : Disons que ce n’est pas toujours agréable parce que tu as envie de tout faire. C’est difficile de couper puisqu’a priori, on aime tout ce qu’on propose. Je sais que tu vas me faire les gros yeux à des moments, genre : « Mais pourquoi tu as coupé ? » (rires).

Sizo Del Givry : Ça arrive fréquemment (rires).

LVP : Vos concerts sont mémorables. Vous créez un instant particulier, que l’on sent être très ancré, presque hétérochronique. Il y a une vraie réflexion dans la dramaturgie et la scénographie de vos concerts. Quelle forme va prendre votre set ce soir ?

Irène Drésel : On a toujours la plateforme fleurie. Ce soir, je porterai la tenue que j’ai mis au Petit Palais.

Sizo Del Givry : Ah oui, elle est très chouette, elle est presque médiévale.

Irène Drésel : Oui ! Elle a des manches ballons. Elle est couleur chair avec des brillants. Sizo porte aussi une toge couleur chair qui est assortie. On n’a pas toujours les mêmes tenues. Vous avez vu quel spectacle ?

LVP : Nous avons notamment assisté au live 360 à la Gaîté Lyrique. 

Irène Drésel : Cette fois, nous étions habillé·es en latex.

Sizo Del Givry : Oui, d’ailleurs on a souffert vestimentairement.

Irène Drésel : Tu transpires dans du latex donc c’est vrai que c’était dur mais c’était un très beau show, j’ai adoré !

Sizo Del Givry : Oui moi aussi !

Irène Drésel : Par contre, les gens étaient très éclairés à cause de la vidéo. On n’était pas dans une ambiance tamisée qui fait que tu t’emportes un peu plus. Tout le monde se voyait donc c’était un peu gênant mais bon, ça s’était bien passé.

LVP : D’ailleurs, vous étiez entré·es par la foule. On aurait dit une procession.

Irène Drésel : On a joué au Petit Palais en novembre et on a fait pareil. Je tiens beaucoup à la procession, même si on ne pourra pas le faire ce soir.

Sizo Del Givry : Quand on peut, on essaie de processer.

LVP : Et on adore que vous processiez ! Pour parler de votre dernier album, Kinky Dogma, on retrouve dans ce disque de nombreuses références au cinéma, que ce soit au film Midsommar d’Ari Aster ou encore à Stanley Kubrick. Le cinéma est un art qui t’inspire particulièrement ?

Irène Drésel : Non. Mais j’ai des images en tête c’est sûr. Quand je compose un morceau, j’ai des scènes, des images qui me viennent très nettement. J’ai des histoires dans la tête.

LVP : Quand on écoute cet album, on a l’impression que ces morceaux sont très cinématographiques, du moins qu’ils génèrent des images mentales. On peut par exemple se figurer un passage inquiétant dans un film vintage à l’écoute de Carl ou imaginer un voyage dans le royaume d’Hadès avec Omerta. Est-ce une chose que tu essaies de générer chez l’auditeur·rice ?

Irène Drésel : Oui pour Omerta je suis complètement d’accord. Carl c’est le chant du coq. Le nôtre s’appelle ainsi donc j’ai enregistré son cri et je l’ai tuné. J’adore Omerta, qui pour moi est très cinématographique. Après, je n’ai pas une grande culture en terme de cinéma, à la différence de Sizo qui lui est très cinéphile et regarde beaucoup de films. Moi non mais j’invente mes propres films finalement (rires).

Sizo Del Givry : C’est vrai que dans ce sens-là, on pourrait dire qu’il n’y a pas une approche dancefloor pure et dure mais qu’il y a plutôt une approche de morceaux, de musique, de voyage. Chaque chanson a un sens, un discours, une image.

LVP : Ta musique est très riche et mobilise de nombreuses références. Est-ce que tu procèdes à un travail de recherches étayé en amont de la composition ? Ton rapport à la musique est très réfléchi ou plutôt instinctif ?

Irène Drésel : Il y a les deux. Ce sont un peu des va-et-vient. Sur Kinky Dogma tout a été composé comme ça, avec le temps. Je me souviens que pendant le Covid on avait eu une demande de la Société Ricard Live Music pour un projet participatif où les gens devaient envoyer des sons d’animaux et je devais faire un morceau avec. C’était très drôle. Ce titre fait penser à une espèce de jungle. Sizo n’était pas à la maison ce soir-là, il avait décidé de passer la nuit dans les bois. Je n’étais pas très rassurée et j’ai fait ce morceau. Mais c’est anecdotique. Quand j’étais aux 80, 90 % de la composition de l’album Kinky Dogma, j’ai vu le film Midsommar d’Ari Aster qu’on m’avait recommandé et j’ai composé ce morceau avec une voix qui dit « Bienvenue, bienvenue », que j’ai mis au début de l’album. J’ai commencé par la fin. Le processus de fin a démarré l’album. J’adore quand tout se répond et tout fait sens. Là, je suis sur la composition du troisième album. Pour le moment, j’ai bien avancé mais il y a beaucoup de choses seulement jetées. L’intention est au fond de moi puisque que j’ai déjà le titre de l’album mais pour le moment, ce n’est pas encore en place. Mais quand je vais me poser et tout écouter, que tout sera calé et que j’aurais fait mon choix sur ce que je mets dans cet album, je pense qu’il va y avoir un sens qui va sortir de tout ça. Surtout quand la pochette sera finie. Tout ça va se répondre. En plus, ce sera le troisième album. Je veux qu’il y ait un triptyque avec les trois albums, que tous se répondent, qu’on puisse les mettre les uns à côté des autres et que ça fasse un ensemble.

LVP : Ce qui est déjà le cas des deux premiers albums.

Irène Drésel : Oui, ils se répondent beaucoup. Le troisième sera dans la même lignée. Il y aura des morceaux comme Omerta ou comme Yage. Tout ça c’est une continuité, un processus. Il y aura aussi une réponse au morceau Rita qui était sur mon premier EP puisque je vais sortir un morceau qui s’appellera Thérèse, en hommage à Sainte-Thérèse donc voilà, il y a un moment où tout ça va se répondre, faire sens et c’est ça qui est hyper beau : quand tout est évident. Parfois, on se rend compte de choses a posteriori. On se dit : « C’est fou, j’ai fait ça alors que j’avais presque fait ça » et c’est hyper drôle.

LVP : Ce qui crée un aspect plus humain, plus spontané à la création. On se dit que tout n’est pas pensé et que vous pouvez vous-mêmes être surpris·es par votre musique.

Irène Drésel : Non, tout n’est pas pensé. On fait, on fait, on fait et à un moment on se rend compte des choses, on se dit « Mais oui voilà ». C’est vraiment l’inconscient qui parle. Quelquefois, on ne sait pas pourquoi on fait une chose comme ça alors qu’en fait c’est évident mais on ne l’avait pas vu. D’ailleurs parfois ce sont les gens qui nous le disent : « J’ai écouté ce morceau, ça m’a fait penser à ça ». Tu es étonné·e et ils répliquent : « Mais ce n’était pas voulu ? ». « Non » (rires) . « D’accord parce que je me suis dit que… » « Et bien vous avez raison ». Ça c’est beau.

Sizo Del Givry : En tant que plasticienne et ayant fait les Beaux-Arts, les références sont naturelles pour Irène. Ça vient de très loin. C’est un patrimoine personnel.

Irène Drésel : C’est tout ce qui m’a nourrie pendant mes années aux Beaux-Arts où j’allais tout le temps voir des expositions. Maintenant je ne le fais plus.

Sizo Del Givry : Mais ont une belle bibliothèque avec beaucoup de références, d’images, de peintres et d’artistes.

LVP : Est-ce que ça crée une pression ? Vous avez peur qu’on vous limite à une musique très réfléchie et référencée ?

Irène Drésel : Non je ne crois pas que ce soit le cas.

Sizo Del Givry : Ce n’est pas de l’électro d’intello non plus.

Irène Drésel : Non mais par contre, pour le deuxième album j’avais fait tout un dossier pour l’accompagner. Il faisait une cinquantaine de pages.

Sizo Del Givry : 66

Irène Drésel : Oui, mais parce qu’il y a beaucoup de photos, ce n’est pas 66 pages de texte mais il était conséquent. Je m’étais dit : « D’accord, alors je vais me prendre la tête sur ce morceau, dire pourquoi je l’ai fait, de quoi il parle et qu’est-ce que j’ai à dire ». Je l’avais envoyé à mon attachée presse qui l’avait envoyé aux journalistes. Ils·Elles étaient super content·es de le recevoir. Le journaliste peut voir des choses évidemment mais là au moins c’est un bon support, même pour moi. Ça a été comme une psychanalyse. Faire de l’art, c’est une psychanalyse. Comme je ne vais pas voir de psy… (rires). Mais c’est vrai, c’est pareil, comme lorsque tu es à l’écoute de tes rêves et que tu les écris le matin.

LVP : On parle de références parce que c’est un aspect qui nous a particulièrement marqué à l’écoute de ta musique et en découvrant cet univers. Mais ce qui est génial avec ta musique c’est qu’on peut complètement s’en passer et apprécier les morceaux pour eux-mêmes. Ils ne sont pas enfermés dans un système réflexif.

Irène Drésel : Oui. Quand je faisais de l’art contemporain tout devait être réfléchi, avant même que l’oeuvre existe. C’était plutôt ce qui était écrit sur le cartel ou dans le fascicule qui étaient importants, plus que l’oeuvre sur le mur. Ce qui importait c’était le propos, de quoi est-ce que tu parles. Ça m’a fatiguée. La musique a ce truc instinctif qui me permet de me libérer de tout ça. Mais ça me rattrape toujours, je suis toujours en train de chercher un peu un sens à tout ça. Puis parfois, il n’y en a pas. Le morceau Victoire, par exemple, c’est juste parce que la France avait gagné la Coupe du monde. Ce morceau est donc gai, il s’appelle Victoire et il n’y a rien à en dire.

Sizo Del Givry : Il est assez victorieux.

Irène Drésel : Et il est victorieux voilà.

LVP : Dans ta musique et vos concerts, on perçoit une certaine sacralité, du moins une verticalité, quelque chose qui s’échappe de l’horizontalité et de la rationalité. Avez-vous l’impression que dans cette société qui semble parfois désincarnée, il y a une nécessité à retrouver une forme de sacralité ? Est-ce que pour vous l’art a aujourd’hui pour fonctionner de restituer cette verticalité ?

Sizo Del Givry : C’est très difficile comme question, enfin ça mériterait une réponse très longue.

Irène Drésel : Je vais avoir du mal à trouver la réponse à cette question mais c’est hyper beau que vous parliez de ça et ça fait sens parce qu’à mon diplôme des Beaux-Arts, je travaillais sur la verticalité et l’horizontalité. On est à côté de la question mais j’avais une série avec des gens allongés dans des espaces blancs.

Sizo Del Givry : On nous avait maquillé en blanc.

Irène Drésel : Maquillés tout en blanc, dans un espace blanc. Ça s’appelait White Space. C’était une série de grandes photos. J’avais des gens allongés dans des hammams avec de la vapeur, et j’avais des femmes droites comme des i, nues dans des bois pour la verticalité. J’avais d’ailleurs trouvé un texte de Ferdinand Hodler qui disait :

« Tous les objets tendent à l’horizontalité, s’étirent sur la terre

comme l’eau qui se répand. Même les montagnes s’abaissent, rongées par

les siècles jusqu’à devenir aussi plates que la surface de l’eau.

L’eau coule vers le centre de la terre comme tous les corps. »

Ferdinand Hodler

C’est une manière de dire que nous sommes debout mais in fine même les montagnes s’affaissent jusqu’à mener à l’horizontalité et on mourra horizontaux. On est debout et on finit tous couchés de toute façon, même les montagnes. Pour revenir à la musique qu’on joue, c’est clair que sur scène on est debout. À un moment je voulais faire des concerts de musique techno pour des gens allongés, nous étant debout ça créerait une espèce de force. Aussi, on a relevé un peu les personnes. Pendant le Covid, il y a beaucoup de personnes qui nous ont dit : « J’étais au bord d’une grave dépression et votre musique m’a relevé·e. » C’est une image forte mais c’est vrai que quand tu vas à un concert tu es debout, poing levé.

Sizo Del Givry : Quand on a fait les premiers concerts après la reprise du Covid, il a été question de jouer devant des gens assis et masqués. On en a fait un seul. On aurait pu construire un live complet pour des gens allongés, auquel cas on l’aurait réécrit complètement, ça aurait été cool mais assis et masqués on avait beaucoup de mal. Sachant qu’on a proposé des lives pendant tout le confinement à la maison où on a joué le jeu de faire comme d’habitude, comme si tout le monde était debout en train de danser devant nous, ce qui a été le cas apparemment, les gens étaient debout devant nous en train de danser chez eux. Donc la mission était remplie. Mais oui, c’est intéressant cette dimension de verticalité, d’aller vers le haut. C’est aussi comme ça qu’on construit un live, on essaie de tirer le public vers le haut.

Irène Drésel : Oui et même de manière positive, il faut que les gens sortent du concert content·es. Et il y en a beaucoup qui viennent nous voir à la fin du set pour nous dire que ça leur a fait un bien fou. C’est salvateur. Parfois, quand j’ai des moments de mou je me dis : « Tu es docteure, tu vas remplir ta mission. » (rires)

LVP : À son écoute, Kinky Dogma nous téléporte dans un monde. On découvre plein de textures, de dimensions et de couches à explorer. Il a quelque chose de très autonome et fait monde.

Irène Drésel : La pochette le dit bien, c’est : « Rentrez dans ce monde, voici le chemin. »

LVP : Ce qui fonctionne très bien, d’autant plus avec ce morceau initial Bienvenue. Est-ce que vous-mêmes vous aviez besoin de vous immerger dans ce monde lors de la création ? Est-ce qu’il faut finalement vivre l’expérience pour la transmettre ?

Irène Drésel : Oui. Il est arrivé qu’on soit un peu à côté de nous-mêmes sur des concerts, mais ce ne sont pas de bons concerts.

Sizo Del Givry : Non, c’est clair.

Irène Drésel : Mais c’est aussi le fait qu’on se mette en costume, ça nous aide à incarner pleinement les choses. Je ne pourrais pas faire le concert avec un t-shirt.

Sizo Del Givry : Moi non plus je ne pourrais pas.

Irène Drésel : On rentre dans un rôle, un personnage qu’on incarne.

LVP : Quitte à mettre une combinaison en latex.

Sizo Del Givry : Oui et avoir trop chaud (rires).

Irène Drésel : Oui, ça c’était une expérience. J’avais pris des tenues, je pensais que ça allait briller et que ça allait donner un côté très designer hollandais mais plus jamais. Je les ai gardées mais c’est immettable, ça ne marche pas. Enfin, si, si on s’était posé comme ça sans bouger d’accord mais il faisait chaud et on bougeait. Si on regarde bien sur les photos, à la fin on voit des gouttes qui coulent. C’est dégoûtant.

Sizo Del Givry : J’ai dû perdre 20 kg pendant le show.

Irène Drésel : C’est sûr, c’étaient des costumes de sudation quoi. Mais donc on met des robes et des toges. Les gens qui sont à la technique avec nous portaient des t-shirts avant mais maintenant ils ont aussi la tenue.

Sizo Del Givry : Ils ont des capes, ce qui fait que si on a un problème technique, la personne qui va venir nous filer un coup de main arrive en toge comme nous. Il fait partie intégrante.

LVP : Irène, le 24 février dernier, tu as remporté le César de la meilleure musique originale pour la bande originale du film À plein temps d’Éric Gravel. Dans ton discours, tu dis que « ce film est un marathon », qu’en « composant la bande originale tu as eu l’impression de vivre exactement la même urgence que le personnage de Julie » or c’est exactement la sensation transmise aux spectateur·rices. C’était ton objectif initial en composant cette musique de film ?

Irène Drésel : Oui. Après, c’étaient les intentions du réalisateur. J’ai répondu à cette volonté, qui était que la musique soit un personnage à part entière, qu’on suive le rythme de Julie, son battement cardiaque, son flux sanguin et qu’il y ait des mouvements de vague : des instants plus rapides et plus stressants dans les transports, plutôt des divagations sur les moments du soir quand elle rentre chez elle, etc. On a épousé le film au maximum. Mais la musique venait vraiment du cerveau d’Éric à l’origine. J’étais le médiateur. Après, j’étais libre de composer ce que je voulais. Il avait des intentions très précises mais tout de même.

LVP : Pour finir, on adore votre musique mais on ne se considère pas comme des personnes esthètes de la techno.

Irène Drésel : Comme moi (rires).

LVP : Ce qui entraîne des sentiments d’illégitimité.

Irène Drésel : Ce n’est pas grave !

LVP : Selon vous, a-t-on besoin d’avoir des connaissances, une initiation ou une disposition particulière pour écouter votre musique ?

Irène Drésel : Non, pas du tout.

Sizo Del Givry : Je dirais même, au contraire.

Irène Drésel : Au contraire bien sûr. Même celles et ceux à qui je fais écouter avant de le valider me disent souvent qu’ils·elles n’écoutent pas de techno. Je leur réponds : « Justement. Écoute l’album et dis-moi ce que tu en penses. » Mon amie Trisha me disait au début qu’elle ne comprenait pas ma musique et qu’elle n’osait donc pas l’écouter. L’autre jour, elle m’a écrit et m’a dit : « Ça y est, maintenant je comprends. »

Sizo Del Givry : Oui et même des personnes qui ont énormément de références techno : on a eu pas mal de gens qui revenaient vers nous en nous disant : « Je n’écoutais plus de techno, j’avais décroché de l’électro mais vous m’avez ramené·e dedans » ou alors de personnes qui disaient : « Je n’ai jamais écouté d’électro, je vous ai découverts et j’adore ». Alors peut-être que les super puristes de techno ultra vide ne se reconnaissent pas dans notre projet et on peut le comprendre.

Irène Drésel : Je dois avoir des ennemi·es c’est sûr (rires).

Sizo Del Givry : Probablement. Mais nous on le fait pour se faire plaisir.

Irène Drésel : Je le fais parce que j’aime la techno. J’aime que ça tape dans le bas-ventre, j’aime les émotions que ça procure au niveau chimique, corporel. Mais c’est parce que je ne sais pas faire du violon et que je ne sais pas faire d’autres choses. Si je savais faire de la harpe, peut-être que je ferais une techno-harpe, je ne sais pas. Là, il se trouve que c’est ça. Je ne chante pas donc c’est mon seul moyen de proposer une musique. Mais c’est vrai qu’à la maison, on n’écoute pas de techno. J’en ai beaucoup écouté à une époque mais j’ai arrêté parce ça me pollue. Je n’arrive plus à composer si j’écoute trop de choses qui se font. Et puis j’ai l’impression de ne pas être du tout à la mode en plus quand j’écoute ce qui se fait aujourd’hui, je suis tellement à côté de la plaque. Du coup parfois ça me désole, je me dis : « Mince, il faudrait que je fasse des BPM hyper rapides avec des synthés hyper trans pour être dans ce qui se fait mais non en fait ça ne me ressemble pas. Ce n’est pas grave. »

Sizo Del Givry : Pas besoin de dispositions particulières pour l’écoute. Ça peut s’écouter dans le métro au casque, sur une plage en regardant le soleil se coucher.

Irène Drésel : En faisant le ménage c’est bien aussi (rires).

Sizo Del Givry : Après si tout le monde est capable de se l’approprier, c’est réussi.

Irène Drésel : Mais oui, mais tout le monde. Je suis bénévole dans une association à l’hôpital et il y a une de mes collègues dont ce n’est pas du tout le genre, elle écoute Julien Doré. Elle m’a demandé le CD et elle l’écoute tout le temps. Alors que j’étais là : « Christelle tu es sûre ? », « Oui oui ça m’intéresse. », « Tu ne vas peut-être pas aimer », « Ne t’inquiètes pas, je vais voir, je te dirai ». Maintenant, elle m’envoie des messages sur WhatsApp pour me dire qu’elle est encore en train d’écouter l’album. Je pense qu’elle va le connaître par coeur.

Sizo Del Givry : C’est mignon.

Irène Drésel : Mais oui, j’adore ! Ma mère aussi, qui est très musique classique. L’autre jour elle m’a dit : « Je lis un livre et j’écoute Hyper Cristal ».

Sizo Del Givry : Pour lire en plus, ce n’est pas idéal (rires).

Irène Drésel : Donc non, au contraire. Après, c’est sûr que oui, il doit y avoir des gens qui n’accrochent pas mais tant qu’ils ne m’écrivent pas pour m’insulter…

LVP : On arrive au terme de cette interview, merci beaucoup à vous deux.

Sizo Del Givry : Merci beaucoup !

Irène Drésel : Super, merci beaucoup !

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