Lothar, entre les lignes

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L’apparition est aussi soudaine qu’énigmatique. Un temple blanc sur fond noir encadré par un nom, Lothar.  Une esthétique singulière et des visages pourtant familiers : Lothar est tout droit sorti des méninges fertiles de Benoît David (chanteur et guitariste de Grand Blanc) et de Nathan Herveux (ingé son de Bagarre et de Pépite). Ces brèves présentations ont été rapidement suivies de la sortie d’un premier EP volcanique. Le calme avant la tempête. 

“Lothar est le nom donné par les météorologistes européens à la première des deux tempêtes de fin décembre 1999. Ce système explosif n’était pas un ouragan (cyclone tropical), bien que ce nom lui soit donné par certains, mais une dépression explosive des latitudes moyennes exceptionnellement intense pour l’Europe.”

Ces quelques phrases soulignent discrètement les paroles de chaque morceau de Lothar à la manière d’une présentation. Ou d’un avertissement. D’une présentation parce qu’elles permettent d’identifier Lothar comme un phénomène à part entière, à savoir une conjugaison complexe d’influences, d’identités, de dynamiques parfois contraires, mais qui participent in fine d’un même mouvement. D’un avertissement en ce qu’elles mettent en garde contre la facilité qui consisterait à vouloir ranger Lothar dans une catégorie au risque de s’y méprendre ou pire, de passer à côté de sa substance.

À vrai dire, Lothar est d’ailleurs sur nos radars depuis quelques temps déjà. Si on a compris immédiatement, presque de manière instinctive, qu’on avait affaire à quelque chose de neuf, de rare, on a préféré la mesure de la réflexion à l’excitation de la découverte. Aujourd’hui, pourtant, et sans prétendre ni à l’exactitude ni à l’exhaustivité, l’heure est au verdict. Alors, voilà.

Plutôt que de se contenter de mêler des influences et des sonorités éloignées, Lothar les contraint à cohabiter franchement et à résonner les unes par rapport aux autres

Autant l’annoncer d’emblée, on ne trouve pas (ou si peu) en Lothar un prolongement musical de Bagarre ou de Grand Blanc. Au contraire, le projet est un terrain de jeu entièrement nouveau, qu’on imagine même être un véritable exutoire pour les deux hommes, mais qui ne perd pas pour autant en exigence ni en richesse : plutôt que de se contenter de mêler des influences et des sonorités éloignées, Lothar les contraint à cohabiter franchement et à résonner les unes par rapport aux autres.

En l’occurrence, le premier EP de Lothar est un modèle du genre, remarquable de cohérence et d’intensité. Sous les doigts habiles de Nathan Herveux et de Benoît David, les rythmes techno bruts, les beats nerveux, les refrains pops, les nappes de synthé, la froideur post-punk et les chaleureux riffs de guitare inspirés du blues du désert s’entrechoquent et se heurtent dans un vacarme étonnamment harmonieux, dans lequel les sonorités organiques viennent toujours apporter un contrepoids aux mélodies électroniques. Sur LE DIABLE AU CORPS, l’intro qui rappelle les transes entraînantes de Tinariwen ou Songhoy Blues est rapidement transpercée d’un synthé rythmé, tandis que sur QRAQEB les arabesques de la guitare viennent orner la lourde trame électronique du morceau.

Les quatre morceaux qui composent le disque s’y déroulent comme les différents pans d’une même fresque sur laquelle le groupe développe sa propre mythologie, esquisse des lieux particuliers et tisse une temporalité unique : au-delà de la seule création musicale, c’est un monde tout entier qu’on croit exhumer de ce premier EP. À la faveur d’une esthétique savamment travaillée, mystérieuse, presque ésotérique, la musique de Lothar fait office de relique cachée, dont les voix conjointes de Benoît David et Nathan Herveux, l’une caverneuse, l’autre plus claire, déclament toute la littérature.

Justement, côté paroles, les garçons de Lothar se font moins archéologues que prophètes et suggèrent davantage qu’ils ne révèlent, laissant à qui leur prête une oreille suffisamment attentive le soin de poursuivre l’aventure au moyen de sa propre imagination. Pourtant, la musique de Lothar est quasiment métaphysique et cherche à concilier le minimalisme de l’expression avec la profondeur des thèmes abordés. Car sous couvert de textes courts voire elliptiques, Lothar évoque l’amour, la découverte, la fuite, le voyage, en offrant toujours la possibilité de lire entre les lignes. CORSE, qui clôt l’EP, illustre d’ailleurs à merveille toute l’ambivalence des textes de Lothar en s’éteignant doucement sur cette incantation : “à moins que“…

Pour son premier EP, Lothar aura livré une partition riche, complexe et pleines de références. Qu’il s’agisse des textes ou de la musique, Lothar se glisse entre les lignes avec fracas, et ne livre définitivement ses secrets qu’à une oreille attentive et consciencieuse. À moins que..