Past Life Romeo : « Je trouve le fait d’écrire hyper fort, parce que tu vois les choses que tu ne sais pas encore »
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Auteur·ice : Juliette Fournillon
29/05/2024

Past Life Romeo : « Je trouve le fait d’écrire hyper fort, parce que tu vois les choses que tu ne sais pas encore »

| Photo de couverture : Iris Millot

En deux semaines, Past Life Romeo écrit les cinq morceaux qui composeront son premier EP You Look Just Like Me, sorti le 24 mai 2024. D’une traite, le temps de se perdre dans l’émotion d’un processus déclencheur de son premier projet personnel. Cette spontanéité résonne avec les thèmes explorés par You Look Just Like Me : la jeunesse et les émotions à vif, la perte de repères, la découverte de l’amour de l’autre, de soi, l’envie de posséder s’entremêlant à celle de liberté. Camila traduit ce passage de cycle en musique avec une sensibilité et un envoûtement qui renversent les mots. You Look Just Like Me est un projet ambitieux, caractérisé par une singularité musicale hyper pop qui éveille l’imaginaire. Dans cette interview, elle nous dévoile avec beaucoup de poésie son regard sur ce projet.

La Vague Parallèle : Hello Camila. On se rencontre entre la sortie de ton premier single et celle de ton EP You Look Just Like Me. Comment tu te sens ? 

Camila : Bien, ça se passe bien. Ça fait longtemps qu’on travaille sur le projet donc laisser le premier single partir était tout un truc, mais je suis contente de la réception. 

LVP : Tu es compositrice de tous tes morceaux. Avais-tu une idée de ce que tu voulais pour ce projet avant sa composition ? 

Camila : Non, pas du tout. Je suis partie en vacances deux semaines pour faire de la musique avec Rosalie, ma manageuse et meilleure amie. À la base, c’était peut-être même pour mon projet de groupe de l’époque. En deux semaines, j’ai écrit sans réfléchir les cinq morceaux de l’EP. Ça a déclenché mon projet personnel.

LVP : Tous les morceaux ont été écrits pendant ce séjour ? 

Camila : Oui, c’est allé assez vite. Je ne les ai pas écrits dans cet ordre mais dès le retour en train, on avait fait une liste des morceaux, dans l’ordre dans lesquels ils se trouvent aujourd’hui dans l’EP.

LVP : Est-ce que ça signifie quelque chose pour toi que ça ait été si rapide ? Ce projet se situe-t-il à un moment précis ? 

Camila : Oui, ça veut forcément dire quelque chose. C’était ce genre de période hyper transitoire. J’avais un groupe depuis presque dix ans, ce qui est énorme. On s’était formé au collège, on a donc grandi ensemble et construit nos identités au sein du groupe aussi. Donc je pense que déjà le désir de travailler mon projet solo était un bouleversement et qu’avec l’écriture de l’EP, c’était le moment. Mais mine de rien, c’était un grand changement dans ma vie.

LVP : Celui où tu es obligée de perdre quelque chose pour gagner autre chose ? 

Camila : Oui littéralement, parce que ce sont des relations amicales donc il s’agit vraiment de laisser partir quelque chose que tu veux garder, que tu as essayé de faire vivre pendant longtemps aussi. Je pense que l’EP reflète cette transition. Il y a vraiment le thème sous-jacent de « pourquoi laisser partir quelque chose pour reconstruire autre chose ». Je pense à plein de sujets de ma vie d’ailleurs. Quand je l’ai écrit, j’étais dans cette période un peu charnière, un peu bâtarde, de fin d’un cycle. 

© Naia Combary

LVP : Tu as le sentiment que ça a clôturé les choses d’écrire cet EP ?

Camila : Écrire est une première étape. C’était vraiment de commencer à travailler collectivement qui a servi de clôture.

LVP : Tu commences l’EP avec un morceau qui porte ton nom d’artiste Past Life Romeo, pourquoi ce choix ? 

Camila : Je le vois comme un message de « bonjour » qui apparaîtrait quand tu allumes ton iPhone. C’est une belle manière de se présenter, tous les thèmes de l’EP y sont réunis. Il plante aussi le décor musicalement car c’est un morceau qui révèle l’ambiance générale ; quelque chose d’un peu chelou, sans formation d’un couplet/refrain. 

LVP : Tu ouvres la découverte de ton EP avec Sometimes, Most Nights, c’est un morceau dansant, qui déconstruit justement le schéma du morceau type, qui nous emmène dans des boucles instrumentales et vocales et qui crée un effet très sensoriel. Qu’est-ce que ce morceau dit de l’EP à tes yeux ?

Camila : À sa manière, il te montre toutes les facettes de l’EP musicalement, là où Past Life Romeo l’aborde plus dans les thématiques. Sometimes, Most Nights est hybride, il y a énormément de mélange de genres : une intro avec une grosse guitare puis une esthétique hyper pop. C’est comme un voyage sonore que je trouvais cool de faire écouter aux gens et puis, c’est sympa de commencer avec un morceau qui danse. Tous les morceaux de l’EP ont cette forme de mélancolie mais toujours sur des fonds pop/rock. 

LVP : Par rapport aux sonorités, il y a une grande fusion des genres, quelle était ta volonté musicalement ? 

Camila : La volonté était que ça me plaise avant tout. Quand tu fais de la musique, tu ne penses pas du tout en termes de genres musicaux, tu tentes, tu mélanges et tu vois ce qui en ressort ensuite.

LVP : Tu expérimentes beaucoup ? 

Camila : Je pense que c’est aussi dû au fait que je suis autodidacte et que je compose seule. Tout n’est pas tout à fait dans les règles, parfois je corrige, parfois pas.

LVP : C’est-à-dire ? 

Camila : Instinctivement je peux faire des suites d’accords étranges ou des mesures trop longues. Même quand je chante, je ne suis pas toujours sur les temps. C’est vraiment lié à l’émotion qui prend le dessus lors de la composition.

LVP : Tu sembles célébrer différentes couleurs et utilisations de guitares dans ton EP. Peux-tu nous parler de cet instrument ? 

Camila : Oui, il y a beaucoup de guitares, dissimulées ou non, mais surtout, qui prennent plusieurs formes. Dans Parkingstone, on introduit par une intense guitare shoegaze mais c’est également un morceau qui intègre un interlude acoustique. Les guitares ont vraiment plein de sons différents dans l’EP, certaines rappellent des éléments plutôt pop d’autres plutôt grunge.

LVP : Tu joues de la guitare ? 

Camila : Oui et je compose à la guitare aussi, ça vient sûrement de là également.

LVP : Peux-tu nous en dire plus sur ton processus de création ? 

Camila : Alors, ce sont vraiment les paroles qui viennent d’abord. 

LVP : Sous forme musicale ? 

Camila : Oui et non. Je n’ai pas la mélodie en tête avant l’écriture des paroles. J’écris d’abord mais en pensant toujours à la musique. J’écris le morceau exactement comme il est une fois chanté. Dès que la chanson est écrite, je prends ma guitare, je fais une boucle et les paroles deviennent une mélodie.

LVP : Les paroles t’inspirent donc des mélodies ? 

Camila : Oui, les mots de Saliva m’ont inspiré le riff par exemple. 

LVP : As-tu une intention initiale dans ce que tu veux dire avec ta musique ? 

Camila : Oui ! J’écris d’ailleurs beaucoup de paroles et ne mets en musique que 5 % de mes écrits. 

LVP : Pour quelle raison ? 

Camila : Je suis très attachée à mes paroles et elles deviennent généralement des chansons très rapidement quand je sais que je veux les mettre en musique. Après, il y a quand même ces rares morceaux qui prennent du temps parce que tu sais que tu as une bonne idée et que tu aimes vraiment tes paroles. Ça, c’est compliqué.

LVP : Pour que les paroles et la mélodie fonctionnent ?

Camila : Oui, c’est aussi le problème quand tu écris les paroles en premier : si ça ne marche pas, tu prends le risque de perdre ton sens, alors que tu y es attachée. C’est plus dur pour moi que de déconstruire de la musique. Dans la musique, tu peux enlever deux mesures si tu veux que ça aille plus vite, mais enlever deux phrases change ton morceau.

LVP : Pour qui écris-tu dans un premier temps ?

Camila : Pour moi. Je pense que personne ne sort un projet pour soi mais que personne ne l’écrit pour quelqu’un d’autre.

LVP : Faisons un focus sur un de tes morceaux, qu’est-ce-que tu aurais à nous livrer sur Saliva

Camila : Ce morceau est celui qui est venu le plus vite de ma vie : en cinq minutes. C’est pour ça que je l’aime beaucoup aussi, il a un petit côté magique. Et justement, il est un bon exemple de ce qu’on évoquait car c’était dur de lui rendre complètement justice quand sont arrivées les tâches plus précises et méticuleuses comme la production ou le mix. Mais je pense qu’on a réussi.

LVP : Qu’est-ce qui l’a rendu compliqué ? 

Camila : A l’origine, c’était un guitare-voix. Je ne voulais pas le garder en guitare-voix mais c’était un défi car c’est un de ces morceaux qui peut vite partir dans quelque chose de rock plus qu’électronique. Avec Carlos Loverboy, on cherchait à mettre le curseur au bon endroit, ce qui a demandé un long travail, notamment pour trouver les bonnes batteries et les bonnes sonorités.

LVP : Y a-t-il des moments où tu sens un avant et un après avoir écrit des morceaux ? 

Camila : Oui complètement, mais parfois je mets du temps à comprendre de quoi je parle vraiment. Écrire est quelque chose que je fais depuis longtemps et je pense que ça m’est devenu nécessaire. C’est ma manière de processer ce que je vis. Je trouve le fait d’écrire hyper fort parce que tu vois les choses que tu ne sais pas encore.

LVP : On a parlé des paroles et des mélodies. Concernant l’instrumentation, tu en fais un outil sensible à part entière. Quelle importance a-t-elle ?

Camila : J’adore l’écriture des paroles mais tout est au même niveau d’importance. Toutes les expérimentations sonores et toute l’instrumentation sont venues avec Carlos Loverboy et Jim, c’était un vrai travail d’équipe. 

LVP : Comment fonctionniez-vous ? 

Camila : J’avais plein d’envies pour l’ambiance sonore : en écrivant, je pensais à des symboles, à des sentiments. On a beaucoup discuté des émotions que les morceaux me procurent notamment. Parfois, je pensais à des artistes aussi. On marchait avec des playlists de références, ce qui fait que l’EP est assez référencé quand même. Dans Drew A Heart <3 je référence même directement Lorde

LVP : Ton nom en est une aussi non ?

Camila : Oui c’est une référence à Sega Bodega. Je les réfléchis comme des hommages. J’aime énormément la musique donc ça intervient naturellement.

LVP : Penses-tu qu’il est important d’être nourri de musique quand on fait de la musique ? 

Camila : Ce qu’il ne faut pas faire, c’est du pastiche. À mes yeux, si tu essaies de ressembler à ce qui existe déjà, ce sera toujours moins bien. Par contre, l’inspiration, c’est un mélange de petites choses qui ont résonné en toi : une guitare dans un morceau de Frank Ocean, un pattern de synthé, un sample ou une phrase de Joni Mitchell et ce sont juste des émotions. Ce mélange fait ce que tu es.

LVP : La musique de chacun·e serait la somme de tout ce qu’iel écoute ?

Camila : Carrément et ça me semble toujours un peu bizarre les influences, car certains artistes ont peur d’être trop proches de leurs influences, mais ce serait absurde de ne pas en avoir. 

LVP : Concernant la thématique générale de l’EP, tu évoques cette jeunesse cyclique où l’on fait la même chose constamment et où paradoxalement, on réagit à tout pour la première fois et où l’on se redécouvre constamment aussi. Est-ce volontaire ou anodin de commencer par un morceau tel que Past Life Roméo et de finir par Parkingstone

Camila : Non, ce n’est pas du tout anodin, enfin oui et non. C’est vrai que c’est quelque chose auquel je pensais en faisant l’EP. Il y a des images très adolescentes comme dans Draw A Heart <3. Parler de première fois ça me parle et c’est drôle parce que j’avais un peu cette vision de quelque chose d’apocalyptique où tout est la fin du monde tout le temps. Et puis en fait, ce sentiment se répète constamment sans que tu ne t’en rendes compte. Et donc, tu vis de nombreuses fins du monde intérieur constamment. J’avais vraiment envie de retranscrire ce sentiment très intense.

LVP : Comment décrirais-tu cette période que tu retranscris dans l’EP ? 

Camila : C’est le début de l’âge adulte, une quête identitaire où tu te poses des questions que tu ne t’es jamais posées. Où tu deviens conscient que tu vas te les poser toute ta vie.

LVP : Il y a beaucoup de pudeur dans ta manière d’aborder les sujets, c’est un joli équilibre. Avais-tu une volonté d’aborder les sujets personnels d’une certaine manière ? 

Camila : J’y réfléchis actuellement mais non. Je n’ai pas du tout réfléchi en terme de thématiques mais elles sont bien présentes. Je n’aime pas que l’on comprenne de quoi parlent les morceaux. C’est vraiment un équilibre à trouver dans l’écriture. J’aime les images. Qu’assez soit dit pour qu’on se sente concerné·e et impliqué·e, mais que rien ne soit expliqué. Je n’aime pas comprendre mot pour mot. 

© Naia Combary

LVP : Comment préfères-tu procéder ?

Camila : J’aime les symboles, les choses qui se font et se défont. Et j’aime le fait de poser des questions. Le mystère, c’est là où je mettrais mon curseur, ne pas savoir ce qui va suivre. Aussi parce qu’en réalité, on ne sait pas.

LVP : Tu lies donc le fond et la forme ? Tu évoques la quête de soi et le fait d’accepter que les questions ne soient pas répondues et l’écris comme tel ? 

Camila : Oui et c’est aussi ça qui est touchant et qui fait que j’aime cet EP quand je l’écoute. Il pose plein de questions. Je l’entends comme ça, comprenant des questions que je me suis posées et dont je n’ai toujours pas les réponses mais maintenant, je suis en paix avec ça et je trouve ça intéressant. 

LVP : Tu penses que les mêmes questions te suivront toujours ? 

Camila : Oui ! Je pense même que ça serait parfois absurde d’avoir certaines réponses.

LVP : La composition, tu la considères comme un endroit de lâcher prise ? 

Camila : Oui c’est un espace de liberté à mes yeux, où il n’y a pas besoin de contrôle. La musique, c’est sincère et libre. 

LVP : Tu arrives à garder cette liberté dans les collaborations ? 

Camila : Carlos et Jim sont des rencontres vraiment spéciales. Les collaborations, quand elles marchent, c’est précieux. J’aime beaucoup collaborer pour d’autres aussi. Mais je ne pourrais jamais laisser quelqu’un écrire mes paroles par exemple.

LVP : Comment envisages-tu la scène ?

Camila : J’aime trop la scène.

LVP : A quoi ressemble ton EP sur scène ?

Camila : Sur scène, on est la même équipe qu’en studio, Carlos, Jim et moi et on amène littéralement l’EP sur scène. Nous avons construit le set comme un studio à découvert. Naturellement du fait de la scène, on l’emmène plus loin, dans l’électronique tant que dans le rock avec des guitares très saturées, un mélange entre garage, breakbeat, guitares et machines. L’énergie est géniale entre nous trois aussi. Jim et Carlos sont incroyablement à l’aise avec leurs instruments, ce qui nous permet de montrer notre processus tout en laissant intervenir un peu d’impro à la guitare, ou de changer des samples.

LVP : Enfin, as-tu d’autres inspirations qui ne sont pas que musicales et qui t’ont bercées pendant la construction du projet ? 

Camila : Oui carrément, je pense qu’il y a même des choses qui étaient dans ma tête avant que j’ai conçu l’EP. Une grosse inspiration était Gisèle Vienne, Kindertotenlieder, c’était magnifique. Je l’ai vue à Beaubourg, la scénographie était faite de neige, le tout sur un fond de hard rock. J’ai aussi vu This is how you will disappear au Théâtre de la Ville, il y avait une forêt avec un oiseau au milieu du théâtre. Il y avait de la poésie à voir une forêt dans un théâtre. Ces images étaient très fortes. Je pense que ce qui m’a inspiré c’était de voir des choses qui ne sont pas censées être là. Ça m’a donné envie de faire la même chose avec la musique, de créer un nouvel imaginaire. 

 

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