Sami Galbi : “J’aime bien l’idée de musique hybride”
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Auteur·ice : Léa Formentel
09/03/2024

Sami Galbi : “J’aime bien l’idée de musique hybride”

Découvert lors de son passage aux Trans Musicales à Rennes, le Suisse Sami Galbi était de passage à Paris pour un concert à FGO-Barbara. On peut d’ores et déjà vous dire qu’une fois de plus, il a conquis le public de ses mélodies enivrantes, joli amalgame entre musiques électroniques et raï voire chaâbi. On s’est donc retrouvé·es un après-midi glacial, dans un café à côté de la Place de Clichy pour discuter de musique bien sûr mais aussi d’identité culturelle, de l’engouement autour de sa musique et de son deuxième single Rruina qui sort le 15 mars prochain.

La Vague Parallèle : Comment tu te sens à l’idée de jouer à Paris?

Sami Galbi : Je suis assez excité de jouer parce que c’est un collectif qui organise la soirée (Mahalla). J’aime beaucoup les artistes que fait jouer Mahalla. Les deux autres artistes qui jouent avec moi, AZADI.mp3 et puis Yas Meen Selectress, on m’en a dit beaucoup de bien. Ce sont des soirées bien réfléchies, où il y a vraiment un travail de curation qui est bien pensé.

LVP : À propos de style de musique, j’ai pu lire raï et musique de club. Est-ce que tu peux m’en dire plus ?

Sami Galbi : En fait c’est assez difficile de le qualifier avec un seul mot parce que c’est un mélange de plusieurs choses. Il y a une composante de musique folklorique nord-africaine et leurs évolutions des années 1980/1990. Un peu pop, disco, groove, ce qu’on appelle ici le raï, la génération de Raïna Raï, de Cheb Hasni, tout ça. Et puis, il y a une composante plus « musique urbaine », de club des années 1990/2000, donc house, techno, mais aussi hip-hop, dancehall, bass music, un petit peu de drum’n’bass parfois. Le reste de mon parcours ça a été de la musique jouée, plus live rock avec des groupes. Ici, j’avais envie de faire quelque chose de différent, plus sur les machines, plus régulier et plus dansant. J’aime bien l’idée de musique hybride. Je suis tout seul sur scène, donc je ne peux pas tout faire. Il y a des bandes, sinon on a de la guitare car c’est mon instrument principal, et enfin du synthé, que je suis en train d’apprendre.

LVP : Tu dis que tu avais des groupes avant. Tu en as eu plusieurs ? Rien à voir avec ce que tu fais maintenant ?

Sami Galbi : Non, vraiment rien. Il y avait toujours une composante du British Folk Maghrebi, qui se ressentait mais plus dans l’instrument. Je chantais aussi, je composais aussi pour le groupe, mais c’était plus rock. Et en termes d’instruments, ça reste très classique : guitare, basse, batterie etc.

LVP : Dans ton projet solo, tu utilises des instruments traditionnels ?

Sami Galbi : Ah non, je ne joue pas d’instruments traditionnels si l’on veut, à part le chant et les claps, qui sont des éléments très présents dans le raï. En fait, je vois le synthé comme une sorte de synthèse de ce que pourraient être les instruments traditionnels. Il y a ce son un petit peu grinçant qui rappelle un type de cornemuses, ou d’accordéons qu’il y a beaucoup dans le raï. Puis la guitare, qui n’est pas du tout un instrument utilisé au Maghreb, mais il y a beaucoup d’instruments à cordes, et selon la manière dont tu en joues, tu peux t’approcher un peu du son.

LVP : Dans ton single Dakchi Hani, il est question de rupture amoureuse. Est-ce que c’est important pour toi de parler de tes sentiments à travers la musique ?

Sami Galbi : Oui, c’est important parce que les sentiments et le thème de l’amour, des relations, ce sont des thèmes qui parlent à tout le monde. Et puis c’est aussi une chose par laquelle on peut en faire passer plein d’autres. Quand on est amoureux·se, j’ai l’impression qu’il y a toujours plein de choses qui se mêlent à ça. Ça peut être des choses sur l’actualité, ça peut être des choses très personnelles ou même des choses professionnelles, mais on sent un miroir là-dedans, qui se met en place. Pour moi, c’est une manière de parler d’un peu tout. En l’occurrence j’ai écrit ce morceau et je me suis demandé de quoi il parlait vraiment. Ça s’adressait autant à la personne avec qui j’ai passé quatre ans en relation que, par exemple avec mon père, avec qui il y a eu également pas mal de ruptures. Finalement, tu te rends compte que ce sont des choses qui se rejoignent énormément. On parlait plus tôt de mon autre groupe, duquel j’ai été retiré. C’est pareil, c’est aussi un sentiment de rupture. C’est une histoire d’amour, ce sont des souvenirs, des moments d’intimité partagés, qui parfois s’arrêtent de manière nette et pas toujours très constructive parce qu’il y a des enjeux émotionnels qui sont là. Il y a aussi le fait d’écrire ce morceau en tant qu’homme. Certes, il y a beaucoup d’hommes qui parlent de leur culture, de leur amour mais pas toujours de la même manière que les femmes.

LVP : Pour autant, je trouve que tu le fais de manière, en tout cas dans le clip, assez humoristique et très légère. Tu penses d’ailleurs que le style de musique que tu fais s’y prête bien ?

Sami Galbi : C’est une bonne question. « Galbi », ça veut dire « mon cœur ». C’est un mot que tu retrouves tout le temps dans le raï. C’est l’équivalent de « corazón » en espagnol. C’est la souffrance, souvent très premier degré. Et à la fois, quand tu regardes le nombre de morceaux écrits, qui parlent de ça dans la carrière d’un artiste, tu te dis que ce n’est pas possible que chaque morceau soit issu d’une situation particulière et que ce soit à chaque fois du premier degré. Je pense que tous ces artistes-là, doivent avoir un peu d’autodérision à un moment, sinon ce n’est pas possible. Je crois qu’il y a plusieurs étapes. Il y a un moment dans la rupture où tu n’es pas capable d’avoir cette auto-dérision. Parce que tu n’as pas accepté, tu n’as pas fait le deuil, tu n’as pas reparlé avec la personne. Moi je l’ai écrit dans un moment où j’avais déjà reparlé avec la personne, donc je pouvais avoir ce second degré et aussi parce que je trouve que c’est plus intéressant d’aborder la chose avec un peu d’humour. Puis il y avait tout ce truc du sport, parce que je n’ai pas un corps très athlétique —d’ailleurs on me l’a beaucoup fait savoir dans les commentaires sur Instagram. Mais c’était une volonté de ma part de jouer avec ça aussi, de ne pas faire ce qu’on attendait de moi en tant que mec. En tout cas, assigné homme à la naissance. C’est une volonté aussi de renverser un peu certains codes.

LVP : Il y a aussi une dimension queer à ce clip.

Sami Galbi : Oui, il y a aussi une dimension queer que je soutiens — sans vouloir me faire l’avatar de ces causes-là. C’est un sujet qu’on a abordé avec toute l’équipe avec qui j’ai travaillé sur le clip. Sans en faire forcément un objectif, c’est venu assez naturellement. En fait, j’avais envie de danser, envie d’être un peu dans une forme de séduction, de sexualité. Donc de porter des vêtements qui soient un peu courts. Ensuite, ce côté plus musculation, thérapie par le sport, l’envie de passer à autre chose et donc de prendre soin de toi. J’avais envie de le tourner en dérision parce que c’est quelque chose que j’ai ressenti et il y a un moment où tu finis par en rigoler. Et puis il y a eu cet aspect de street workout avec ces personnes qui ont des corps ultra sculptés ou alors les danseurs, danseuses avec moi en contraste. J’avais l’impression que je ne prenais pas le risque d’être pris au premier degré et ça m’allait très bien pour un premier morceau. Ce que j’aime beaucoup c’est l’humour dans la musique. Mon second single quant à lui, est plus premier degré, il s’appelle Rruina. C’est une conversation avec ma grand-mère, je lui pose des questions sur notre famille, sur l’endroit d’où on vient. Ça parle de cette question des tabous au Maghreb, sur les origines amazigh ou arabes, sur des questions d’identité. J’ai appris l’arabe tout seul en grandissant, comme je n’ai pas grandi avec mon père. C’était important pour moi de pouvoir parler avec ma grand-mère qui ne parle pas français.

LVP : Tu as mentionné le mot amazigh, il y a l’émission Tracks qui a parlé de ce sujet récemment — ça s’intitule Amazigh du futur. Dedans il est question du fait que ce sont des cultures qui commencent à disparaître au fur et à mesure, et à la fois il y a un côté réinvention chez les nouvelles générations qui ont hérité de ces cultures. Est-ce que tu te reconnais là-dedans ?

Sami Galbi : Oui, complètement. C’est un peu la question que je pose à ma grand-mère dans le morceau finalement : « est-ce qu’on est arabes ou est-ce qu’on est amazigh ? » Au Maroc, il y a eu des colonies de personnes qui venaient de la péninsule arabique mais très peu. À partir de là, on était arabe. Pour autant, il y avait aussi un complexe, parce qu’on sait qu’on n’est pas arabe. Et oui, la culture amazigh a été acculturée et a disparu, mais elle revient maintenant : au Maroc il y a beaucoup de personnes qui réapprennent la langue, qui font des recherches. Il y a toute une dimension au corps qui est très différente, par exemple tout ce qui est habits, couleurs, tatouages c’est différent. Je pense que c’est très intéressant ce qui est en train de se passer à ce sujet.

LVP : Comment est-ce que tu traduis cette double culture dans ta musique ?

Sami Galbi : Ça part d’un vécu, ces questions d’identités multiples, qui parfois se traduisent dans des doubles absences, où tu n’es ni vraiment d’ici, ni vraiment de là-bas. Et c’est toujours plus facile quand tu es soutenu par une famille qui te donne les clés pour comprendre les deux cultures, et qui a déjà vécu ça ou qui le vit avec toi, d’une certaine manière. Personnellement, je n’ai pas eu ça avec mon père parce qu’il a eu une vie assez compliquée. Ensuite, il est retourné au Maroc et il est décédé l’année passée, donc il n’a pas pu voir tout ça. Ce sont des choses que j’ai toujours voulu lui montrer, ou même lui prouver, d’une certaine manière. Le fait que j’arrive à réussir avec la musique, et que j’avais appris la langue, que je m’étais intéressé…

LVP : C’est une manière pour toi de reprendre un peu ton identité et de rendre fier ton père ?

Sami Galbi : Oui exactement, ce qui était un peu cause perdue parce que de toute façon, il n’était jamais vraiment content de ce que je faisais — comme souvent, les papas. Il y a un morceau, qui sera dans l’album, qui s’appelle Transit, où je dis que je suis l’enfant du transit, donc toujours entre les deux. Maintenant, j’ai un peu grandi par rapport à ça et je me rends compte que ce sont des privilèges au niveau de la culture : je comprends l’arabe, je le parle quand même assez bien pour fonctionner sur place, pareil avec le français. Sachant cela, ce n’est pas facile de se définir et on te demande souvent de se définir. Aussi dans la musique justement.

LVP : Revenons un peu sur ton passage au Trans Musicales, comment ça s’est passé ?

Sami Galbi : C’était un gros step pour moi quand ça s’est confirmé. Je ne me rendais pas vraiment compte en réalité. Je n’étais jamais allé là-bas, je ne connaissais pas vraiment le festival, je savais que c’était important, mais je ne me rendais pas vraiment compte. C’était un peu un moment où je venais de terminer de faire mon set live, donc c’était très frais. J’avais vraiment beaucoup travaillé en me disant qu’il faut que ce soit ultra carré. Il y avait beaucoup de monde, beaucoup de médias, il y avait le label Bongo Joe aussi, sur lequel j’ai signé ensuite. C’était vraiment très intense. Mais moi j’étais sur un petit nuage, je ne comprenais rien à ma vie. En même temps j’étais très concentré et ça s’est tellement bien passé, ça n’aurait pas pu mieux se passer que ça. C’était fou de voir que les gens venaient en connaissance de cause.

LVP : La suite c’est quoi pour toi ?

Sami Galbi : La suite c’est la sortie du deuxième single le 15 mars. Et ensuite, il y a les dates qui recommencent. Il y a une grosse tournée cette année. Le reste, c’est continuer à travailler sur l’album. La sortie est prévue soit à la fin de cette année, soit au début de l’année prochaine. J’ai envie de prendre le temps de le faire bien. Et j’ai envie que ce soit des nouvelles choses, qui sont déjà des morceaux que je joue en live.

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