Saskia, la musique sincère d’une scène bruxelloise en pleine floraison
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Auteur·ice : Flavio Sillitti
25/08/2020

Saskia, la musique sincère d’une scène bruxelloise en pleine floraison

En termes de pépites musicales, la scène bruxelloise commence à se dresser comme le berceau incontournable, abritant en son sein des graines de stars à l’ambition et au talent sans bornes. Parmi ces futures étoiles, la jeune Saskia donne de la voix et du cœur dans des compositions frissonnantes, guidée par une certaine culture de la sincérité si chère à ses yeux. À l’occasion de la Fifty Summer Session organisée par les généralissimes Fifty Session de Bruxelles en collaboration avec le festival liégeois Les Ardentes, on a eu l’occasion de discuter influences, chanson française et de débattre sur le militantisme grandissant du monde de la musique, le tout sous une imposante chaleur estivale, à laquelle le sourire étincelant de Saskia n’avait absolument rien à envier. 

© Photo : Paul-Louis Godier

La Vague Parallèle : Bonjour Saskia, enchanté ! Comment tu te sens aujourd’hui ?

Saskia : Je me sens bien, très bien même ! Un peu stressée pour ce soir, mais super contente de pouvoir jouer en live. C’est un vrai privilège et ça fait plaisir.

LVP : Peut-on parler de toi comme d’une nouvelle venue de la scène bruxelloise ?

Saskia : Oui, dans un sens on pourrait dire ça. On peut dire ce que l’on veut, en vrai ! (rires)

LVP : Du coup, on en est toujours aux présentations. Si tu devais présenter Saskia, tu la présenterais comment ?

Saskia : Je la présenterais comme une musicienne-compositrice-interprète, qui a découvert la joie de faire des beats sur Logic (programme numérique de production musicale, ndlr.) et qui a commencé à écrire en français il y a seulement deux ans et demi. Du coup, on retrouve un côté très simple dans les textes, avec une envie de faire passer la mélodie et l’émotion avant tout. Voilà, je pense que c’est le plus important à savoir à propos de Saskia.

LVP : Tu dirais que Saskia est un reflet fidèle de qui tu es, ou plutôt un alter ego artistique ?

Saskia : Un reflet fidèle de qui je suis ! J’ai décidé d’utiliser mon vrai prénom comme nom de scène, et c’est dans cette même logique que je souhaite faire transparaître ma musique. Alors, bien sûr, ma musique ne parle pas que de moi tout le temps (rires) mais quoi qu’il arrive elle va toucher aux choses qui m’entourent : mes proches, des choses qui me touchent ou des éléments plus personnels.

LVP : Comment vis-tu le fait d’être une artiste en développement en pleine crise sanitaire ? 

Saskia : En vérité, je ne le sens pas trop ! J’en suis toujours en phase de développement pré-concert, ce qui fait que je ne me retrouve pas dans la situation délicate d’une tournée annulée. Par contre, c’est sûr qu’il faut s’adapter parce que ça impacte tout le monde. Ce qui est positif, par contre, c’est que ça nous permet de développer nos réseaux sociaux, d’user de créativité pour utiliser cette plateforme au mieux et y faire évoluer notre musique. Aussi, le confinement a pu être bénéfique pour certain·es, notamment en termes d’inspiration et de créativité. Pour le coup, j’ai bouclé trois sons en période de confinement ! L’essentiel c’est de s’adapter, j’imagine qu’on va toustes traverser beaucoup d’autres épreuves dans la vie, mais tant qu’on rebondit c’est le principal.

 LVP : Tu confiais récemment à Konbini que ton univers artistique pouvait être qualifié de sincère. Que veux-tu dire par là ?

Saskia : Par sincérité, je voulais exprimer le fait que toutes mes compositions commencent avec un piano-voix. Bien que certains sons soient produits par la suite et emmenés un peu plus loin, dans un genre ou dans un autre, il y a une démarche sincère de base qui débute avec moi, dans ma chambre, avec mon piano. J’ai besoin d’être dans cet environnement personnel spécifique pour alimenter mon processus artistique et c’est dans ce sens que j’emploie le mot sincère pour définir mon univers.

LVP : En parlant de genres musicaux, on a tendance à te catégoriser (fâcheusement) entre le R’n’B et la chanson française. Tu es d’accord avec ça ?

Saskia : C’est drôle que tu en parles de cette façon car, je te l’avoue, je pense comme toi ! Je suis contre toutes ces catégorisations, même s’il est vrai qu’il est utile de mettre les artistes dans des cases pour pouvoir situer les genres. Cependant, je trouve que la musique ne cesse d’évoluer, surtout ces dernières années. Du coup, comme c’est un mix constant de tout un cocktail d’influences diverses, la catégorisation me paraît presque impossible tellement la musique est devenue mouvante. Je peux comprendre qu’on me référence comme une artiste R’n’B de par ma voix un peu rauque et soul, mais quand on se penche sur la nature de mes prods, on se rend compte qu’il n’y a pas grand chose de R’n’B, en vrai. (rires) C’est plutôt de la pop.

LVP : Plus jeune, ta came était plutôt la pop anglo-saxonne. Comment t’es-tu retrouvée à composer en français ?

Saskia : Étonnamment, comme je l’ai dit, j’ai découvert le plaisir d’écrire en français il y a à peine deux ans. Avant ça, il était hors de question que je m’imagine sortir des sons en français, je n’écoutais pas ça du tout ! (rires) Du coup, c’était un vrai challenge pour moi. Le déclic, c’est qu’en commençant à travailler sur ma musique, je me suis rendu compte que j’étais assez limitée par rapport à l’anglais, que je ne maîtrise pas à la perfection. Alors qu’en français, j’étais beaucoup plus libre de dire ce que je voulais. Au début, j’avais l’impression que cela s’entendait que je n’avais jamais vraiment baigné dans la variété française. Mais, finalement, je reçois de très bons retours par rapport à mes essais dans ce registre. L’avantage avec tout ça, c’est que j’ai la satisfaction d’avoir relevé un challenge mais aussi le bénéfice d’avoir créé mon propre style. Du coup, les gens peuvent dire ce qu’ils veulent par rapport à ma légitimité à composer en français, tant que cela parle à celles et ceux qui m’écoutent, c’est le plus important !

LVP : Quel·les artistes as-tu écouté pour te familiariser avec la variété française ?

Saskia : J’ai surtout écouté des textes à l’ancienne comme du Barbara, du Brassens ou du Michel Berger. C’était avant tout dans le but d’explorer les “fondements” de la chanson française et d’en retirer les éléments centraux. Ensuite, je me suis aussi beaucoup inspirée de genres qui se délient de la chanson française, comme le rap francophone avec notamment IAMBooba ou encore Damso et Orelsan. Finalement, il y a aussi notre cher Stromae qui, à mon sens, a réellement fait bouger les choses, en proposant une certaine révolution musicale dans le genre francophone.

LVP : On peut dire que tu as bénéficié d’une éducation musicale très technique dès ton plus jeune âge. Comment ce bagage t’aide-t-il aujourd’hui ? 

Saskia : En effet, j’ai commencé les cours de piano à 6 ans. J’ai fait de l’impro avant de m’essayer au jazz, puis au classique en passant par le solfège. Ce qui est drôle c’est que j’ai touché à plein de trucs mais que, à chaque fois, je n’allais jamais au bout de mes formations. C’était surtout par curiosité artistique que je voulais découvrir un peu de ci et un peu de ça. Le fait d’avoir “survolé” tous ces domaines m’a ouverte à un certain panel de ressources et m’a surtout permis de développer mon oreille musicale, outil hyper précieux pour pouvoir composer mes morceaux.

LVP : Comment tu incorpores ces enseignements plutôt classiques à l’art du beatmaking que tu exerces actuellement ?

Saskia : Le beatmaking c’est arrivé très tard, il y a seulement deux ans, quand j’ai commencé à écrire en français. Au début, j’ai ouvert les programmes et je me suis dit “Wow, tout ça c’est pas pour moi.” (rires) Tous ces éléments paraissent tellement compliqués quand on ne s’y connaît pas. Finalement, je me suis vraiment motivée et j’ai passé plus d’un an à copier des prods existantes, c’était vraiment un apprentissage autonome très différent de ce que l’on peut nous apprendre en cours de solfège ou de jazz, par exemple. À l’heure actuelle, grâce à ces heures passées à manipuler tous ces programmes et ces spécificités, je commence à jongler assez aisément pour composer mes propres prods.

LVP : Cette faculté à produire toi-même tes sons induit une certaine liberté par rapport à la musique que tu composes. C’est important pour toi ?

Saskia : C’est vraiment le cas pour mon premier projet. J’avais besoin de produire une musique qui soit à moi pour pouvoir me trouver en tant qu’artiste. C’est sûrement dû à mon côté control freak (rires). Il y a aussi une part d’égo là-dedans, mais pas forcément négatif. C’est plutôt un égo qui va me permettre de trouver mes limites, de dessiner les contours de mon univers et du coup j’avais profondément besoin de passer par un processus entièrement autonome, et j’en suis toujours à ce stade-là. Mais je pense aussi qu’il faut que je sois prête à sortir de ma zone de confort pour commencer à co-produire.

LVP : En février 2019, tu dévoilais pour la première fois ta musique avec le single Pause. C’est quoi l’histoire de ce morceau ?

Saskia : J’avais rencontré un rappeur et producteur assez connu de la scène belge qui s’appelle Krisy, il vient d’ailleurs de sortir une session COLORS ! Il m’avait repérée sur les réseaux, il avait vu que je chipotais quelques trucs en musique et, du coup, il m’a proposé de passer au studio pour lui proposer mes maquettes et voir ce qu’on pourrait en faire ensemble. Ça lui a plu et il m’a un peu prise sous son aile afin de m’aider à m’affirmer à travers ce premier morceau, avant que je ne décide de me lancer dans la suite de façon beaucoup plus autonome et solitaire, d’où ce long battement entre la sortie de Pause et de La Mer. L’histoire de cette première sortie, c’est donc la superbe expérience de mes premiers pas dans le monde de la musique, mon premier clip aussi, le tout entourée de Krisy et son label.

LVP : Quand tu reviens cette année avec La Mer (articulé autour de la thématique de la pollution des océans), te rends-tu compte du risque que tu prends en te dévoilant à travers un titre aussi engagé ?

Saskia : Cette décision a été le fruit d’une très longue discussion que j’ai eue avec mon équipe. Moi-même je me demandais si c’était une bonne idée, si cela n’allait pas me donner une étiquette d’artiste militante, etc. Et, au final, on s’est juste dit que c’était une belle chanson, une première prise de parole intéressante et fidèle à ce que je fais d’habitude : le piano-voix. On a pas forcément sur-intellectualisé la chose, on s’est juste dit que ce serait un chouette point de départ.

LVP : On peut ressentir un véritable contraste entre Pause et La Mer, le premier étant plus personnel tandis que le second aborde une thématique plus générale et universelle. Comment tu expliques ce décalage ?

Saskia : Mes textes vont vraiment dépendre de mon inspiration. Et comme je peux être inspirée par pas mal de choses, ça peut vite partir dans tous les sens (rires). Avec La Mer, on a affaire à un morceau assez engagé et profond alors que Pause, comme tu dis, va parler d’expériences beaucoup plus personnelles. Mais je pense que ça va être comme ça sur mon projet en général : certains titres très engagés alors que d’autres pas du tout. Et je suis à l’aise dans les deux.

LVP : Au niveau du militantisme, beaucoup estiment qu’en tant qu’artiste, chaque prise de parole est une prise de position. Es-tu à l’aise avec cela ? 

Saskia : J’ai l’impression qu’il y a un politiquement correct qui est de plus en plus restreint et que donc tu as toujours un peu peur d’en dire ou d’en faire trop. Alors oui, il y a une certaine réalité de ce monde qui ne va pas si bien et qui est mise en lumière par le biais des réseaux sociaux, entre autres, et face à laquelle il est très difficile de rester insensible. Du coup, on peut voir un activisme général qui monte, notamment dans le monde de la musique. Mais, d’un autre côté, on s’aperçoit assez vite d’un phénomène qui suit la logique du “Ah, parce que lui·elle le fait, moi aussi je dois le faire” et je ne préfère pas rentrer là-dedans. C’est pour cela que je ne m’auto-proclamerais pas militante dans mes chansons. Certes, je peux l’être personnellement dans ma vie privée, mais dans ma musique je sors un truc parce que j’ai besoin de le sortir, que ce soit dans l’émotion ou dans les faits, sans vouloir à tout prix faire l’apologie de telle chose ou conscientiser les gens par rapport à une autre. Ma démarche n’est pas fondamentalement moralisatrice.

LVP : Tu fais partie de cette nouvelle vague d’artistes féminines qui, ces dernières années, semblent se réapproprier la scène musicale bruxelloise, aux côtés notamment de Lous & The Yakuza, Iliona, Judith Kiddo ou encore – celle qu’on ne présente plus – Angèle. Peut-on parler de mouvement

Saskia : Pour être honnête, je vois ma carrière de façon assez “egocentrée” et j’ai tendance à trop visualiser mon parcours à travers des œillères qui m’empêchent un peu de me situer dans tel mouvement ou groupe. Maintenant, je me rends bien compte que je fais partie de cette vague, que ce soit à travers les médias ou les gens qui m’en parlent et je trouve ça vraiment gratifiant et bénéfique pour moi d’évoluer au milieu de toutes ces femmes artistes. Je suis persuadée qu’il n’y a pas plus d’artistes féminines qu’avant, mais que la lumière qui leur est accordée est plus grande maintenant qu’auparavant. Forcément, Angèle a fortement contribué à ce phénomène et je trouve que cela fait du bien, que ça diversifie, colore et nuance la scène musicale bruxelloise.

LVP : Ton côté control freak semble se faire ressentir au niveau visuel et esthétique de ta musique, comme sur le clip de La Mer que tu as pensé toi-même. C’est essentiel pour toi de mener le bal ? 

Saskia : Oui, beaucoup ! Déjà, je trouve que si tu décides de faire un visuel pour un morceau, il doit être aussi bien que la chanson et il doit venir le renforcer, le sublimer et l’élever, sans quoi il risque de le détériorer. D’où l’importance centrale du côté esthétique de mon art et mon besoin de m’y impliquer à 100%. Par rapport au visuel de La Mer, on a énormément brainstormé avec le réalisateur pour pouvoir se compléter et proposer le meilleur clip possible.

LVP : D’ailleurs, en parlant de ce clip, on y retrouve beaucoup de messages cachés. Tu peux nous éclairer ? 

Saskia : L’objectif, c’était de retranscrire ce que la chanson disait de manière métaphorique et de mettre en avant les éléments que j’estimais indispensables, comme la dualité entre le constat et la passivité. En ce sens, on a trouvé pertinent d’utiliser la figure du musée comme un symbole de ce paradoxe : le public constate l’œuvre mais ne peut pas l’approcher. C’est une façon poétique de transposer la réalité actuelle, celle d’une population consciente des problématiques liées à la pollution des océans, mais passive et distancée. Finalement, la petite fille en fin de clip représente la nouvelle génération qui décide de s’affranchir de cette passivité pour s’engager. Elle personnifie tous les mouvements de ces dernières années menés principalement par les plus jeunes et qui font progressivement évoluer les choses, contrastant avec le manque d’engagement des générations précédentes. Parallèlement, cette petite fille me représente moi, plus petite, à l’époque où je la voyais autrement, la mer.

LVP : Tu aurais un petit coup de coeur musical à nous partager ? 

Saskia : En ce moment, mon dernier coup de cœur en date c’est indéniablement Billie Eilish ainsi que son frère FINNEAS, j’ai vraiment accroché avec leurs derniers projets when we all fall asleep, where do we go? et Blood HarmonyNiveau francophone, j’ai eu un véritable coup de cœur pour Yseult qui a une voix incroyable.

LVP : La suite pour Saskia, ça s’annonce comment ?

Saskia : Ça s’annonce lourd !

 

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