Sirens of Lesbos et son havre de paix politique
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Auteur·ice : Rafael Dufour
19/10/2023

Sirens of Lesbos et son havre de paix politique

Sur Peace, le dernier album de Sirens of Lesbos sorti le 22 septembre 2023, les oiseaux chantonnent et les cascades sont couleur bleu turquoise. Le quintet Bernois parfait son style idiosyncratique avec un disque émoustillant, à l’atmosphère enchanteresse. En arrière-plan, Peace discute avec adresse les notions de sobriété, de simplicité et d’unité, comme éléments clés pour guérir les maux de nos sociétés modernes. Sirens of Lesbos a plus les pieds sur terre que sa musique ne le présume avec certes un œil averti sur le présent, mais surtout un œil toujours tourné vers le futur. 

La musique de Sirens of Lesbos paraît aujourd’hui si légère et confortable. Et cela n’a pourtant pas toujours été le cas. La formation du groupe suisse remonte à 2013 lorsque Jasmina Serag, Melvyn Buss et Arci Friede se lancèrent pour le fun le défi d’écrire et produire un hit taillé pour les clubs à Ibiza. Il en résulte en 2014 Long Days, Hot Nights, de la house piano inerte et molasse, empêtrée dans de pénibles gimmicks de club. Alors que l’EDM est plus mainstream que jamais au début de la décennie 2010, le titre connaît un certain retentissement. De remix par des DJs établis à l’arrivée de la chanson aux oreilles des grands labels, le groupe poursuit son ascension jusqu’à signer chez Sony. S’insérer dans l’industrie musicale, c’est rapidement se confronter aux intérêts économiques des labels qui compromettent souvent la liberté créative des artistes. Sirens of Lesbos, pour qui la musique est trop importante pour céder à ces injonctions, se met alors à l’écart du nerf mercantile de l’industrie musicale. Le groupe prend enfin son envol artistique en tant que quintet, rejoint par deux autres membres que sont la chanteuse Nabyla Serag, sœur de Jasmina, ainsi que la directrice artistique Denise Häberli

© Bintakopp

Finie l’EDM inanimée, Sirens of Lesbos s’ouvre à une musique clairvoyante, instinctive et dégagée comme l’horizon marin. En 2023, le collectif continue encore de s’ouvrir avec son deuxième album studio Peace, une navigation groovy entre la néo-soul, la pop, le RnB, le yacht rock, la chillwave et le hip-hop. Comme son prédécesseur Sol (2020), Peace consiste en un délicat collage de textures, d’atmosphères et d’énergies. Les tempos se déploient un par un avec fluidité, entre sommets et vallées, comme le font les vagues et les marées. Le tout brille en cohérence grâce à l’intuition musicale extraordinaire du groupe, qui sert de fil conducteur entre les morceaux. 

Sur Baybaybae, les synthés funkys se prélassent avant que ne s’impose le saxo au milieu de la piste pour un solo plein de vitalité. L’interlude de moins de deux minutes se transforme en jam session enregistrée, où toutes les parties musicales semblent s’accorder spontanément. L’allure s’accélère ensuite pour transitionner vers le bijou indie pop Run Run Run, qui transpose les accords de pianos excentriques de How Many Miles, issu de leur premier album. Dès les premières secondes, ce piano tout droit sorti d’un hit des années 70 nous renverse comme un ouragan avec sa cadence ludique et accrocheuse. Puis un nouvel élan est donné grâce aux voix des sœurs Jasmina et Nabyla Serag, si souples et graciles qu’on imagine presque les deux chanteuses sautiller de façon coordonnée dans une prairie. Le couple Baybaybae / Run Run Run incarne le schéma général de l’album : un ensemble de courbes et de détours nuancé par de plus grands momentums. Sirens of Lesbos s’accorde ce large espace créatif pour laisser fleurir toutes les possibilités musicales. La versatilité du groupe est en premier plan, sans que cela ne paraisse être l’objectif. 

Toutefois, derrière les harpes célestes, les synthés cozy et autres carillons édéniques se cachent les turbulences politiques et sociales du monde d’aujourd’hui qui interrogent Sirens of Lesbos. Peace fait état d’une société rongée par le matérialisme, la vitesse et l’opulence, n’ayant pour obsession que les futilités de la vie. L’album s’introduit par Bowie (feat. Erick the Architect) et son minimalisme feutré, qui gravite autour de la formule de “Everything you chase / Runs away”. Le rappeur Erick the Architect, dont le flow d’East Coast épouse parfaitement le cadence soul du titre, teint d’espièglerie l’affirmation des sœurs Serag (“In a old school caddy wagon / but you know I keep it clean”). Sur l’interlude After the Beep, Jasmina Serag se livre à une sorte de slam sur toutes les contradictions de l’Homme moderne (“You date legal teens and beauty queens but you don’t know like what real love means”). 

En bref, le commentaire sur l’éphémérité des désirs et les vanités humaines s’étend sur tout l’album. Le sujet est exploré et répété sous toutes les formes possibles. Le groupe dit vouloir amener son regard critique “d’une manière qui parle à tout le monde”. Une réussite pour l’album qui arrive pour autant à ne jamais tomber dans le pessimisme et l’alarmisme lourd. Ainsi, loin de tout œil subversif sur le monde, Peace tend plutôt à créer un élan collectif vers une société solidaire. Cette vision est très claire dans Sweet Harmony, reprise du tube de The Beloved sorti en 1993. À partir de la mélodie et du refrain de la chanson originale, le quintet suisse clame une unité paisible et solide à la base de leur modèle utopique. L’idée pour cette chanson a émergé lors de l’accession de Trump à la Maison Blanche en 2017, un point de rupture sociale pour beaucoup de citoyens, notamment racisés et LGBTQ+.

© Simon Habegger

Si la lumière au bout du tunnel est possible, c’est parce que Sirens of Lesbos s’efforce de maintenir pendant 38 minutes un paradis musical. Les sonorités rayonnent toujours d’espoir, même lorsque le chaos est mis sous nos yeux. Comme dans Candid Mess (feat. Joshua Idehen) qui, sous son air planant, constate le déni collectif face au réchauffement climatique. “The world is, the world is falling apart”, chante une des sœurs avec un calme olympien, tout en survolant un motif afro-beat revisité. 

Entre Baloo qui s’enthousiasme avec Moogli « qu’il en faut peu pour être heureux » et Sirens of Lesbos dans leur nouvel album, il n’y a pas une grande différence, l’épicurisme est le même. Peace nous convainc d’un futur meilleur avec une force discursive qui réside, au-delà des mots, dans un panel sonore cohérent et immersif. Pour le comprendre, faites écouter l’album au premier de vos amis et attendez qu’il vous sorte « il y a grave une vibe ». Nos premiers émerveillements commencent en fait à partir de très peu. 

Sirens of Lesbos sera de passage en France ce vendredi 20 octobre pour un show au POPUP du Label. Nous aurons à cette occasion l’opportunité de parler avec eux de leur nouveau projet ! On a hâte, vous aussi ?

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