Suzane, un cri de colère pour un vent de liberté

Tu fais tourner ?
Share on Facebook
Facebook
Tweet about this on Twitter
Twitter
Email this to someone
email

Trois semaines après la sortie de son premier album “Toï Toï”, Suzane se produira demain soir sur la scène des Victoires de la musique. Nommée dans la catégorie “Révélation scène” aux cotés d’Aloïse Sauvage et de Hoshi, elle enfilera une nouvelle fois sa combinaison bleue pour enflammer le dancefloor. Sa musique est hybride, faisant défiler des chansons à texte sur un tapis électro. Rencontre avec une chanteuse qui ose regarder la société dans les yeux, capable de transformer une anecdote personnelle en une vérité brulante.

© Photo : Liswaya

La Vague Parallèle : Bonjour Suzane, comment vas-tu ?

Suzane : Tout va bien. C’est cool de parler de l’album, de le présenter maintenant que j’ai la chance de l’avoir dans les mains. Ça fait dix jours qu’il existe et je dois avouer que je suis un peu en apesanteur. On est tous très émus avec l’équipe de se dire que toutes nos années de travail sont maintenant dans nos mains, que cet album existe pour de vrai.

LVP : Pourquoi avoir tant attendu après la sortie de l’EP ? 

Suzane : J’ai attendu longtemps avant de m’autoriser à écrire et à chanter ce que je voulais dire. Après l’EP, j’ai continué à transformer mes morceaux de vie en chanson et ça prend forcément un certain temps. Je n’avais pas envie de presser les choses. Je voulais que tout se fasse naturellement. Puis, on n’a pas tous les jours l’opportunité d’écrire un album, donc je ne voulais pas faire les choses à moitié. Je voulais que cet album sorte de mes tripes mais pas n’importe comment. Je voulais produire quelque chose qui me corresponde à cent pour cent.

LVP : Le titre de l’album “Toï Toï” n’est donc pas en russe mais en allemand et veut dire “bonne chance”. Pourquoi ce titre, tu es superstitieuse ?

Suzane : Non ce n’est pas du russe, ni du chinois ! Mais j’avoue que je me suis aussi demandé d’où ça venait quand je l’ai entendu pour la première fois (rire). C’est une sorte de porte-bonheur. Ce “bonne chance”, il est là depuis le début, depuis ma première scène. Ce jour-là, on m’a dit “toï toï”, l’air de dire “monte sur scène, éclate-toi”. Depuis, j’ai été amenée à faire des plus grosses scènes avec de plus grands enjeux et j’ai encore plus besoin de ce “toï toï”, à vrai dire. Comme une sorte de gri-gri. Certains ont besoin de porter un slip en particulier pour monter sur scène, moi, c’est ce “toï toï” qui me permet d’affronter mes peurs. Cette expression me suit donc depuis le début et je ne me voyais pas la lâcher maintenant.

LVP : La danse a été ton premier instrument. Comment celle-ci influence-t-elle ta musique et comment envisages-tu cette relation entre les mots et les mouvements ?

Suzane : En général, les mots viennent avant les pas mais l’inverse est vrai aussi. Il y a des danses qui influencent ma manière de dire les choses. En fait, j’ai parfois l’impression d’être une Italienne qui a du mal à parler sans les mains. Dans la vie, j’ai besoin d’être en mouvement quand je m’exprime et j’ai peut-être transféré cela dans ma musique. Puis, c’est impossible de pousser un cri en restant immobile. Je trouve que les mots et les émotions sont fortement liés à l’agitation. Pour moi, la musique sans la danse, c’est un peu compliqué.

LVP : C’est compliqué ou carrément impossible ?

Suzane : Je pense qu’au-delà de la danse, le corps est tout le temps en mouvement, quoi qu’il arrive. Je suis incapable de rester statique quand je m’exprime. J’utilise forcément ces deux formes d’expression quand je suis sur scène mais je pense qu’il y a différentes manières de danser et de bouger. Selon la chanson que je chante, la danse sera différente. Parfois, j’ai besoin d’une énergie très forte, presque animale, voire d’une danse de combat. Mais plus tard, je vais aller chercher une danse plus douce ou pas de danse du tout parce que la musique me suffit sur certaines émotions. Tout dépend de l’histoire que je veux chanter. Toutes mes histoires sont différentes donc il y a différentes manières de les raconter.

LVP : Qu’est ce que la danse pour toi ?

Suzane : C’est un langage universel. Selon moi, c’est le meilleur moyen d’appuyer des mots sans avoir besoin de les dire. J’ai réalisé ça quand je suis partie en Chine. Je chantais devant un public qui ne comprenait rien à ce que je racontais mais à travers la danse, j’ai réussi à communiquer avec eux. A leur faire passer une énergie, une émotion. J’avais l’impression qu’ils comprenaient mon message grâce à mes mouvements.

LVP : Ta musique renvoie aussi à des clips très léchés et à une identité visuelle forte. Comment as-tu construit cette image et comment conçois-tu celle-ci ? Vois-tu ta musique comme un projet dans sa globalité, avec un réel équilibre entre les chansons, les textes et l’image ou mets-tu l’accent sur certaines choses plus que d’autres ?

Suzane : En vrai, chaque étape est très importante mais on ne peut pas tout faire en même temps. Il faut être rigoureux et patient. Pour commencer, il faut créer cette musique, il faut écrire le texte. Transformer le silence en musique. Ensuite, quand celle-ci existe, on a envie de lui offrir un visuel pour l’habiller. J’aime bien comparer ce processus à la naissance d’un enfant. Quand il naît, on l’accueille puis on l’habille. Après il grandit, alors on lui apprend à marcher, on l’éduque. Et puis là, j’arrive à l’étape à laquelle je dois lui donner les outils pour se défendre dans la vraie vie. J’ai envie que ce disque existe comme un projet fini et je suis très attentive à cela. Je suis exigeante sur ce qui peut sembler anecdotique. Dans ce projet artistique et émotionnel, je veux que le tableau global soit beau, qu’il attire l’oeil. Pour y parvenir, les choses doivent être carrées, épurées mais visuellement fortes. Et donc, c’est vraiment important pour moi d’aller jusqu’au bout du processus en jonglant avec ces trois éléments qui se servent entre eux ; la musique, le visuel et la danse.

LVP : Ton look est très soigné. Une réelle tenue de combat. Mais quels sont tes combats ?

Suzane : Le message que je voudrais porter à travers ma musique, c’est qu’il faut oser, ne pas laisser la peur se transformer en l’impossible. Quand l’envie est devenue vitale, il faut y aller, qu’importe ce qui existe autour. Que les gens qui ont un truc à l’intérieur d’eux-même ne se privent pas de le sortir juste à cause des autres, qu’ils aillent véritablement vers eux-même. Dans mes chansons, il y a toujours une quête de liberté. Je souhaite qu’un jour, chacun soit libre de choisir qui il veut être sans avoir à se laisser guider par ce que cette société nous impose.

LVP : Dans tes chansons, tu dénonces la réalité de manière très brute, avec des textes directs et des instrus bien sévères. Faire bouger, faire danser pour faire penser, c’est un peu ça l’idée ?

Suzane : Dans mes textes, j’ai tendance à pointer des choses qui sont un peu gênantes et souvent violentes. Donc je pense que cette musique électro, à laquelle on n’est pas forcément prêts quand on écoute de la pop, me permet de lâcher prise. J’aime bien cette ambivalence qui existe entre ces textes sombres et l’instru qui est plus chaude. C’est ma manière d’aborder des sujets tabou avec panache, sans jamais donner de leçon. C’est aussi ma façon de dire qu’au fond, à travers les choses très dures que je peux dire, il y a aussi de l’espoir. 

LVP : Cet album, ce n’est donc pas que de la danse vénère ?

Suzane : Bien sûr que non ! Cette danse vénère vient d’un profond besoin de liberté mais aussi de la certitude qu’il y a de l’espoir. J’espère qu’un jour, on évolue, on lâche prise, on soulève des questions ensemble. Qu’on arrête de me dire ce que je dois faire ou comment je dois m’habiller parce que je suis une femme. Par exemple, dans SLT, les paroles sont très dures mais elles ne servent pas juste à choquer les gens. Le but, c’est de dénoncer une situation pour avancer ensemble. Quand j’écris, j’aborde toutes ces horreurs que je vois et que je ne supporte pas. Cette danse brutale, c’est une manière pour moi de repousser les limites qu’on essaie de m’imposer et de les défoncer. 

LVP : Où puises-tu ton inspiration ? Qu’est-ce qui te donne envie d’écrire ?

Suzane : Notre société est une fameuse source d’inspiration. Quand j’étais serveuse ou plus tard, quand je suis montée à Paris, j’entendais et je voyais tellement de choses qui me donnaient envie de crier et qui m’ont poussées à écrire. Avec la chanson Il est où le SAV ?, je pose la question du réchauffement climatique, pour d’autres, je m’inspire du harcèlement ou des violences faites aux femmes. Tous ces trucs qui me révoltent et qui me font peur. Je pense qu’il y a une suite à tout ça mais qu’il faut se battre pour qu’elle existe. Qu’il faut se battre ensemble pour la liberté. La liberté de vivre sur une planète en bonne santé, de vivre sans avoir peur, la liberté d’être soi, de ne pas être rejeté pour ce qu’on est, mais aussi de choisir sa religion, etc. 

LVP : Et d’où te vient cette écriture si sèche ? Penses-tu que le message est plus efficace quand le langage est plus brut, plus cru ? 

Suzane : C’est naturel chez moi. J’aime bien écrire en “tu” ou en “il” pour prendre part à ce que je raconte, pour me rapprocher encore plus de ce que je dis. C’est une écriture qui me correspond car elle est assez frontale. Quand je suis à l’aise avec une phrase et qu’elle finit par intégrer ma musique, je ne la balance pas en l’air mais je viens l’imposer juste en face des yeux. Dans P’tit gars, certaines phrases sont assez crues mais je ne vois pas comment les dire autrement. Quand je parle de cette mère qui se demande ce qu’elle a fait pour faire un fils pédé, c’est peut-être dur à entendre mais c’est comme ça. Cette phrase, j’espère qu’elle arrive jusqu’au mec qui se sent seul et perdu. Qu’il entende cela et qu’il se rende compte que ce n’est pas lui le problème mais les gens qui l’entourent mal. Alors, c’est peut-être violent mais je décris un monde qui l’est aussi, en fait. L’homophobie et le harcèlement existent et violentent des personnes tous les jours. J’aborde tous ces sujets qui sont loin d’être légers et j’avais besoin que ça sorte de manière brutale. 

LVP : Artiste la plus programmée de l’été dernier, comment vis-tu ce rapport à la scène ?

Suzane : J’aime tellement ça, ce sont de si bons souvenirs ! Ce qui est beau, c’est que chaque scène est très différente. Ce n’est jamais le même public, ni le même festival et donc ce n’est pas la même ambiance. Tu as beau chanter tes chansons dans le même ordre tous les soirs, rien n’est jamais pareil. Et c’est assez impressionnant de recevoir cet engagement de la part des gens. C’est une question de rencontre et d’énergie.

LVP : Quand France Inter te compare à Billie Eilish, ça fait quoi ?

Suzane : C’est plutôt propre, t’as vu ! (rires) En réalité, c’est une fierté d’être comparée à une des artistes les plus singulières du moment. C’est très flatteur. Dans ses chansons, elle pose aussi des drops assez obscurs et il y a pas mal de techno dans ce qu’elle fait. En plus, sa voix vient couvrir tout ça de manière presque soufflée. Elle utilise donc des codes qui ne sont pas du tout dans la pop actuelle et pourtant, elle arrive à être mondialement respectée. Du coup, c’est vraiment cool d’être assimilée à une artiste qui casse les codes et qui a une vraie personnalité. Je suis très fière de ça. 

LVP : En tout cas, elle a récemment cartonné aux Grammy Awards ! On ne peut que te souhaiter la même chose pour les Victoires de la musique. D’ailleurs, prête pour demain ?

Suzane : Le plus important, c’est de préparer ma perf. Je n’ai pas envie de me planter. Le but c’est de faire passer mon message sur ce plateau. Au-delà de ça, je me sens déjà très gagnante de faire partie de cette sélection et de jouer lors de cette soirée. En plus, être nommée pour la “révélation scène”, c’est vraiment particulier pour moi. C’est une catégorie qui a beaucoup de sens par rapport à ce que je fais. Et ce soir, on sera trois meufs sur le podium, ce qui est encore plus stylé. Après, au milieu de toute cette excitation, je ressens un étrange mélange de joie et de trac. Je prends tous les “toï toï” que vous me donnerez d’ici là.