Swing, fermer des fenêtres et en ouvrir des nouvelles

Tu fais tourner ?
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Quelques jours avant la sortie de son bijou introspectif Alt F4, nous avons eu l’occasion d’échanger quelques mots avec l’un des pionniers les plus inspirants de la scène musicale belge. L’humilité et la simplicité de l’artiste sont aussi grandes que le talent et la maestria musicale qui brillent sur ce disque, comme un vent frais de changement et de surprises. Du processus de production à ses inspirations personnelles, Siméon nous dévoile les secrets derrière son nouvel EP incontournable.

© Photo : Davide Fecarotti

La Vague Parallèle : Ton EP solo Alt F4 sort tout prochainement (sorti le 7 février, ndlr), tu es fier de ce disque ?

Swing : Extrêmement fier, oui ! C’est un EP que j’ai fait dans un laps de temps assez court, j’ai dû vraiment le commencer fin mai. Je suis vraiment content que ce soit un 7 titres avec des invités d’exception. Musicalement, j’ai fait des rencontres incroyables avec des producteurs qui m’ont permis de faire des choses différentes, un peu plus pointues et recherchées. Ça, ça me plait.

La Vague Parallèle : C’est déjà ta deuxième sortie sans tes amis de L’ODC (L’Or du Commun, ndlr). Ressentais-tu l’envie ou l’urgence de recréer quelque chose en solo ? 

Swing : Clairement, oui. Après mon premier projet solo, Maraboutj’ai pris le temps de prendre du recul, de le réécouter et de déceler toutes les failles. Notamment le côté candide de certaines thématiques dans lesquelles je ne me retrouvais plus vraiment. J’avais envie de prendre le temps de capturer un moment spécifique, d’arrêter le temps et de raconter qui je suis actuellement. Après, on verra si ce disque reflétera qui je serai demain, mais à l’heure actuelle c’est un véritable reflet de moi que j’ai posé sur Alt F4.

La Vague Parallèle : Tu parles de Marabout, dont l’esthétique est beaucoup plus colorée que ce nouvel EP à l’univers beaucoup plus sombre. Comment expliques-tu cette nuance ? 

Swing : Déjà, j’avais une envie : une forte cohérence entre les morceaux. Je voulais que cet EP prenne cette place particulière que peut-être on ne retrouvera pas dans ma discographie. Cela me tenait à cœur qu’il y ait une couleur qui se dégage et qui soit assez nette, ça explique aussi bien le choix des compositions que le traitement des voix. On a tenté d’uniformiser le tout pour qu’il y ait une vraie couleur Alt F4.

La Vague Parallèle : Tu fais partie du monde du rap depuis quelques années déjà. Au niveau de la scène belge, le rap game semble être marqué par une forte cohésion entre les différent·es rappeur·euses, tu confirmes ça ?

Swing : Oui, il y a un gros noyau dur. On est assez vite amené·es à tous·tes se côtoyer, d’ailleurs pour la plupart, on se côtoyait déjà avant cette explosion du rap belge. En général, on se connaît tous·tes de nom ou on se croise assez souvent, même si on ne se voit pas forcément tous les dimanches (rires). Du coup, même si il y a des différences dans le niveau d’exposition ou de succès, ça permet de simplifier les rapports. L’histoire du rap belge, c’est une super belle histoire : la plupart des acteur·rices actuel·les ne partaient pas forcément dans l’optique de faire carrière, car en Belgique il n’y a personne qui vivait du rap quand on a commencé. Du coup, il y a ce côté où on a tous·tes connu ça, cette envie de faire du rap seulement pour le rap. Et quand ça a explosé, on l’a tous·tes vécu comme une bénédiction et comme une vraie chance. Ça explique peut-être ce côté plus peace, on est sincèrement content·es pour tout le monde quand quelque chose fonctionne.

La Vague Parallèle : Que ce soit au sein de l’ODC ou en solo, on parle souvent de ta musique comme d’un rap conscient. Comment définirais-tu cette notion ?

Swing : Personnellement, j’essaie d’allier l’émotion, le fond et la forme. À partir de ces trois pôles, je m’efforce de trouver un juste milieu qui corresponde à ce dont j’ai envie et à ce que j’aime. C’est un peu comme ça que je définirais le rap conscient. Par rapport à d’autres formes de rap actuelles, c’est vrai qu’on peut sentir que j’ai accordé plus d’importance au fond. Mais je ne pense pas que ce soit forcément réfléchi, ça fait partie de moi : impossible pour moi de composer de la musique sans me casser la tête. C’est la façon dont je m’auto-analyse, mais ça ne veut pas forcément dire que je me pousse à être conscient ou quoi que ce soit. Je ressens juste ce besoin de raconter un truc sur mes morceaux et j’ai du mal à composer des titres dans le simple but de faire passer un bon moment. Mais j’adorerais pouvoir le faire.

La Vague Parallèle : Par le passé, ton rap s’articulait beaucoup autour de thématiques plus générales comme la société, par exemple. Ici, c’est beaucoup plus introspectif, la thématique c’est toi. C’était un processus douloureux ou thérapeutique ? 

Swing : Ce n’était pas douloureux. Si c’était thérapeutique ? Oui, je pense. Je n’ai pas forcément soigné des plaies ou quoi que ce soit, mais je peux dire que cet EP m’a fait grandir. C’était le fruit d’une réflexion, et pas forcément une réflexion à laquelle tu trouves une réponse. Parfois, le simple fait de tourner autour des questions que tu te poses sans espérer y trouver des réponses claires, ça t’apaise profondément et tu avances mieux dans ces questionnements. Du coup, à travers cet EP, j’ai eu l’occasion de repenser la manière dont je vois la vie et celle que j’ai envie de mener, quel genre de personne j’ai envie d’être.

La Vague Parallèle : Alt F4 est un condensé de sentiments différents tels que la haine, émotion particulièrement présente sur le titre qui traite du racisme. C’était facile de canaliser cette rage et d’en faire un morceau ?

Swing : Non, ce n’était pas forcément facile mais comme l’intention de base n’était pas de parler de ça, ça a facilité la chose. À la base, c’est un producteur qui s’appelle Twenty9 qui m’a proposé la prod. Instantanément, j’ai commencé à avoir des mélodies dans la tête et à écrire le texte. Au fil des rimes que je déversais sur papier, le sujet a commencé à se dessiner tout seul. Du coup, ça s’est presque fait malgré moi, je n’avais pas la vocation d’absolument parler de ce sujet sur ce titre. Cette spontanéité m’a aidé à composer N assez simplement et rapidement, sinon j’aurais eu du mal à me livrer sur un thème aussi lourd. C’est un morceau très important pour moi, je ne pensais d’ailleurs pas pouvoir sortir quelque chose comme ça un jour. Des morceaux qui parlent d’amour ou de trahison, tu peux en faire 3-4 sans problème. Mais des morceaux qui traitent de ce sujet-là, je ne pourrais pas en faire deux, ça c’est clair et net.

La Vague Parallèle : Un morceau accompagné d’un superbe visuel réalisé par les studios belges Bleu Nuit. Quel était ton rôle à jouer dans ce clip et pourquoi était-ce important qu’il ressemble à ça ?

Swing : Bleu Nuit, c’est des gens que je connais. Je les ai rencontré·es sur le clip d’Heraclès avec Moka Boka. J’ai beaucoup apprécié leur imagerie à la pellicule et je trouvais que ça collait plutôt bien avec le projet que je créais. Du coup, leur équipe a directement accroché avec le morceau et a voulu bosser dessus en me proposant un storyboard pour le clip. Par la suite, on s’est rencontré·es pour en discuter, changer quelques éléments et on a fini par tomber d’accord sur ce rendu-là. Ça donne un mélange de plein de tableaux de gens différents. Même si le morceau parle de racisme, j’avais envie que le clip mette en images d’autres formes de douleurs et je trouvais cela intéressant de mettre en scène différentes réalités. Il y a notamment ce personnage en pleurs avec son bouquet de fleurs en main qui soulève des questions identitaires qui ne sont pas forcément raciales. La question de l’acceptation de soi est universelle et le clip décrit bien cette idée.

La Vague Parallèle : Serait-il pertinent de qualifier ce titre et son clip d’engagés ?

Swing : Oui, je pense que ce serait pertinent. Mais ma vocation première, c’est tout d’abord de faire une belle chanson. Après, j’espère aussi que certaines personnes pourront aller chercher plus loin et être touchées par le propos. Ça ne veut pas dire que je suis forcément politisé, même si j’estime avoir une vision assez claire des choses qui me déplaisent dans la société actuelle. Je mets mon art au service de la musique avant tout, et je ne crée jamais un morceau pour défendre telle ou telle cause, c’est plus complexe que ça.

La Vague Parallèle : Sur Pas Besoin de Raison, tu répètes “Aujourd’hui je saigne, pas besoin de raison, ça vaut la peine.” Tu voulais transmettre quoi avec cette métaphore ?

Swing : L’idée c’est de se dire que parfois il faut passer par des moments difficiles pour pouvoir arriver à des moments de bonheur. Parfois, on est obligé·es de faire des erreurs pour ne plus les reproduire par la suite. C’est cette idée aussi de voir la lumière dans l’ombre, se dire que tout ça a un but et que c’est nécessaire de galérer par moments. Certain·es l’associeront sans doute à quelque chose de très haut, genre Dieu, parce que c’est quelque chose que l’on retrouve beaucoup dans les textes religieux, ces moments difficiles mais nécessaires. Après, je ne suis pas très calé en religion donc je dirais qu’au-delà de la Bible, c’est une idée qui relève de la nature humaine avant tout. En l’occurrence, le morceau parle d’une relation et exprime cette idée que j’ai parfois besoin de passer par certaines galères pour comprendre certaines choses.

La Vague Parallèle : On retrouve une autre métaphore intéressante, celle de la brousse qui donne son nom au second titre de l’EP. C’est quoi, c’est où la brousse ?

Swing : La brousse c’est une façon de dire que je suis un peu dans le mal, dans le bad. Le morceau parle d’une rupture et le refrain dit : “Mauvaise pensée, mauvais présage voudraient que je ne croie plus en l’amour” et ça reflète ces idées que tu peux avoir en tête une fois qu’une relation se finit et qui te font croire que tu n’arriveras plus jamais à aimer quelqu’un. Du coup, Brousse symbolise ce moment où tu t’es pris un mur et que tu te demandes si tu arriveras à redémarrer la caisse, à rouler à nouveau et à apprécier autant la conduite qu’avant de t’être pris ce mur.

La Vague Parallèle : Une métaphore automobile sur l’amour, c’est joli ! (rires)

Swing : T’as vu ça ? (rires)

La Vague Parallèle : Autre métaphore majeure de l’EP, c’est le mystérieux titre : Alt F4 qui est, en réalité, un raccourci clavier qui permet de fermer des fenêtres. Y aurait-il une fenêtre ou un chapitre en particulier que tu comptais fermer avec ce disque ? 

Swing : Je voyais plutôt la chose de manière plus large. C’est une façon de symboliser le fait que ce projet, c’est vraiment une image de ma perception actuelle des choses. La fenêtre s’est ouverte quand j’ai commencé l’EP et elle s’est refermée quand je l’ai terminé. Je passe déjà à la suite, donc ça ouvre de nouvelles fenêtres d’une certaine manière. Selon moi, le titre permet aussi d’indiquer la singularité de cet EP qui est une entité à part entière. Ce n’est pas un EP en attendant l’album ou quoi que ce soit, c’est juste une parenthèse.

La Vague Parallèle : On parle de projet solo mais tu n’es pas si seul, finalement. En effet, tu partages l’EP avec trois artistes : Nemir, Dūne et Angèle. Comment s’est passée la collaboration avec cette dernière ?

Swing : J’ai travaillé le morceau avec Dūne, Crayon et Twenty9. On a commencé à travailler le morceau avec le refrain et la voix de tête. Après, à force de réécouter ce qu’on avait produit, je me disais qu’une voix féminine, ça pourrait être cool. Je tenais beaucoup à une voix haute et très pure, et c’est tout logiquement que j’ai pensé à celle d’Angèle. C’est une artiste que je connais via son frère Roméo Elvis qui est un ami à moi. En plus, je trouvais ça vraiment intéressant de l’entendre sur ce registre un peu plus deep et différent de ce qu’elle a pu faire auparavant. J’étais persuadé que ça lui irait trop bien et qu’elle apporterait musicalement quelque chose à S’en Aller. Au delà du nom, c’est sincèrement parti de cette envie musicale. Du coup je lui ai envoyé une démo, elle l’a écoutée et elle a kiffé ! Elle a écrit un texte à partir de cette démo, on s’est retrouvé·es en studio pour enregistrer et, voilà, le morceau est là.

La Vague Parallèle : Tu parles de cette fameuse voix de tête que tu assures au début, c’est assez différent de ce que tu as pu faire par le passé, c’est beaucoup plus chanté. Étais-tu à l’aise dans ce registre-là ?

Swing : On n’est jamais totalement à l’aise quand on tente un nouveau truc (rires). À un moment, je me demandais même si cette voix très haute que j’assurais ne serait pas plus pertinente si elle était interprétée par une chanteuse. Finalement, je me suis rendu compte que ça servait aussi à ça un EP : tenter, se surprendre. Surtout sur un projet comme celui-là qui se voulait différent musicalement. Mais c’est vrai que c’est particulier, limite on se demande si c’est vraiment moi (rires). Mais c’est justement ce que je trouve cool. Et puis, ça ouvre d’autres portes pour la suite, si les gens accrochent avec cette facette de ma musique, ça me laissera plus de libertés dans mon art.

La Vague Parallèle : Il y a des lives qui arrivent pour défendre cet EP, notamment La Maroquinerie ou l’Ancienne Belgique. Comment imagines-tu l’interprétation de ces morceaux sur scène ?

Swing : En ce moment, on est en train de travailler le show. On a un peu agrandi l’équipe avec notamment un batteur qui s’appelle Veeko Morlet, toujours mon pote Junior Goodfellaz aux platines et un ingénieur du son, Morgan, avec qui on bosse en studio pour travailler les morceaux et trouver la meilleure façon de les mettre en valeur sur scène. Grâce à lui, on a la liberté de réinterpréter les titres comme on le souhaite et rendre l’ensemble beaucoup plus organique et musical. L’avantage, avec les morceaux de Alt F4, c’est que j’ai l’impression qu’on pourrait aussi bien les jouer avec un full band qu’avec un seul DJ, et ça élargit le champ des possibles.

La Vague Parallèle : Quel aspect de ce projet veux-tu le plus mettre en avant ?

Swing : Mon seul souhait, c’est de pouvoir parler de la musique, dans sa forme la plus pure. Même si j’ai tendance à parler de trucs qui peuvent se référer à des débats sociétaux, j’aime mieux mettre en lumière ma musique et les personnes impliquées. Au delà des featurings, il y a tou·tes les collaborateur·rices qui sont dans l’ombre mais qui sont presque plus important·es que moi sur ce projet, car ce sont elles·eux qui ont donné naissance à cette couleur musicale qui porte l’EP. Du coup, je trouve ça important de remettre les mérites à cette grande équipe qui constitue l’âme du projet.

La Vague Parallèle : Ton coup de cœur musical du moment ?

Swing : Aftertheparty ! C’est un jeune Américain qui réalise tout par lui-même, dans sa chambre. C’est du rap avec une certaine influence cloud, ça vaut vraiment le détour. Vory aussi, j’aime bien. C’est un rap qui peut faire penser à celui de Tory Lanez ou Bryson Tiller : du rap chill que j’aime beaucoup. Au niveau francophone, je dis Moka Boka, direct. Il a sorti un album Juste Avant Kwami qui est dingue, il est trop fort. Et puis, en plus, c’est la famille donc c’est encore mieux. Quand on kiffe ce que font nos potes, c’est le top ! Sinon je pense à un petit gars qui s’appelle Roméo Elvis, il démarre donc il faut lui donner de la force (rires). Si vous avez des plans, un petit concert dans une maison des jeunes, ça peut être sympa.

La Vague Parallèle : Si tu devais décrire ta musique en un seul plat, ce serait lequel ?

Swing : Il faudrait que ce soit un plat assez subtil, parce que ce n’est pas un EP de bourrin. Ce n’est pas des pâtes bolognaise mais ce n’est pas non plus du caviar. Je verrais plutôt une sorte de salade césar, un truc quand même assez doux et assez fin, qui fait du bien, quoi ! Mais c’est nul de dire salade césar un peu, non ?

La Vague Parallèle : Ah mais c’est très bien salade césar

Swing : Allez, salade césar alors ! (rires)