Swing, prince du rap sentimental avec Alt F4

Tu fais tourner ?
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Du rappeur à l’artiste. S’il avait déjà conquis le petit monde de la musique avec ses projets précédents, que ce soit au sein du collectif L’Or du Commun avec le sublime Sapiens ou en solo avec son EP Marabout, Siméon Zuyten (de son vrai nom) revient aujourd’hui dévoiler un alter ego musical plus profond encore avec un nouveau disque sans failles. Les seules faiblesses retrouvées sur Alt F4 sont finalement les siennes qu’il décide de poser sur la table et d’enrober de productions léchées, de rythmes vaporeux et de mélodies enchanteresses. Introspection et sentiments sont au rendez-vous et se révèle alors la magie artistique de Swing qui s’impose en prince du rap conscient.

Fruit de la collaboration entre la maison Labrique et celle d’Urban [PIAS]Swing est devenu un membre pionnier de cette scène rap bruxelloise si florissante. Il est de celles·eux qui articulent puissance de flow, intelligence de plume et vivacité de rythmes autour d’un rap mâtiné de genres musicaux divers pour donner naissance à des compositions uniques. Comme il le dit si bien lui-même, “impossible pour moi de composer de la musique sans me casser la tête“, et cette attention particulière pour son art se ressent sur chaque ligne, chaque variation de tempo et chaque nappe instrumentale qui composent ensemble le bijou Alt F4. Derrière ce nom énigmatique, un raccourci clavier : celui qui permet de fermer les fenêtres. Celles d’un passé ecchymosé, teinté d’un racisme qu’il tacle sur le somptueux N, ou encore celles (toujours entrouvertes) des avis de tempêtes intérieures abordées sur l’introspectif Gris, qui résonne comme une crise existentielle délicieusement urbaine. Mais si certaines fenêtres se ferment, d’autres s’ouvrent et permettent de découvrir une facette nouvelle du poète qui crée la surprise en se dévoilant chantant et mélodieux là où on l’attendait plus ancré dans un rap classique. C’est ainsi que la plupart des morceaux hybrident subtilement la frontalité d’un Swing rappeur et la volupté d’un Swing chanteur. Audacieux mais réussi, ce tournant stylistique est un coup de maître qui rajoute à ces sept pépites la dose nécessaire de fraîcheur et de complexité permettant aujourd’hui d’élever l’EP au rang de petit chef-d’œuvre, reflet fidèle du métissage musical de l’identité artistique de Siméon.

Une identité qui passe aussi par le visuel, élément chéri par l’artiste qui donnera à ce projet une couleur sombre et morose troublante et magnétisante. Des tableaux et un esprit mis sur pied par les esprits visionnaires du studio Bleu Nuit, incontournables nouveaux·elles prodiges bruxellois·es de la production visuelle. L’univers instauré ici est moins jovial que sur le précédent Marabout, traduisant aussi cette volonté de creuser plus profondément encore, de stimuler la torpeur sentimentale que trop de barrières et de pudeur ont instaurée. Finies les blessures ankylosées, Swing s’y attaque avec finesse à coups de couplets intimes empreints de transparence ultra-personnelle et de questionnements semi-existentiels. Le tout sur les beats incandescents du maître Krisy aka De la Fuentes aka le beat maker le plus chaud du plat pays qui vient ébouillanter le disque, notamment sur l’ardent Gris. À la prod toujours, on retrouve Sam Tiba, petit génie plus connu sous le nom de Club ChebalTwenty9, activement présent sur le beau Taciturne du génial Dinos, et le Parisien Eazy Dew, magicien derrière l’incandescent Sur Mon Nom des déjantés Caballero & Jeanjass. Finalement, le duo français composé de Dūne et Crayon s’invite également sur l’EP pour insuffler un élégant esprit mielleux et chill. Du beau monde pour du beau rendu, c’est bien entouré que Swing est parvenu à construire la musique d’Alt F4 de façon complète et organique, plus minutieux que jamais quant au potentiel musical et mélodique de ses compositions.

Plongeons-nous alors dans le vif du sujet : que valent ces sept titres ? Sept salles, sept ambiances. Si on vous avait déjà étalé tout notre amour pour le morceau dans cet article, on se permet de vous le répéter : ce morceau est un monument. Alimenté par la haine et la hargne de Swing, entre lignes engagées et sujet houleux, c’est en véritable catharsis que s’impose le titre comme pierre angulaire du projet. Pas étonnant qu’il ait été désigné comme premier single pour réintroduire l’artiste à son public. La même virulence se retrouvait quelques semaines plus tard avec la sortie de Gris. Par son instru trap et brutale, on s’attend, aux premières secondes, à un rap plus classique et déjà vu. Il n’en est rien. Dès les premières prises de micro, le flow de Swing est mêlé à des notes chantées aiguës et fondantes. Un véritable souci du détail semble régir l’ensemble avec un soin particulier apposé non plus seulement à l’impact des mots mais aussi à la sonorité de ceux-ci. C’est à l’occasion d’un live pour la radio parisienne Générations qu’on découvrait cette nouvelle facette toute en mélodie qui permet à l’artiste d’exploiter des forces vocales inexplorées jusque-là. Des éclats de voix que l’on retrouve de façon plus explicite sur le délicat S’en Aller, partagé avec le grain inimitable d’Angèle, notre sensation à frange bien de chez nous. Pour cette collaboration noir-jaune-rouge, c’est aux côtés de DūneCrayon et Twenty9 que Swing va prendre le risque de poser son timbre chaud pour assurer une voix de tête surprenante et presque méconnaissable qui siège sur cette pépite deep et voluptueuse à souhait. À cela vient se juxtaposer la délicatesse voilée de l’autrice du monumental Brol et le mélange des deux univers signe un titre d’exception. Bruxelles sourit de fierté.

On vous parlait de genres musicaux entremêlés, voilà que même le gospel semble s’être fait une place sur Pas besoin de raison avec des choeurs célestes qui s’élèvent à l’arrière-plan de cet hymne à la détermination. Un brin plus solaire que le reste du disque, le morceau offre une perspective positive du futur à venir avec un Swing plus inspirant que jamais qui s’éveille sur des lignes telles que “Faut qu’on trouve le bon dans ce que la douleur apporte. J’avancerai jusqu’à finir accroupi, j’ai pris des virages pas des raccourcis.” Empowerment et espoir. On retrouve aussi de la soul et du hip hop sur Soon. Sur celui-ci, c’est non seulement la langue mais aussi tout le groove sensuel de la musique anglophone que l’on retrouve, notamment grâce aux refrains langoureux de Dūne. Ceux-ci divisent les couplets une fois encore mi-rappés mi-chantés de Swing qui impressionne de justesse sur une structure mélodique irrésistible élançant par moments sa voix et ses mots dans une fibre plus pop qui fait chaud au cœur.

Arrive alors la fin de l’EP, la cerise sur le gâteau. Comment peut-on viser aussi juste que le sublime Indélébile ? Pour l’occasion s’invite alors Nemir, diamant brut du rap francophone au capital sympathie gros comme le monde. De sa voix rauque et perçante, il contribue à la magie de notre coup de cœur de l’album. Le titre est un concentré de chaleur : celle de la voix de Swing, celle du flow de Nemir et celle d’une instru magistrale qui mêle piano, guitare électrique, batterie et ce qui semble être une suite de notes de cuivres modulées de façon électro. Les rimes de l’artiste se marient alors complètement au rythme de la mélodie pour mettre en lumière une fluctuation cohésive et imparable. Le clou du spectacle réside dans la longue outro qui clôture non seulement le morceau mais aussi l’EP. Les voix des deux chanteurs fusionnent alors pour se coordonner sur les lignes “En moi que des traces indélébiles, dis-moi comment déchiffrer les signes” qui se répètent crescendo, dans une intensité grandissante apportée par un fond gagnant graduellement en consistance avant d’exploser dans un grand final instrumental qui laissera même une fibre rock s’inviter par de puissants riffs de guitare électrique. Explosif et virevoltant, il nous tarde d’entendre la pépite galvaniser les foules de Belgique et d’ailleurs.

Dans la foulée d’autres partisan·es du rap à la plume inspirée tel·les que ChillaLuidji ou Moka BokaSwing use de la tribune de son rap pour faire la part belle à une poésie introspective bouleversante. Pas foncièrement politisé ou engagé, Alt F4 n’est mû que par la simple volonté de faire vibrer la musique sous sa forme la plus pure, avec un retour soigné aux fondements-même des racines mélodiques et rythmiques de ses compositions. Un pur bijou de musicalité qui déconstruit les idées fixes rattachées à la musique urbaine. De rappeur de renom à artiste complet, Swing réajuste sa couronne de prince des rimes avec un EP remarquable sur tous les plans.

© Photo : Louis Lekien pour Bleu Nuit Studios