That! Feels Good! : une escapade délicieuse dans le disco accompli de Jessie Ware
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Auteur·ice : Rafael Dufour
23/05/2023

That! Feels Good! : une escapade délicieuse dans le disco accompli de Jessie Ware

Après s’être dévoilée en nouvelle reine du disco avec le somptueux What’s Your Pleasure? en 2020, Jessie Ware réaffirme fermement ce statut avec son 5ème disque That! Feels Good! sorti le 28 avril 2023. Toujours aussi exquisément disco, l’album marque un tournant plus lumineux et se détermine à infuser une musique libératrice et fédératrice, ancrée dans les lois sacrées du genre. Par-dessus tout, la musique de la pop star anglaise sonne enfin comme le résultat d’une artiste en totale phase avec elle-même. Impulsive, sans concession et plus contagieuse que jamais, la nouvelle version de Ware s’impose comme une injonction au plaisir.

Pleasure is a right” : c’est ce qu’élève plusieurs fois Jessie Ware dans la chanson-titre d’ouverture de son nouvel album That! Feels Good!. Dès le début, elle annonce la couleur : le plaisir est chose publique et donc personne ne devrait y renoncer. En introduisant l’album au nom de ce leitmotiv politique, Ware montre qu’elle a compris que le disco est un genre musical indissociable de l’expérience collective du sens. Car avant d’être un genre musical, le disco est une vibration qui doit être ressentie sous l’impulsion d’un magnétisme réunissant les corps à la moindre corde de basse pincée. 

Si le disco naissant de Jessie Ware a convaincu en 2020 avec son What’s Your Pleasure?, c’est parce que l’artiste s’est dédiée à la transmission de la sensation avec un dévouement quasi religieux. Remarquée auparavant pour sa sophisti-pop docile, Jessie Ware est entrée, à la surprise générale, dans la course au disco revival du début de décennie aux côtés d’autres pop stars comme Dua Lipa, Kylie Minogue ou Róisín Murphy. Dans l’apathie généralisée caractéristique d’une pandémie mondiale, l’Anglaise nous rappelle ce qu’est ressentir. Ware capte avec authenticité l’essence disco, se balançant sensuellement entre retenue et relâchement et puis le tour est joué ! Ware venait de créer avec What’s Your Pleasure? un classique disco-pop de la décennie 2020 à côté duquel il est impossible de passer à côté. 

Si les deux opus disco de Ware ont beaucoup en commun, That! Feels Good! ressort comme étant l’alter ego angélique de son prédécesseur : rayonnant, extatique et espiègle, jouant de refrains plus abrasifs qui ne divaguent jamais quand son homologue, plus ténébreux, excelle dans le disco synthétique suave qu’on aurait clairement pu retrouver au Studio 54. Moins langoureux, That! Feels Good! invite à l’éveil collectif avec un tas d’impératifs fédérateurs comme on les apprécie sur Le Freak de Chic. Les plus galvanisants restent ceux du lead single Free Yourself

Free yourself

Keep on moving up that mountain top

[…]

Don’t stop

Don’t stop

Jessie Ware est comme votre monitrice d’aquagym préférée mais en (beaucoup) plus engageante. Plus décent peut-être, on pourrait la comparer à la maîtresse de cérémonie d’un grand gala excentrique. À la manière des incontournables divas des années 70s/80s comme Diana Ross ou Donna Summer, elle mêle charisme et chaleur humaine, mettant à profit ses remarquables capacités vocales pour insuffler la vie sur un tourbillon de beats élastiques et de synthés fougueux. Sur le décadent triptyque Beautiful People / Freak Me Now / Shake The Bottle, Ware se montre particulièrement accessible tout en gardant en constante ligne de mire l’euphorie du dancefloor. Quand la première chanson insuffle le rush émotionnel d’un début de soirée, c’est le déchaînement insouciant à son apogée qu’incarne la seconde à travers des boucles funk inarrêtables. Enfin, le ridiculement fun Shake The Bottle dévoile la compositrice sous un jour jusque-là inattendu. Celle-ci y liste les noms des hommes avec lesquels ça n’a pas abouti amoureusement, comme autant de vignettes de types tels que l’avare (“Eddy was romantic / But he never ever paid”) ou l’immature (“Matthew was a classic / Just like his pick up truck / He still lived with his mother”). En expérimentant ce style de songwriting, elle démantèle avec un parler sarcastique l’ego de tous ces hommes pour valoriser en filigrane la thèse maîtresse de l’album : la vie est plus belle quand on prend les choses avec légèreté.

Plus qu’une idée en suspens dans l’album, cette thèse est portée par Jessie Ware comme une redéfinition de son persona. That! Feels Good! confirme la volonté de la chanteuse d’être spécialiste de la musique qui fait du bien. Dès ses introductifs “Mmmh” d’extase, l’album sonne comme un soulagement, du moins comme le sentiment d’un équilibre retrouvé. En son centre : le lâcher-prise. Le single Pearls le métaphorise par “danser jusqu’à en perdre ses perles”. La chanteuse y célèbre toutes les parties d’elle-même, (“I’m a lady, I’m a lover / A freak and a mother”), balayant toutes les pressions sociales qui tenteraient de freiner son hédonisme. Ce renouveau émancipateur est l’idée motrice du théâtral Begin Again. À l’image d’une comédie musicale de Broadway, les harmonieux accords de trompettes et de piano reflètent son ambition de voir toujours plus large. “Can I start again? Can we start again?”, chante plusieurs fois crescendo la chanteuse, comme si se dessinait progressivement l’arrivée d’un espoir révélateur.

 

Dans une ère post-Renaissance dans laquelle nous n’avons pas fini de vouloir danser, Jessie Ware continue de porter glorieusement le flambeau. Son nouveau disque offre un œil inédit sur le disco moderne quant à sa faculté à mêler le raffinement typique de la chanteuse aux joies spontanées du genre. La vivacité des énergies qui se bousculent avec la volupté des proportions : c’est tout l’effet de l’enthousiasme effréné de That! Feels Good!.

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