Une immersion en pleine session du Chantier des Francofolies
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Auteur·ice : Joséphine Petit
11/06/2024

Une immersion en pleine session du Chantier des Francofolies

| Photos : Bydimworks

Un jeudi d’avril, on pose nos valises à La Rochelle sous un ciel bleu et un soleil doré, avec l’impression de mettre les pieds dans une carte postale. Si le sentiment d’être en vacances revient constamment nous titiller dans cette ville de bord de mer, nous ne sommes pas là par hasard. Cette semaine, a lieu la dernière session du Chantier des Francofolies avec DITTER, Arthur Fu Bandini et Liv Oddman. Mais qu’est-ce qu’une session et qu’est-ce que le Chantier ? On vous raconte. 

Direction le front de mer, premier arrêt : la maison Deman, une ancienne maison d’artiste confiée aux Francofolies, où ont lieu résidences et ateliers, dans laquelle artistes et équipe se côtoient chaque jour et qui révèle très vite l’esprit familial du dispositif. Alors qu’on pénètre dans ce lieu chaleureux, les voix lointaines de DITTER se glissent jusqu’à nos oreilles depuis le premier étage. “Ahhh, before anyone says it for you, ahhh, you should ask yourself if it’s true” (Follow No One). Le groupe est en atelier chant avec Carole Masseport. Tout de suite, l’envie de se faire tout·es petit·es nous prend : le cadre a beau être léger, on sent une aura studieuse se dégager de cette maison. Et pour cause, pendant une semaine, trois artistes et groupes de la sélection du Chantier des Francos en font leur lieu de travail pour des ateliers en tous genres : éveil corporel, chant, discussions, massages, avec un studio à disposition et surtout, des professionnel·les pour les conseiller et les guider dans la démarche, le tout face à l’océan. On se glisse rapidement dans la salle baignée de soleil où Rosa, François et Samuel travaillent les harmonies d’un nouveau morceau : un moment de grâce qui nous fera tout autant sourire que frissonner. Iels se rassurent entre elles·eux, on sent beaucoup de bienveillance à travers des regards complices et un humour toujours sans faille. On rit aux éclats lorsque Rosa explique “ça m’aide” en levant le bras et que Carole lui répond “sa mère, t’as dit ?”.

Deuxième arrêt : le véritable Chantier des Francofolies. Ancien chantier naval reconverti en salle de 150 places, situé à deux pas de la maison Deman et au plus près de l’océan, le lieu regorge de sourires, de bienveillance et d’entraide. Car ici, alors que devant les portes, le club de voile s’active à mettre à l’eau ses bateaux, les plateaux s’enchaînent toute la journée sous l’œil expérimenté des contributeur·ices. Lorsqu’on y met les pieds pour la première fois, c’est Arthur Fu Bandini qui occupe la scène et déroule son live devant Jean-Noël Scherrer (Last Train), Sébastien Hoog et Anne Journo, professeure de danse. Un canapé est posé au centre de la salle et derrière, un groupe de lycéens observe la scène avec envie. Dans la magie des coulisses, on capture un instant de lumière alors qu’Arthur chante son dernier morceau dans la fosse, comme à son habitude et se retrouve entouré des lycéens qui dansent alors sans retenue comme on le voit rarement en concert. Commence ensuite un échange entre l’artiste et les contributeur·ices sur le filage qui vient de se dérouler. Tout y passe : présence scénique, adresses au public, structure des morceaux et même la setlist. La pression monte tandis que dans quelques heures, les trois formations joueront dans cette même salle devant les partenaires du dispositif et le lendemain en public, comme en chaque fin de session.

Arthur Fu Bandini en débrief avec Jean-Noël Scherrer et Sébastien Hoog

Tandis qu’un coucher de soleil digne d’une île paradisiaque étend ses couleurs à l’extérieur, les concerts s’enchaînent au Chantier, à commencer par Liv Oddman. Le jeune artiste, découvert à Bourges l’an dernier, y présente une toute nouvelle formule où, seul en scène, il chante en français désormais. Un constat nous saisit tandis qu’on nous glisse à l’oreille qu’on préfère cette direction artistique : ça claque ! Toujours aussi charismatique, Liv Oddman livre un show chorégraphié au millimètre et pour cause, c’est sa sœur Léa qui s’occupe de la mise en scène. Pour une ouverture de soirée, c’est un début en grande pompe.

C’est alors que DITTER investit la scène et la retourne littéralement. Lorsqu’iels se sont confronté·es à l’exercice du filage à peine une heure avant, on ne saurait dire où iels puisent cette énergie et cette bonne humeur, mais elles sont bel et bien là et elles mènent la danse. Entre ambiances club, manif et concert intimiste, on passe par toutes les émotions et tant mieux. DITTER a des choses à dire et le message passe.

On les quitte finalement pour accueillir Arthur Fu Bandini, qui clôture la soirée avec un set envoûtant. Du premier au dernier morceau, on n’en perd pas une miette, jusqu’à un final en bain de foule lumineux, où l’on lève les yeux vers la boule disco qui illumine la salle au plafond et le sourire aux lèvres, on reprend avec lui “c’est l’amour qu’on veut chanter pour ceux qui se sont perdus en chemin”.

La soirée se terminera par un repas aux allures de colonie de vacances, où artistes, équipes techniques et artistiques se mélangent sur les bancs de la maison Deman sans distinction. Alors qu’il est temps de rejoindre nos lits après cette première journée de découverte, on se dit qu’une semaine entière doit être une expérience incroyable.

Le lendemain matin, nous voilà invité·es à suivre l’atelier de réveil corporel et vocal avec tout le monde. Animé par Anne Journo et Carole Masseport, c’est avec douceur qu’elles nous apprennent à appréhender notre rapport à l’espace et au son, jusqu’à un lâcher prise total sur Psycho Killer de Talking Heads dans une chorégraphie collective et un concours d’Ich Kiki qui restera dans les mémoires.

Liv Oddman en atelier corps avec Anne Journo

Dernière étape : tout le monde est convié en terrasse pour rencontrer Ben Mazué, un ancien artiste de la sélection qui a grimpé depuis quelques (belles) marches de carrière. Quelle meilleure conjoncture que celle de l’échange entre des artistes émergent·es et un artiste dont le projet s’est développé mais qui fut un jour à cette place même qu’iels occupent aujourd’hui ? Chemins de vie, entourage, carrière, santé mentale, rapport à la création : tous les thèmes sont abordés dans la douceur inouïe qui caractérise Ben Mazué et son chien, qui slalome entre les transats avec le calme d’un grand sage. “Qu’est-ce qu’une bonne chanson ?” demandent les artistes. Difficile d’y répondre, mais une chose est sûre : iels sont là pour se poser ces questions, dans un cadre définitivement saint, tendre et patient.

Liv Oddman, Arthur Fu Bandini, Ben Mazué et Marc Mottin

Qu’est-ce que le Chantier des Francofolies ?

Maintenant qu’on vous a raconté comment se passent les sessions, vous êtes probablement curieux·ses de savoir plus en détails ce qu’est le Chantier. Assurant ses missions de repérage et d’accompagnement depuis plus de 25 ans, le dispositif a dans ses alumni un attirail de noms familiers tels que Juliette Armanet, Feu! Chatterton, November Ultra ou encore Voyou.

Derrière son nom aux allures de travaux, c’est une équipe choisie sur le volet qui fait en sorte quotidiennement que le Chantier des Francos, pour les initié·es, existe et transmette ses valeurs, notamment Émilie Yakich et Sébastien Chevrier, qui ont oeuvré pour la forme actuelle que revêt le dispositif. Dans l’équipe, on compte également un comité de repérage qui a pour mission de constituer la sélection, Marc Mottin (coordinateur artistique et pédagogique), Elise à la régie et Jeanne à la production. Comme le dit si bien Marc, “souvent on se sent bien dans un endroit pas parce qu’il est bien décoré ou aménagé, mais parce qu’on est bien accueilli·e”. Effectivement, ce sont les personnes qui le gèrent qui font un lieu et on peut vous dire que cette équipe fait merveilleusement bien le Chantier. “C’est une équipe qui est très douce” nous confie Sam sans même qu’on lui pose la question. On sent que les artistes attachent beaucoup d’importance au calme et à la délicatesse avec laquelle on prend soin d’elleux ici.

À l’équipe fixe du Chantier des Francos, s’ajoutent des professionnel·les du milieu qu’on appelle ici “contributeur·ices”, à très juste titre, pour ce qu’ils donnent aux artistes. La plupart d’entre elleux se sont manifesté·es spontanément dans une logique de transmission. On aurait du mal à trouver plus attentioné·es : chaque jour des sessions, iels prennent le temps de revoir le planning du lendemain en fonction des besoins des artistes. “Les contributeur·ices défoncent tout !” d’après Liv Oddman. Sans aucun enjeu, iels remettent en question les choses, en déconstruisent certaines et en reconstruisent d’autres, toujours dans la bienveillance et l’écoute des artistes. Ce qui fait la différence, c’est que ce sont avant tout elleux aussi des artistes.“Ce n’est pas le professeur qui parle à son élève, c’est un artiste qui parle à un artiste”, nous décrit très judicieusement Marc.

Au delà du modèle, on sent très vite que les valeurs ont une grande importance ici. Le partage, l’écoute, la bienveillance et l’expérience humaine sont au coeur du cocon que tisse l’équipe autour des artistes de la sélection. Alors que Marc nous parle de “l’esprit Chantier”, Arthur Fu Bandini décrit “beaucoup de belles rencontres, de partage, de regards, d’attention et d’écoute”, Liv Oddman constate “qu’en une semaine, on a le temps de s’écouter tous·tes et de s’ancrer les un·es avec les autres, on crée des liens”, et DITTER qualifie ça de “bonne fatigue”. Sans oublier ce qu’apporte le dispositif à la ville en amenant la découverte au public de La Rochelle, toujours dans une logique de transmission.

Tandis que le Chantier des Francofolies se concentre sur le live, il s’agit avant tout de prendre son temps pour l’artistique. À une époque où les questions administratives et budgétaires prennent parfois beaucoup de place dans la tête des artistes, prendre une semaine de pause pour se concentrer exclusivement sur sa musique et son show n’arrive pas tous les jours. “Le luxe ici, c’est le temps”, précise Marc. Il ajoute que “les artistes ont tout à prendre et rien à gagner”. Et en effet, il n’y a pas de compétition. Une fois dans la sélection, iels ont déjà gagné. Alors l’accompagnement peut se faire sans pression et sans enjeu, quel que soit le tableau, notamment celui du live. Et comme le dit si bien Arthur Fu Bandini : “la scène, c’est le coeur de la musique”.

“La scène, c’est le coeur de la musique”, Arthur Fu Bandini

Faire partie de la Sélection du Chantier des Francofolies, c’est aussi rejoindre une famille à l’arbre généalogique formidable pour le long terme. Car si leur nom fait partie de la sélection pour un temps défini, les artistes bénéficient d’un accompagnement à la carte encore bien des années après. Ainsi, Liv Oddman nous confie qu’iels ont pu demander deux jours de résidence dans la salle à la suite de la session. “On sait qu’à l’avenir quand on aura besoin de venir ici pour composer ou travailler, on sera les bienvenu·es”, nous dit-il, avec comme parfait exemple Frànçois & the Atlas Mountains qui reviendra travailler son nouveau live dans la salle du Chantier dans quelques semaines.

Arthur Fu Bandini

Liv Oddman

Prochaine étape : les Francofolies de la Rochelle du 10 au 15 juillet

L’un des avantages de faire partie de la sélection, c’est aussi d’avoir la chance de se produire au festival. Ainsi, on retrouvera Liv Oddman le jeudi 11 juillet au Théâtre Verdière, DITTER le vendredi 12 juillet à La Sirène et Arthur Fu Bandini le samedi 13 juillet au Théâtre Verdière également. Vous prenez vos places ? Rien de tel qu’une escapade à La Rochelle en plein été pour recharger les batteries et découvrir vos prochain·es artistes préféré·es.

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