Victor Solf, la musique pour seul remède

Tu fais tourner ?
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On l’avait quitté sur la scène du Zénith de Paris le 2 février dernier, un peu sonné, très ému, sans vraiment savoir quand on le reverrait. Pourtant, Victor Solf n’a jamais perdu le fil de sa musique, qui lui a permis de se relever après avoir traversé quelques mois douloureux. Le résultat, c’est Aftermath, un disque intime et lumineux, qui sera dévoilé au public à la fin du mois de janvier 2020. On a rencontré Victor Solf, non loin du piano qui ne le quitte plus.

La Vague Parallèle : Hello Victor, comment vas-tu ?

Victor Solf : Super bien ! C’est une grande journée : Traffic Lights est sorti ce matin. C’est le moment pour moi de partager mon projet, mon univers, mon esthétique et c’est hyper excitant. C’est le début d’une nouvelle aventure !

LVP : On t’a quitté en février dernier sur la scène du Zénith de Paris, pour le concert qui marquait la fin de Her. Qu’est-ce qui s’est passé pour toi depuis ?

VS : Je n’ai jamais arrêté de faire de la musique. Même pendant la tournée de Her, c’était un véritable exutoire pour moi. J’ai passé beaucoup de temps seul sur mon piano, à écrire, à essayer de sortir des choses de moi. Ça a été une période très intense parce que j’ai vécu beaucoup de choses, des choses très dures comme des choses magnifiques. Le Zénith a notamment été un moment très fort, qui témoignait du soutien incroyable de notre public.

Après ça, j’ai eu besoin de prendre du recul. Ça faisait un moment que je tournais sans Simon avec qui j’ai créé Her, et j’avais envie de pouvoir me retrouver, d’être seul, de prendre le temps de digérer ce que j’ai pu vivre. Quand on vit comme ça, entre la tournée et les promos, on ne prend pas le temps de digérer. À ce moment-là, j’en avais vraiment besoin.

LVP : Tu sors en janvier prochain un EP intitulé Aftermath, qu’on pourrait traduire par « les séquelles », quelques mois après avoir clôt un chapitre musical, un chapitre de vie, qui a duré plus d’une dizaine d’années et qui s’est achevé avec la fin de Her. Comment est-ce que ça se traduit dans ce disque ? 

VS : Je trouve que le mot “séquelles” a un côté assez sombre. Pendant la fin de la tournée de Her, j’ai dû écrire une quinzaine de titres qui étaient très solennels. J’étais encore dans une phase de deuil, qui se traduisait par un manque quotidien. Simon, c’était mon meilleur ami, mon témoin de mariage, c’est avec lui que j’ai créé Her, que j’ai monté une société de production… J’ai mis beaucoup de temps à digérer tout ça et ces quinze titres m’ont aidé à exprimer ces émotions. Ce sont des titres que je garderai pour moi, que je ne partagerai pas.

Traffic Lights est le premier titre qui m’a fait dire qu’artistiquement, dans la musique et dans les textes, je commençais à tenir quelque chose. C’est un titre beaucoup plus solaire, beaucoup plus positif. Quand je l’ai terminé, je l’ai vécu comme une vraie libération. Pour moi, Aftermath signifie “séquelles”, mais aussi ce qui vient après, la manière dont on se reconstruit. Et justement, j’y parle de ce que j’ai vécu, de la manière dont je me suis relevé.

LVP : Donc finalement, Traffic Lights a été le point de départ de cette démarche artistique qui s’incarne dans ton nouveau projet ?

VS : Oui, complètement. Quand je crée de la musique, je fonctionne avec des contraintes et des recettes, avec des ingrédients forts. C’est très important pour moi : je goûte, je teste… Lorsque j’ai trouvé la recette de Traffic Lights, avec le piano d’un côté et la soul de l’autre, ma voix s’est libérée d’elle-même et était encore plus assumée qu’avec Her dans son côté soul, presque gospel. Le dernier ingrédient, c’est la production. Je voulais surprendre avec une production beaucoup plus moderne, qui ressemble presque à un travail de sound desgin sur la voix, comme peuvent le faire James Blake, Billie Eilish ou Rosalía.

Lorsque j’ai mélangé ces trois ingrédients dans Traffic Lights, je me suis dit que je tenais une recette forte, avec du caractère. Et surtout, ça ne me faisait penser à personne d’autre. Je trouve toujours qu’il y a un sentiment amer quand tu termines un morceau et qu’on te dit : “ah, c’est ça ! J’adore hein, mais ça ressemble à ça !”. Même si on me comparait à Bach ou à James Blake, je ne le vivrais vraiment pas comme un compliment. Je veux qu’on me dise : “j’ai ressenti quelque chose d’assez particulier”.

LVP : Justement, ce qui est intéressant, c’est que tu as impliqué les personnes qui te suivent dans la conception de ton disque en partageant les étapes de sa création via des sessions hebdomadaires sur Instagram. Il y a même eu ce moment où tu as chanté des textes que tes fans t’envoyaient par mail ! Comment est-ce qu’ils ont influencé la création de cet EP ?

VS : Je suis content de parler de ce cas précis parce qu’il est assez drôle. J’avais écrit une partie de piano et je demandais aux gens s’ils avaient des idées de titres pour ce morceau. Finalement, j’ai reçu tellement de mails et de textes que j’ai tout regroupé pour en faire une chanson. Le résultat final ne veut pas dire grand chose, mais la chanson est super !

Je trouve que ce qu’il y a de difficile dans la vie d’un artiste, c’est de s’ouvrir au maximum, de recueillir tous les avis et de parvenir à trancher. De ne pas être malléable comme un chewing-gum et de changer d’opinion tout le temps, mais de réussir au contraire à prendre ce qu’il y a d’intéressant et de faire le tri. Il y a autant d’artistes que d’êtres humains, donc il y a forcément des artistes qui veulent rester en autarcie, qui veulent faire leur musique pour eux, mais ce n’est pas comme ça que je vois les choses. Après, ça m’a demandé du temps et de l’expérience pour ne pas me faire trop influencer et savoir trancher au bon moment.

LVP : Cette ambiance était tout à fait raccord avec l’atmosphère d’Aftermath, qui est très intime et de très chaleureuse. Est-ce que tu peux nous parler de sa conception ?

VS : Tout s’est fait chez moi. Toutes les prises de son, quasiment tout le mix… C’est une autre contrainte que je me suis fixée : je me suis dit que pour cet EP, j’allais arrêter de chercher la perfection et plutôt aller chercher la sensibilité, l’intimité, l’émotion… Je me suis promis que je ne mettrais pas un pied en studio. Même quand j’ai travaillé avec David Spinelli et Nomak, on est allé dans leur appart’. Il y a vraiment un côté homemade dans ce disque.

Je trouve qu’en plus, il y a un fil rouge assez évident parce que ces fameuses vidéos sur Instagram rejoignent quelque chose qui fait vraiment partie de moi : après les concerts de Her, je pouvais passer deux-trois heures au merch’ à chanter avec les fans, j’ai appris à connaître certains d’entre eux… Je me suis dit que je pouvais faire quelque chose de vraiment positif avec les réseaux sociaux : j’ai voulu reproduire cette proximité que j’ai avec le public en concert via des vidéos qui seraient partagées avec tous les gens qui me suivent.

LVP : Pour cet EP, tu as également souhaité t’entourer de musiciens capables de te suivre au piano. Tu as contacté Chilly Gonzales, Yann Tiersen, et tu as finalement travaillé avec Guillaume Ferran, qui est un pianiste à l’univers très identifié. Comment est-ce que vous êtes parvenus à concilier vos deux univers pour servir au mieux ta musique ?

VS : Guillaume, c’est le meilleur des trois (rires) ! Je trouve que la meilleure manière de travailler ensemble c’est quand l’artiste sait vraiment ce qu’il veut, mais qu’il reste ouvert d’esprit, de manière à pouvoir changer d’avis quand une idée est pertinente. C’est une façon de naviguer qui est complexe. Par exemple, pour Traffic Lights, la première chose que j’ai dite à Guillaume, c’est que je voulais que le piano soit l’élément central de ma musique. En tout et pour tout, j’ai pris deux ans de cours de piano dans ma vie, le reste je l’ai appris seul. Je savais que pour avoir le niveau d’interprétation et de sensibilité que je recherchais pour ces morceaux, il aurait fallu que je prenne deux ou trois ans de cours de piano…

Avec Guillaume, on est parti de cette idée. Je lui ai dit : “je vais te jouer des morceaux de piano que j’ai écrits, et je voudrais que toi, en tant que grand pianiste, tu me dises ce que tu en penses et comment tu imagines le titre pour que l’arrangement soit différent”. Ce qui est génial, c’est qu’on est très proche depuis longtemps, on a beaucoup tourné ensemble. Ça nous a permis d’échanger librement sur la production, les arrangements… Par moments, on s’est aussi détaché du piano pour apporter des productions plus modernes, car c’est aussi quelqu’un qui est très doué pour ça.

Je te jure, depuis qu’on bosse ensemble, c’est un titre par jour ! Et maintenant, à chaque fois que je mets à mon piano, je me dis “pfiou, allez Victor, tu vas jouer Traffic Lights comme Guillaume le joue” (rires). Son interprétation est magnifique. Ça met en lumière à quel point c’est un travail fou que d’être interprète, c’est un métier à part entière.

LVP : Ça demande également une certaine humilité pour se dire “j’ai ces morceaux en moi mais quelqu’un va les jouer mieux que moi”, non ?

VS : Ah ça, c’est le plus grand challenge pour un artiste ! Fuck the ego ! Tu peux avoir des convictions, tu peux avoir confiance en toi, mais l’égo, c’est très mauvais. Parce que c’est l’idée de te faire passer toi avant ta musique alors que non, il n’y a rien de plus important que ta musique. Qu’est-ce qu’il faut faire pour que ta musique aille le plus loin possible ? C’est ça la vraie question.

LVP : Au fil de tes différents projets musicaux, tu as progressivement épuré les références musicales que tu utilisais en passant du pop-rock à la soul. Sur ce disque, tu travailles beaucoup en piano-voix, toujours avec quelques touches qui empruntent à la soul ou au gospel. Est-ce que ce sont des influences plus intimes, plus personnelles ?

VS : C’est sûr que c’est ce qu’il y a de plus personnel en moi parce qu’avant, je n’étais jamais seul. J’ai d’abord été en groupe, puis dans une dualité avec Simon. Il y avait toujours cette volonté d’avoir un mélange d’influences. Pour ce projet, je me suis confronté à moi-même et aux diverses influences que j’ai, et j’ai essayé de les mêler. Je n’ai jamais rien fait d’aussi intime, et c’est la même chose pour les paroles. Cet EP, il parle de ce que j’ai vécu depuis deux ans, je m’y livre énormément. Par exemple, dans Stonehouse, je parle de cette maison dans le Nord du Finistère qui est pour moi un paradis : je m’y suis marié, mon enfant y est né…

Je n’aurais jamais osé me livrer autant avec Her ou avec The Popopopops, parce qu’il y avait d’autres gens qui m’entouraient dans ces projets. Là, je suis seul. J’espère que les gens comprendront et apprécieront cette démarche.

LVP : Dans l’une de tes Sunday Sessions sur Instagram, tu as repris Blossom Roses au piano. Est-ce que les morceaux de Her vont trouver leur place dans ton nouveau projet ? Peut-être en live ?

VS : Non. Pour l’instant, ce chapitre est vraiment fermé. J’ai encore besoin de me laisser du temps. Ça a été très douloureux pour moi de finir cet album et cette tournée sans Simon. J’ai été perdu dans une envie irrépressible de le faire pour rendre justice à Her, à Simon, à moi-même, à notre travail. Je ne me voyais pas faire autre chose, ça me dépassait totalement. Mais d’un autre côté, à chaque fois que je chantais ces chansons, ça a été terriblement douloureux .

J’ai vraiment besoin de temps. Peut-être qu’un jour ça arrivera, peut-être que je les réinventerai, mais pour l’instant ce n’est pas prévu. Je veux séparer les deux.

LVP : Après avoir connu un succès international avec Her, après avoir joué au Zenith de Paris, après avoir joué en Italie, en Allemagne ou aux Etats-Unis, tu as choisi de revenir sur scène pour présenter tes nouveaux morceaux dans le cadre de concerts intimistes en appartements. Est-ce que c’était un besoin pour toi de fuir l’agitation et de retrouver un certain calme autour de ta démarche artistique ?

VS : Oui, complètement ! Je voulais retrouver un rapport plus sincère et plus proche de mes fans. Cet EP, je l’ai fait dans mon appartement à quelques mètres de ma chambre, et je voulais que ce lien se retrouve en live, je voulais que le fil rouge soit évident dans ma démarche.

Les Sunday Sessions ont tellement marché, ça m’a tellement plu que je me suis dit que je voulais reproduire ça, mais chez les gens directement. À Tourcoing, ce sera carrément dans une maison ! Ça me permet aussi de me renouveler, de ne pas rester dans ma zone de confort. Parce que ça, jouer tout seul assis derrière un piano, sans personne pour me porter ou pour m’aider, je ne l’ai jamais fait ! Je trouve ça hyper excitant.

Putain… Encore une fois, je me rends compte que je fais un métier tellement intéressant, que j’ai tellement de chance ! Après plus de 500 concerts dans le monde, cinq EP, deux albums sortis avec différents projets, je peux encore faire un truc nouveau. C’est trop bien !

LVP : Tu viens d’annoncer une première grosse date à Paris, prévue pour le 2 juin prochain à la Gaîté Lyrique. Qu’est-ce que tu prévois pour ce live ?

VS : Je suis en plein dedans, la seule chose que je peux te dire, c’est que l’idée de me mettre en danger et de me renouveler, je vais la pousser à fond. Ce sera radicalement différent de Her et ce sera hyper ambitieux.

LVP : Pour terminer, est-ce que tu peux partager avec nous l’un de tes coups de coeur musicaux récents ?

VS : Je trouve que le dernier album de Philippe Katerine a énormément de caractère, ça ne ressemble à aucun autre artiste. Il y a une vraie exigence musicale au niveau des paroles. Il fait vraiment du bien à la scène musicale française actuelle. J’ai aussi un grand respect pour Nekfeu, du côté des artistes francophones.

Pour les artistes internationaux, il y a toujours Kanye West qui continue à me surprendre, et rien que ça, c’est la grande classe. Il surprend tout le monde ! Et sinon, James Blake, Billie EilishRosalía