Arizona Baby : Kevin Abstract à cœur ouvert

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Si le mysticisme à la Frank Ocean et la finesse de Kanye West dans les années 2000 commençaient à vous manquer,  si le rap américain a une saveur quelque peu rébarbative et suralimentée de drops prévisibles et autres textes misogynes, Kevin Abstract est la solution à tous vos maux. L’un des rares artistes queer du monde si stigmatisé du rap frappe encore un grand coup avec un nouvel album laissant libre cours à une sensibilité particulière et une extrapolation colorée d’une identité trop souvent réprimandée. Kevin Abstract fait beaucoup de bien à la musique urbaine américaine et fracasse les stéréotypes du milieu avec des morceaux sublimes, des textes malins et des compositions léchées. 

Clifford Ian Simpson, de son vrai nom, est surtout connu pour être l’une des grandes figures du collectif américain BROCKHAMPTON qui battait tous les records en 2017 en partageant trois albums formant la trilogie Saturation acclamée par la critique. Ils sortiront moins de quatre mois après Saturation III leur quatrième album studio Iridescence qu’ils partagent actuellement en tournée autour du globe. Un emploi du temps chargé qui fait que Kevin Abstract n’avait plus partagé de musique depuis son American Boyfriend: A Suburban Love Story sorti en 2016. Un album qui est en réalité son petit deuxième après MTV1987 qu’il a composé en 2014, alors âgé de seulement 17 ans. Au travers de ces quelques projets solo, Abstract s’est fait remarqué pour sa fibre provocatrice et rebelle, notamment dans le clip de son titre Empty qui traite d’un des sujets de prédilections de l’artiste : l’homosexualité. La sienne, celle des autres, celle qui fait du bien et celle qui fait mal. Celle que l’on cache silencieusement et celle qui fait beaucoup de bruit. L’homosexualité dans le rap et l’homosexualité dans le monde. Dans JUNKY, morceau de BROCKHAMPTONAbstract explique la présence de ce sujet si cher à ses yeux dans la plupart de ses oeuvres : ““Why you always rap about bein’ gay?” ‘Cause not enough niggas rap and be gayWhere I come from, niggas get called “faggot” and killed” 

“Je continuerai de produire du rap sur le fait d’être gay aussi longtemps que mes fans auront besoin d’une voix pour en parler.”

Du haut de ses 22 ans, il délivre avec ce nouvel album Arizona Baby une prouesse artistique à l’image d’un Blonde qui parvient à mêler rap et honnêteté, vulnérabilité et force. Fortement inspirée du Venice Bitch de Lana Del Rey, le projet penche majoritairement du côté de mélodies planantes et brumeuses. “Trop personnelles que pour figurer dans un couplet de BROCKHAMPTON, les lignes de ce nouvel opus semblent habitées par une volonté de confession, d’ouverture et de mise à nu. Quelques jours après la sortie du disque, Abstract s’est lancé le défi fou de tenir 10 heures sur un tapis roulant en face de sa maison d’enfance à Corpus Christi, au Texas. Un acte mystérieux qui demeure encore inexpliqué par le principal concerné mais qui semble symboliser ce retour à soi, ce retour aux choses qui constituent l’identité de l’artiste. Pour annoncer cette nouvelle sortie inattendue, c’est sur instagram que Kevin a laisser planer le mystère avec un mystérieux post affichant trois dates différentes.

C’est donc sous forme de trois sorties distinctes chacune accompagnée de son lot de nouveaux morceaux que l’album a été partagé durant le mois d’avril avant de finalement composer la version entière de 11 titres. Le premier EP porte le même nom que l’album et est constitué des trois premières nouvelles compositions : Big WheelsJoyride et Mississippi. Trois morceaux qui ouvrent le bal sur les chapeaux de roue. Le premier a d’abord été partagé sous l’appellation THE 1-9-9-9 IS COMING accompagné d’un clip totalement surréaliste. Sur cette courte introduction, Clifford fait part d’une certaine frustration par rapport aux choses qui l’entourent : les salaires en baisse de lui et ses amis de BROCKHAMPTON, les quelques méfaits de sa subite célébrité, le manque d’acceptation de son entourage qui estime que ses textes LGBTQ+ ne sont que du marketing. Kevin Abstract est ulcéré et veut nous cracher ses colères. Sur le très rythmé Joyride, il se remémore son parcours, ce qui l’a mené jusqu’ici et nous parle aussi de son petit copain Jaden Walker avec qui il cherche un peu d’espoir et de sécurité dans le Sud de l’Amérique dont il est originaire et qui est réputé pour son conservatisme et ses comportements homophobes. Georgia finalement vient rendre hommage à l’Etat de Géorgie ou Clifford s’est exilé pour vivre avec sa soeur après être parti de chez sa mère. Un refrain berçant et confortable qui annonce la couleur plus douce des prochains titres à venir en comparaison avec l’impétuosité des deux premiers.

L’EP Ghettobaby sortira une semaine plus tard et renfermera, en plus des trois première pépites, une triade somptueuse de titres plus beaux et doux les uns que les autres. Il y’a d’abord ces riffs poignants sur Corpus Christi, la confession maussade d’un jeune homme vulnérable face à ses peurs et ses problèmes. “I’ve been a bad nephew, son, boyfriend, whatever they call it. I just hope when it’s my turn to not see tomorrow, you all can forgive me for any pain that I ever seemed to cause you” Un mea culpa douloureux et une ultra-sensibilité qu’on ne lui connaissait pas qui dresse les poils dès la première écoute. C’est aussi l’une des premières fois que l’artiste s’exprime ouvertement à propos de son ami Ameer Vann, ancien membre de BROCKHAMPTON rayé du décor pour accusations d’abus sexuels. Une ode aux recoins les plus sombres de soi-même que Kevin Abstract sublime par un flow brillant et une voix grave frissonnante. Baby Boy et Mississippi brillent de bienveillance et se dressent comme de véritables hymnes à l’amour. Le premier se voit coloré d’un joli refrain signé Ryan Beatty qui ne quittera certainement pas votre tête pendant plusieurs semaines. C’est le 25 avril qui viendra finalement clôturer ces trois semaines d’impatience avec un ajout de non pas 3 mais bien 5 titres supplémentaires qui viennent achever le somptueux Arizona Baby.

On note l’atmosphère gospel de Use Me, clin d’oeil aux convictions religieuses de la famille de Clifford, l’une des multiples raisons qui l’ont poussé à s’éloigner de ses proches pour vivre sa vie à Los Angeles. Peach se dresse comme le tube de l’album, avec une ambiance chill bercée de chaleur. Le titre rentre dans la même veine que le succès 3 Nights de l’ascendant Dominic Fike, proche ami de Kevin qui partage ce featuring avec deux membres de BROCKHAMPTON Joba et bearface. Le clip met en scène la jolie bande dans des rues baignées de soleil et nous donne une envie folle d’écouter le son sous un été caniculaire. La fin de l’album se construit avec le duo Crumble et Boyer. Sur le premier, on retrouve une nouvelle fois Fike qui vient donner de la voix sur les refrains pour tonifier cette ballade délicieuse au sujet lourd, Abstract retraçant les défis et les difficultés de la vie. “I’m tired of fucking crying and hiding behind a dummy” C’est aussi la surprenante occasion de découvrir Jack Antonoff, grand producteur contemporain (Taylor Swift, Lana Del Rey, Lorde), sortir de sa zone de confort et s’inviter sur le titre. De prime abord, nous traduirions le titre du second Boyer par “plus masculin”, ce qui serait cohérent au vu de la révolte du jeune poète face à la masculinité toxique. Cependant, il n’en est rien. Boyer, c’est le nom de famille de l’ami d’enfance de Kevin. Un ami qu’il n’a plus revu depuis que ce dernier s’est engagé dans l’armée. Une métaphore, une fois encore, qui prouve à quel point Clifford se rattache aux fantômes du passé pour panser ses plaies du présent. De nombreuses lignes nous auront beaucoup touchées sur cet album, notamment sur le magnifique Corpus Christi, mais aussi sur American Problem, notre coup de coeur de la collection. Ce morceau nous ramène un peu au Channel Orange de Frank Ocean (promis, c’est la dernière fois qu’on le référence) avec une transition vers la deuxième minute du morceau qui scinde le morceau en deux expériences distinctes, comme sur le sensationnel Pyramids qui exploitait une multitude d’atmosphères différentes en dix minutes seulement. Sur la première moitié de American Problem, on s’aventure sur quelque chose de plus bienveillant avec une instru colorée et un refrain presque enfantin. Sur la seconde, cependant, un piano désaccordé vient frénétiquement donner du rythme aux vers rapides du rappeur qui vient exprimer ses démons sur des lignes toujours plus pertinentes avant de clôturer par un viscéral “I’m just another American problem”. Claque.

La musique de Kevin Abstract est riche et la tournure que le rap prend entre ses mains est novatrice et audacieuse. S’il n’a pas fini de briller au sein de son collectif à succès BROCKHAMPTON, le jeune Américain nous prouve ici qu’il n’a besoin que de sa plume et de son talent pour faire scintiller ses textes dans un monde urbain qui se découvre plus éclectique que jamais.