Voyou : "J'aime amener mon intimité sur scène"

Tu fais tourner ?
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Ce qui est bien au festival normand Pete the Monkey, c’est l’opportunité de croiser en un seul week-end presque toutes les figures importantes de la pop française. Le premier jour, nous avions rendez-vous avec Thibaud Vanhooland, aka Voyou, pour faire le point sur son année chargée : sa signature chez Entreprise, son superbe EP On s’emmène avec toi et son album à venir… Mais tout ne s’est pas passé comme prévu et quelques invités mystères prestigieux se sont glissés dans la conversation. On est donc parti pour une interview collégiale – et un peu bordélique – de Voyou et ses copains, au coeur du cadre idyllique d’un des meilleurs festivals de France.

La Vague Parallèle : Hello Thibaud ! La dernière fois qu’on avait fait une interview de toi, tu t’appelais encore Voyov…
Voyou : Oui c’était au Grand Mix, à Tourcoing ! Ça se prononçait déjà Voyou, mais je ne l’écrivais pas de la même manière. J’aimais ce côté palindrome mais c’était compliqué, les gens ne savaient pas comment le prononcer… J’ai changé au moment où j’ai sorti mon premier EP, en janvier.

LVP : Parlons un peu de cet EP, comment tu as vécu ta première sortie ?
V : C’est un disque que j’ai composé sur la route, un peu partout, sans réfléchir à ce que je faisais. Quand j’ai commencé à faire des concerts, j’avais plein de morceaux pour la scène donc j’ai pris le best-of de ce que je faisais à ce moment-là, en essayant aussi de garder d’autres morceaux pour plus tard. Tu sais, j’ai joué une dizaine d’années avec des groupes à Nantes (Elephanz et Rhum for Pauline entre autres, ndlr), j’ai passé beaucoup de temps en répétition. C’était laborieux de composer en répet et il fallait gérer plein de personnes. Composer de la musique dans mon coin, ça me permet de reprendre du plaisir, un plaisir simple. J’ai retrouvé l’amusement que j’avais un peu perdu en étant trop contraint dans des groupes. C’est comme ça que les morceaux se sont faits. Il faut préserver l’instantanéité et la fraicheur qui font du bien à la composition.

 

LVP : C’est assez frappant de voir que presque tous les nouveaux projets « pop française » sont des solos / duos. Pour quelles raisons d’après toi ?
V : Je suis monté seul sur scène parce que j’avais envie de tout contrôler et de présenter un projet sérieux vite. Ça prend beaucoup de temps avant que les concerts soient biens avec des musiciens, même s’ils sont bons. Le temps que tout le monde apprenne à jouer ensemble et soit bien en confiance… En étant seul, je peux me permettre de composer un morceau le matin et de le jouer le soir en concert. Depuis le début, chaque fois que je compose une nouvelle chanson, je l’essaye sur la date d’après sur scène. Ça me permet de voir les morceaux qui marche sur les gens, quelles émotions j’arrive à provoquer. J’ai construit le set en sachant comment guider les gens et les faire avancer avec moi.

LVP : Tu fais beaucoup attention à ce que ressentent les gens…
V : Ouais, il faut qu’un truc se passe entre moi et les gens, sinon c’est vite chiant et il n’y a pas grand-chose d’autre à regarder. L’idée c’est de faire un truc qui emporte les gens, prend son temps et passe par plusieurs phases. Un voyage, quoi !

 

LVP : Ça ne te manque pas du tout de jouer avec un groupe, est-ce qu’il y un moment où tu aurais envie de retourner avec ce format-là ?
V : L’ambiance de tournée me manque un peu. Jouer avec ses potes c’est quand même trop cool. Quand tu sors de scène, plusieurs personnes ont vécu la même chose que toi, tu peux le partager. En étant seul, je partage seulement avec les gens qui étaient dans la salle mais ils n’ont pas le même ressenti. Après, je prends énormément de plaisir à être tout seul sur scène. Le truc que j’aime, c’est que s’il y a la moindre chose qui se passe, les seules personnes vers qui je peux me tourner, c’est le public. S’il y a des problèmes techniques ou quand il se passe des trucs un peu rigolos, les gens sont plus impliqués. C’est comme ça que je défends le projet pour l’instant, peut-être que ça changera. Parce que j’aime bien jouer avec des musiciens, c’est sûr. Mais j’ai pas envie de le faire juste parce qu’il faut le faire, je le fais parce qu’il y a une vraie pertinence. Récemment, j’ai commencé aussi à développer une formule un peu différente, avec de la vidéo et davantage d’interactivité. J’aime le côté laboratoire, pouvoir ramener ma chambre sur scène et essayer plein de bidules, fabriquer plein de machines qui clignotent…

LVP : Un peu à la manière de Jacques, qui était un peu le précurseur dans ce domaine… C’est une inspiration ?
V : Je l’ai beaucoup écouté quand il a sorti ses sons. Lui c’est hyper à part ce qu’il fait, c’est le seul qui fait ça, créer des morceaux sur scène. C’est un mec dont j’admire beaucoup le travail et lui, comme plein d’autres lives, m’ont inspiré pour créer le projet. Je vais surtout voir des concerts pour voir ce que font les gens, et pour essayer de proposer des choses qui ne sont pas encore faites.

LVP : Donc d’après toi les groupes “traditionnels” ne sont plus dans l’air du temps ?
V : C’est surtout la réalité du tour… Avoir un groupe de quatre personnes à faire tourner c’est très compliqué, les budgets à la culture sont resserrés. Je vais te dire, quand toutes les grandes régions sont passées à droite, la culture a clairement été mise de côté. J’en ai discuté avec des programmateurs et une salle comme le Fusion à La Roche-sur-Yon a reçu beaucoup moins de subventions. Vu qu’ils n’ont pas une jauge énorme, ils ne peuvent plus programmer un groupe de 4-5 personnes. Ça fait quatre personnes à payer, quatre chambres d’hôtel… Moins d’argent, donc les programmateurs prennent moins de risques. Surtout sur des premières parties, c’est-à-dire des groupes en développement. Quand tu as un vrai groupe il y a des réalités techniques : pour les changements de plateau ça prend plus de temps, il faut enlever la batterie, etc… Au final, il y a encore de la place pour les groupes de rock à 4-5-6, ils sont juste plus dur à developper, ou par des réseaux différents. Ce que je prédis, c’est qu’à un moment les « vrais » concerts vont manquer aux gens. Là, grâce aux avancées technologiques tu peux faire des concerts tout seul, si jamais t’es un peu malin et que tu arrives à bien répartir les tâches. Mais une fois que le projet est développé tu peux te permettre d’avoir des musiciens. Donc c’est possible qu’à un moment j’ajoute un musicien, ou deux… Pour l’instant je finis mon album, et quand je verrai à quoi il ressemble j’aviserai.

LVP : Tu es donc en pleine préparation de ton premier album, peux-tu nous donner quelques infos ? Tu sais quand il va sortir ?
V : Il va sortir en janvier / février ! Je ne peux pas te donner le titre de l’album… Pour l’instant, je suis en studio à côté du Père Lachaise, à Paris. Je bosse avec Antoine Gaillet, un producteur de disques (pour Julien Doré notamment, ndlr) et avec Diogo Strausz, un producteur brésilien. C’était sa première fois en France. On a fait une première session de deux semaines où on a enregistré le morceau Papillon, qui est sorti récemment, et un autre morceau. Ça s’est hyper bien passé donc il est revenu pour le reste de l’enregistrement.

 

LVP : Par rapport à l’EP, il y aura une évolution ?
V : Beaucoup de choses sortent de mon ordinateur, donc il y aura quand même toujours toutes les petites recherches de textures que j’aime bien faire. Pour les basses et les drums, on a expérimenté plus de choses, on s’est permis d’enregistrer des vrais instruments. Par exemple, on a remplacé les boîtes à rythme par des vrais sons. Ce qui est bien, c’est que je peux faire exactement la même chose sur scène mais avec des « vrais instruments ».

* Des festivaliers arrivent et se posent à côté de nous, intrigués.

Une festivalière : C’est une interview ? Mais non, c’est toi Voyou ? Je suis pas fan de ce que tu fais mais j’aime bien !
V : Au moins c’est honnête !

LVP : C’est un rituel maintenant : si tu avais une meilleure expérience de scène et juste après une pire…
V : C’est une bonne question… Je pense que le premier show que j’ai fait dans une grande salle, au Bataclan avec Fishbach, c’était le meilleur souvenir. J’étais sa première partie pour la première fois, pour elle c’était un truc super particulier, de jouer dans cette salle… C’était la fin de sa tournée, il y avait un truc spécial… Elle est là ce week-end d’ailleurs ! Peut-être qu’on va la croiser, qui sait ? Pour revenir au Bataclan, c’était assez fort en émotion, j’étais stressé, mais en même temps j’ai eu des super retours. Je suis sur le même label que Flora (Fishbach) et c’était la première fois que je faisais un concert avec la team du label. Et le pire ? Bon, début juillet j’ai joué au Fnac Live à Paris et mon ordi s’est arrêté en plein milieu de deux morceaux, deux fois de suite, pile au moment où ça devait éclater… Et du coup j’ai fait des blagues et ça s’est bien passé mais bon… Il y avait 15 000 personnes quand même ! C’était un peu bizarre mais les gens étaient touchés par le fait que j’ai réussi à garder mon calme. Tu sais, au début quand je n’avais pas de partenaire ni de thune, mon live c’était vraiment de la bidouille, ça plantait très régulièrement. J’ai appris à rester détendu avec ça. T’es pas content quand ça arrive devant 15 000 personnes, mais il faut l’accepter ! Sinon tu te décomposes, les gens sont super gênés et il y a une ambiance de merde. Souvent ça n’arrive pas à la fin de ton concert donc le public a encore 5 morceaux à être gêné pour toi… Tandis que si tu l’acceptes et que tu t’excuses, les gens sont hyper contents, ils ont même l’impression de participer à un moment que personne d’autre n’a vu. Il y a une empathie globale, c’est dingue non ?

La non-fan de tout à l’heure : Je peux poser une question ? C’est quoi tes influences, tes références, les thèmes que tu aimes bien aborder ?
V : Dans la musique, plein de trucs différents, j’écoute beaucoup de choses. J’en ai un peu rien à faire du pays, de l’année, du style… Je suis boulimique de musique et j’essaie de m’inspirer de tout ce que j’écoute. Pour les paroles, ça vient de discussions avec des gens que je connais ou non. Quand j’ai l’impression qu’il y a des sujets qui n’intéresse pas que moi, j’essaye d’écrire dessus en n’étant jamais cynique. Même si je parle d’un sujet grave j’essaye de trouver une solution à ce truc-là. Dans la musique qui sort en ce moment, il y a quand même beaucoup de cynisme, des paroles super dures. C’est intéressant mais moi j’essaye de défendre l’autre côté, je pense qu’on peut aussi essayer de détendre les gens !

LVP : Il y a quand même certaines de tes paroles qui parlent de souvenirs mélancoliques ou assez difficiles, non ?
V : Ce sont toujours des choses que j’ai vues ou vécues, mais de manière collective. Ça parle de questionnements ou de souvenirs : d’ennui, d’amour forcément, d’amitié. Mais surtout de toutes les choses qu’on fait pour parer à la morosité ambiante. Le disque qui sort va parler de ça, parmi beaucoup d’autres choses.

La non-fan : Est-ce que tu écris de manière impulsive ? Est-ce que quand tu écris tes paroles ça coule ou tu réfléchis sur tes textes ?
V : En général ça sort d’une traite, je ne me suis jamais forcé à écrire un morceau. Je pars du principe que pour écrire un bon morceau il ne faut pas avoir décidé de l’écrire, pas s’être dit « bon il faut que je fasse un morceau qui parle de ça ». En général, il y a un truc qui me vient de manière très instantanée et je n’y retouche pas. Mes meilleurs textes, je les ai écrits d’un seul bloc.

 

La non-fan : Est-ce que parfois d’autres personnes retouchent tes textes ?
V : Ça m’est arrivé une seule fois, très récemment. Quand j’enregistrais Papillon, j’étais en studio et Flora est venue pour détendre l’atmosphère. Je l’ai fait venir à un moment où j’allais enregistrer les voix, donc ça allait être définitif. C’est un texte que j’avais écrit en 5 minutes quand on était en vacances ensemble, donc elle a suivi l’évolution du morceau. Elle m’a dit « tu devrais essayer de faire ça autrement » et finalement je suis très content du morceau, les paroles aussi. Elle m’a coaché, parce que j’enregistrais pour mon premier album donc c’est important, ça reste figé… Elle a plus d’expérience que moi dans ce domaine en tant que chanteuse, c’était super de l’avoir à côté pour m’aider.

*Majnoun, le guitariste / chanteur de Bagarre arrive

M : Coucou, ça va mon gars ? T’as lu mon mail ? On a pas eu le temps d’apprendre les paroles de ton morceau pour le concert de ce soir, mais viens on en chante une autre ? Tandem on la connait tous ! Donne-moi une cloche au pire. Tu joues à quelle heure ?

V : Minuit 15, t’as grave le temps d’apprendre les paroles !

M : Tu testes mes capacités, mais en vrai j’avoue. Bon allez à tout à l’heure !

 

LVP : Tu parlais tout à l’heure de vidéo, comment ça s’est intégré à ton live ?
V : L’idée de la vidéo elle est venue des Transmusicales à Rennes. C’est un festival très important pour moi, il a fait découvrir énormément de gros artistes. Nirvana a fait ses premiers concerts là-bas, Noir Désir, Niagara… Des trucs gigantesques. Même Fishbach ! Il y a une vraie pression à jouer dans ce festival parce que ça peut déclencher ta carrière. Jean-Louis Brossard, le programmateur, je le connais très bien parce que j’avais déjà joué trois fois aux Trans avec mes anciens groupes. J’avais vu que ça pouvait être un super tremplin. Ça peut aussi ne servir à rien et ne pas te faire tourner si tu ne fais pas un truc spécial. C’est un outil qui t’offre la possibilité d’être vu par énormément de programmateurs, de professionnels de la musique. Jean-Louis m’avait vu au Printemps de Bourges juste avant et avait décidé de me programmer au festival. Je voulais lui présenter un truc super différent de ce qu’il connaissais déjà, pour le remercier de son invitation. J’avais un peu de budget pour faire des résidences, c’était l’occasion de mettre en place un nouveau live. J’ai eu cette idée de projeter des images sur des panneaux, mais pas tout le temps pour que ça reste spécial. Je fais les animations moi-même dans ma piaule, je prends des petites vidéos avec mon iPhone, des trucs très simples. Toujours dans l’esprit « j’amène mon intimité sur scène ». C’est une formule avec laquelle je ne peux pas tourner quand je suis en plein air ou quand il y a du vent. Je l’ai joué à Jazz à Montreux la semaine dernière et le joue aux Francos demain. Sinon je l’ai fait aux Trans, une fois à Bruxelles et pour ma Maroquinerie. Pas tant que ça, finalement !

LVP : Si tu avais une oeuvre un peu cachée à nous faire découvrir, ça serait quoi ?
V : J’écoute beaucoup de trucs pas très populaires. Je pense que le truc que j’ai le plus écouté cette année c’est une pianiste éthiopienne, ça ressemble à Satie mais avec des gammes africaines. C’est beau et précieux. Elle s’appelle Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou et c’est une bonne soeur éthiopienne. Elle a été dans les premières activistes pour les droits des femmes en Éthiopie. C’est d’ailleurs bizarre de la part d’une bonne soeur, tu imagines qu’elle est super conservatrice. Je pense que ça va rester une légende mais ça va prendre du temps. C’est très loin de ce que je fais, mais ça m’a peut-être influencé, il y a forcément des trucs qui me trottent dans la tête.

 

* Fishbach surgit de la forêt et s’avance vers nous.

V : Flora ! T’as changé de pantalon ! Tu veux dire un mot pour La Vague Parallèle ?

F : Allez voir Voyou ! Allez voir Fishbach ! Bon, je ne suis pas en promotion là, je suis en copine !

V : Les Bagarre ils sont en train de me lâcher pour le dernier morceau de ce soir… Ils ont pas la foi je crois. Ils n’ont pas eu le temps d’apprendre le texte alors qu’il n’y a que quatre phrases, ça va quoi !

F : Ils sont sérieux ? Nan nan nan. Je vais les trouver, on est en team là, en famille ! Ils sont à Pete the Monkey ici, faut qu’ils comprennent que c’est très important !

V : À mon avis ils ont juste peur de se prendre une énorme tôle et d’arriver sur scène complètement déboités.

F : Ça va bien se passer t’inquiète. Déjà j’ai très très soif, faut que j’aille trouver à boire. T’as pas un endroit sympa ? Ah mais rendez-vous avec des gens, j’ai été invitée sur Instagram pour une dégustation de vin.

V : Ah mais moi si je fais ça je vais être bourré…

F : Oh ça va, il faut qu’on mange en même temps ! On est pas là pour déconner ! Apparemment c’est le propos. Je vais faire un tour, on se retrouve après.

LVP : Merci à toi Voyou ! Dernière question : le lieu qui définirait le mieux ta musique ?
V : Je fais énormément appel à mes souvenirs d’enfance quand j’écris, du coup je dirais l’église Sainte Radegonde à Talmont-sur-Gironde. C’est un petit bled dans lequel mon grand-père avait une baraque quand j’étais petit, j’y passais tous mes étés. C’est en Charente-Maritime, à côté de Royan. Ou alors ma petite ville de banlieue dans laquelle j’ai grandi dans le Nord, Hélesmes. Un mélange des deux, sûrement… Valmont pour l’été et Hélesmes pour l’hiver. Salut, à tout à l’heure !

Le soir venu, Voyou a donné un concert fabuleux – il n’était finalement pas bourré – et les cinq membres de Bagarre ont mis le feu à son rappel, sans aucune faille de texte. Tout est bien qui finit bien !

Fils caché de Thomas Mars et Dan Snaith, j’ai quitté ma ville pour la capitale. C’est une bonne situation ça scribe ?