(Interview) Lorenzo Serra nous parle du Listen! Festival 2e édition.

Tu fais tourner ?
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Alors que la deuxième édition du Listen! – A Brussels Future Music Festival qu’il a cofondé s’apprête à embrasser la ville, rencontre avec Lorenzo Serra, héros discret mais essentiel de la nuit bruxelloise, passé des clubs (Dirty Dancing, Libertine Supersport) au festival.

Vendredi soir de Mars, le tram 92 fait vibrer les pavés d’une Place Royale sous les halos des lampadaires et phares de voiture. Je ne pouvais finalement rencontrer Lorenzo qu’une fois la nuit tombée, son terrain de jeu favori. Presque un an jour pour jour après les événements qui l’ont frappé, Bruxelles n’est pas à terre, bien au contraire. Serrer les coudes, se réunir malgré tout : si la première édition du Listen!, programmée à peine un mois après les attentats, rassemblait des milliers de fêtards, ce n’est pas anodin. Danser, toujours.

Les lustres de l’Hotel Coudenberg irradient de rouge, les plantes vertes et le mobilier vintage de chez Brut ont transformé le lieu habituellement inaccessible en QG pré-festival accueillant. Ce soir, Koen Galle (Kong) interviewait Philippe Coicou (Dj Kwak) pour The Vinyl Frontier et les bons disques de l’équipe de Crevette Records résonnent déjà quand Lorenzo me sms « Je suis là ! ».  S’il adopte le régime bière-clope comme seul repas ce soir, pas de mégarde : après presque deux décennies d’activisme électronique, ses yeux vifs et son élégance renvoient les « c’est plus de mon âge » à leur frustration. Son secret ? Un curry piquant les lendemains de veille.

Le Listen! pop-up bar et radio à l’Hotel Coudenberg

LVP – C’est pas mal chez toi ! Alors, comment tu te sens ? 

Lorenzo – Très excité ! L’adrénaline monte dans toute l’équipe organisatrice : tout ce qui est sur papier est en train de voir le jour. Plein de belles choses sur lesquelles je travaille temps plein depuis novembre.

LVP – Pour ceux qui ne connaîtraient pas le Listen ! Festival, comment leur décris-tu ce projet ?

Lorenzo – Avec Listen !, c’est l’ensemble de la culture électronique, belge et étrangère, qu’on veut mettre en avant, et plus précisément son futur. Plutôt que des headliners évidents, la programmation est axée sur la découverte, en parcourant toute la panoplie d’expressions de cette culture : des liens avec la musique classique et contemporaine avec cette année le concert d’ouverture du pianiste Francesco Tristano jusqu’au dancefloor lors de la closing night en passant par l’urban hip-hop vendredi, où énormément d’artistes belges s’expriment actuellement, comme Le Motel ou le label Tangram.

Aujourd’hui, le monde digital a changé, on ne produit ni ne consomme plus la musique de la même manière qu’avant. Le public est plus connaisseur, plus curieux. Quant aux professionnels, ils sont face à un monde changeant : si on ne parlait que du téléchargement il y a quelques années, il faut aujourd’hui choisir une plateforme de streaming, gratuite ou non. Dans ce contexte, Listen ! prévoit plusieurs conférences et workshops, également pour les professionnels.

Enfin, nous souhaitons aussi questionner le rôle de l’electro dans nos démocraties. Si en Belgique cela semble tout à fait normal, faire de la musique ou organiser un festival comme celui-ci peut être dangereux dans certains autres pays. Les documentaires Tunisia Clash et Raving Iran seront projetés vendredi au Cinéma Vendôme.

LVP – Tu n’es pas un nouveau venu dans la scène électronique bruxelloise. (Lorenzo faisait partie du noyau dur des organisateurs des soirées cultes Dirty Dancing  et Libertine Supersport , véritables figures de proue de la house music à Bruxelles de 2003 à 2015) Comment et pourquoi t’es-tu tourné vers le format festival ?

Avec Dirty et LS, nous programmions déjà, en hebdomadaire ou mensuel, des artistes en devenir. Au final, sur une année, on recevait une cinquantaine d’invités internationaux, à coté de nos résidents et artistes belges. Mis ensemble, cela faisait une très belle programmation de festival qui, ainsi réunie sur un même événement, pouvait aller au-delà du l’entertainement de club et amener quelque chose en plus.

Dirk (Dirk De Ruyk, co-fondateur du festival et également programmateur de WeCanDance) a eu un peu le même vécu, après avoir été le programmateur du Culture Club.

Cela dit au-delà de nos vécus, il y a aussi le fait que la Belgique a une vraie légitimité dans les cultures électroniques, elle a véritablement eu un rôle dans la construction de celles-ci. Et pourtant, sa capitale était une des seules à ne pas avoir de festival urbain qui leur soit dédié. Il y avait un vrai besoin de rassembler tous les gens actifs et impliqués. Ce n’est du coup plus mon histoire mais celle de toute une ville et des acteurs d’une culture.

C’est dans cette idée que s’est construit le parcours du jeudi : nous mettons en avant les promoteurs et les lieux qui font bouger Bruxelles toute l’année. On se rend compte que certains organisateurs et tenanciers ne se connaissaient pas. En les réunissant, c’est plus que du 1+1=2, c’est une émulsion qui leur est favorable mais aussi au public.

Cette année, avoir Marc Jacobs (pas le designer, celui qui assure la programmation électronique de BOZAR) ou Flagey et l’AB qui se joignent au festival, c’est hyper stimulant.

LVP – Qu’est-ce qui expliquerait qu’il ait fallu attendre l’année dernière pour que des événements comme Listen ! mais aussi le Brussels Electronic Marathon ou l’Over Tijd à Anvers, voient le jour en Belgique ?

C’est sans doute pour notre part un momentum qui est la rencontre avec Dirk et Serge (Serge Vanderheyden, troisième homme du festival). On avait pas forcément travaillé ensemble avant mais nous étions arrivés au même constat avec nos expériences de promoteurs. C’était l’opportunité d’initier un rassemblement, avec les plus jeunes qui débutent leur carrière. En montant un festival, les autres organisateurs ne sont plus concurrents mais complémentaires. Tu essaies de mettre ensemble toutes le pièces du puzzle pour que tous ces gens trouvent leur bonheur ensemble. Créer un esprit de groupe autour d’une passion pour la musique électronique avec l’envie de partager les connaissances personnelles et valeurs artistiques. Tout ça ensemble, comme producteur de festival, c’est ça qui est magique : tous ces gens qui deviennent associés le temps de quelques jours par an.

Lorenzo, toujours à l’écoute.

LVP- Tu parlais de tes associés, du trio que tu formes avec Dirk et Serge. Partant de cette rencontre que tu évoquais, comment avez-vous commencé à travailler ensemble ? Quels sont les rôles de chacun ? Avec Dirk, tu travaillais déjà sur Libertine Supersport au Mirano et au Bloody…

La rencontre avec Dirk s’est fait au moment où LS s’arrêtait en tant que club hebdomadaire et où moi j’avais envie de repartir mensuellement. Notre objectif en nous associant était clairement d’arriver au festival. Puis en travaillant ensemble, on a rencontré Serge qui lui est déjà organisateur de gros événements publics dans la ville et a une grande connaissance en terme de fonctionnement des pouvoirs publics et des sponsors, savoir quels sont leurs besoins et comment tracer une voie commune. Son savoir-faire complétait le nôtre, d’où une association indispensable. Certains ne croient pas au hasard, mais la rencontre avec Serge, c’était pourtant ça.

LVP- Tu parles des pouvoirs publics : comment se sont passés les contacts avec la Ville de Bruxelles quand tu leur as présenté ce projet ambitieux ? Et coté subsides ? 

Le projet qu’on monte touche autant la culture d’une ville que d’une région dans un pays avec 2 communautés et entités fédérées assez distinctes, auxquelles se superposent les communes. C’est complexe, il faut être patient mais ça suit une certaine logique. Suite aux événements, la région a particulièrement besoin de rayonner. Du coté privé, il y a aussi le besoin de s’exprimer vers un certain public. Du coup, avec l’ensemble de nos activités, tous ces gens y trouvent un intérêt qu’il soit culturel, économique ou touristique.

LVP- Un intérêt que tu as dû d’autant plus défendre avec les attentats, à quelques semaines de la première édition. Une de tes têtes d’affiche a même annulé sa venue. Avec le recul, ce contexte particulier n’a-t-il pas renforcé  le besoin de réaliser un tel projet ?

La conjoncture n’était pas simple, les gens avaient un peu peur de sortir de chez eux. Et en même temps, ça n’a fait en effet que renforcer ma conviction, le geste devenait revendicatif : affirmer que ce genre d’évènement doit exister car il fédère, donne envie de bouger, de se rencontrer, de vivre. Dire qu’on existe avec cette liberté d’expression si riche et la tolérance de la culture de l’autre. Faire un festival, c’est aussi se faire rencontrer plusieurs goûts même si l’on est moins sensible à titre personnel à certains d’entre eux. Cette curiosité, cette ouverture amènent à la tolérance.

On ne pouvait donc tout simplement pas annuler : on a rassemblé notre courage, notre obstination, notre envie  et notre passion.  La passion doit avoir raison de tout. On avait plus que jamais une vraie raison d’exister.

LVP- Il n’y a donc pas qu’en Tunisie ou Iran que l’électronique peut être engagée…

Les artistes eux-mêmes expriment aussi parfois des messages virulents pour dire leur joie de vivre ou au contraire leur fureur de ne pas trouver leur place dans la société. Les raisons de faire de la musique peuvent être très différentes. Cela fait partie d’une sorte de mouvement démocratique. On peut croire naïvement que c’est normal et acquis mais en fait nous sommes une minorité à avoir cette chance.

LVP- J’ai été interpellé par ce post de Liyo et Steff (organisatrices des soirées Heartbroken) qui, bien qu’heureuses de faire partie du festival, dénonçaient que les affiches de festivals électroniques soient le plus souvent quasi exclusivement masculines. Comme le milieu électronique en général…

C’est vrai ! On m’a lançé sur ce sujet il n’y a pas longtemps. C’est une question très intéressante qui mériterait qu’on en débatte ! Parce-qu’il n’y a aucune raison valable. Je pense à cette artiste flamande qui jouait carrément sous un pseudo masculin, Raving George pour ne pas qu’on sache qu’elle était une femme. Maintenant qu’elle a percé, elle a révélé sa vraie identité (Charlotte De Witte). C’est interpellant, un très beau débat à lancer lors d’une prochaine édition !

LVP- Pour continuer à parler de Heartbroken pour la musique qu’elles défendent et pas pour leur sexe, il me semble qu’elles incarnent assez bien cette nouvelle scène hybride et décomplexée qui se joue des codes habituels des clubs. D’ailleurs cette année, les penchants plus urbains et hip-hop se voient dédier une soirée entière lors du festival. Toi qui a vécu en plein le développement des mouvements house et nu-disco, comment perçois-tu ces émergences, parfois mouvantes, de nouvelles scènes ?

A l’époque Dirty-LS déjà, ce n’était pas tout à la house. Il y a eu aussi cette époque electro-clash, où des artistes électroniques faisaient des remix et productions très rock, comme Miss Kittin ou 2ManyDj’s. Même Madonna allait chercher des artistes electro pour travailler avec ! Donc le fait que le hip-hop se mélange à l’electro, ça tombe sous le sens dans un monde globalisé.

LVP- Un échange de fichiers et un morceau peut déjà presque sortir !

Oui, en même temps, rien ne vaut parfois une vraie rencontre. Je me souviens avoir été cherché Dj Mehdi et Riton à Hasselt pour une Dirty Dancing : sur l’arrière de ma voiture, ils ont passé le trajet à échanger et discuter musique.  Bon, c’était quand même avec leurs ordis ouverts ! Peu de temps après, ils faisaient un projet musical commun. Un festival peut avoir ce rôle de catalyseur de rencontres, backstage.

Le Square Monts-des-Arts est l’épicentre du Listen! festival

 

LVP – Tu parlais de Madonna qui faisait appel à des artistes électroniques. Ces dernières années, la popularité de l’electro a aussi eu comme conséquence que les cachets des artistes ont explosés ! Je me souviens de Flume qui jouait au café Libertine du Mirano en 2012. Maintenant il passe au Palais 12 ! N’est-ce pas frustrant pour un programmateur que ces artistes  deviennent hors-de-prix ?

C’est finalement un peu l’offre et la demande. Si le grand public plébiscite un genre et qu’un artiste se retrouve avec un public de 20000 personnes, le management derrière n’est pas idiot. Les prix avaient déjà flambé pour les têtes d’affiche rock et pop, il était logique que ça soit la même chose en electro, d’autant que beaucoup d’artistes electro sont non seulement dj mais producteur et font des concerts live à part entière. On passe beaucoup plus vite qu’avant d’artistes en devenir talentueux à des artistes confirmés. Les cachets sont parfois décuplés ! Mais ce n’est pas forcément pour ça que la qualité baisse. Est-ce que quelqu’un qui a du succès devient forcément commercial ? C’est un long débat.

Avec le succès, les artistes utilisent leurs cachets pour s’entourer et en même temps continuer à investir dans leur carrière. Rien qu’aller en studio, cela coûte cher. En fait, en tant que promoteur, si ça peut être parfois compliqué, je ne peux qu’être content de participer à ce développement, que les gens en vivent.

LVP- Dans ce développement, Listen ! s’inscrit plûtot dans les dénicheurs de talents que dans une course aux artistes bankables.

Clairement ! Notre envie est dans la baseline du festival « Brussels future music festival » : dénicher les nouveaux talents. Maintenant en grandissant, il est possible qu’on invite des artistes déjà largement reconnus mais dont la qualité du travail est inspirante pour les artistes émergents, un peu comme un Nicolas Jaar.

LVP – Ce serait quoi ton Listen! rêvé dans 5 ans ?

Développer encore plus toutes les parties dont j’ai parlé en y intégrant encore d’autres facettes, musicales ou en liens avec d’autres disciplines comme le graphisme et les arts numériques et le rôle qu’ils ont dans le développement artistique. Par ailleurs, je rêverais d’être en coproduction avec tous les acteurs de la ville : des gens, des salles, des endroits iconiques, des lieux de vie et ainsi s’étaler sur toute la région, également avec des open air. Je pense par exemple au VK ou au Bota, ou faire quelque chose à Schaerbeek. Pouvoir aller aussi bien à Molenbeek que place du Luxembourg ! Proposer une image belle, diversifiée et forte de Bruxelles qui puisse rayonner jusqu’à l’étranger. Pour les bruxellois, c’est aussi l’occasion de reprendre possession des espaces publics.

Pas besoin d’attendre, la deuxième édition du festival s’annonce des plus belles, entre des concerts au mythique Studio4 de Flagey et l’AB, un parcours dans plus de 10 points chauds de la capitale, des workshops, des projections au Vendôme et évidemment deux nuits moites au Square. Playlist d’écoute et programme complet juste ici:

JEUDI 30 MARS

(17-21h) Listen! Radio et pop-up bar – Hotel Coudenberg (ING Art Center)

(20h) Concert d’ouverture – Francesco Tristano piano 2.0 – Flagey Studio 4

(20-4h) Parcours dans la ville avec Nose Job, Crevette Records, Heartbroken, Brüxel Jardin, …
[Vladimir Ivkovic, Inga Copeland, Klein, Il Est Vilaine, Pablo Valentino, Fabrizio Mammarella, Nu Guinea,…]

VENDREDI 31 MARS

(17-21h) Listen! Radio et pop-up bar – Hotel Coudenberg (ING Art Center)

(18h30-00h) Projections: Tunisia Clash, Raving Iran & Maestro – Cinéma Vendôme

(23-6h) Nuit au Square Mont-des-Arts: Lefto&Friends, Tangram Records et Strictly Niceness 
[Lefto, BenjiB, Le Motel, Flako, Bcote, Mr. Mendel,…]

SAMEDI 01 AVRIL

(12-18h) Record Fair, Gear&synth Fair, workshops & masterclasses – Square Monts-des-Arts

(17-21h) Listen! Radio et pop-up bar – Hotel Coudenberg (ING Art Center)

(20h-23h) Concert – Holger avec Wolf Müller & Jimi Tenor – Ancienne Belgique

(23-6h) Nuit de clôture au Square Mont-des-Arts
[ 808State, Jovonn, Syracuse, Pender Street Steppers, Optimo, …]

Concours

La Vague Parallèle vous offre des places pour l’opening concert et la closing night du festival. Pour participer, rendez-vous sur notre page Facebook.