Loyle Carner prince des rimes à l'Ancienne Belgique

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Pleine à craquer, l’Ancienne Belgique se souviendra longtemps de la tempête Loyle Carner qui, un soir de décembre, est venue décorer Bruxelles de sourires, de couleurs et de talent. Une soirée placée sous le signe du respect et de la tolérance, deux valeurs qui collent à la peau de l’un des rappeurs anglophones les plus bouleversants du moment qui n’oubliera pas d’envoyer quelques fucks à Boris Johnson et beaucoup d’amour à son public.

Rebondissant à deux semaines de repos inopinées, Carner a pu compter sur le soutien d’une fanbase belge plus loyale que jamais qui ne s’est pas laissée impressionner par la date reportée du concert et a répondu présente pour acclamer généreusement le flow ravageur du Britannique. Avec la sortie tant attendue de son second album Not Waving, But Drowning, le poète urbain a su cristalliser un talent d’écriture qu’on avait déjà pu admirer sur son premier disque Yesterday’s Gone et qui se veut ici plus brillant encore. Pour son troisième passage à l’Ancienne Belgique, salle qui l’a vu grandir, c’est fort de plusieurs années d’évolution et d’expériences qu’il s’apprête à bénir la capitale belge d’une musique qui fait désormais l’unanimité dans le monde entier. Vous l’aurez compris : on en attendait beaucoup de cette date, se languissant de pouvoir remuer nos têtes sur les beats entraînants de certains titres et de frissonner de mélancolie sur d’autres. On vous spoile la fin : le jeu en valait largement la chandelle.

© Davide Fecarotti

Pour venir échauffer les esprits, c’est le band Lucy Lu qui se charge d’élever la température d’une foule déjà bien peuplée pour un début de soirée. Si leur nom est un clin d’oeil subtil à l’actrice de Charlie et ses drôles de dames, leur répertoire musical demeurait un mystère pour nous. S’impose alors une petite recherche qui nous conduira à leur vaporeuse session Mahogany qui annonçait une première partie douce et chill. Il n’en était rien. Le trio nous a offert une fusion incandescente de jazz, de rock et de soul et a su capter l’attention de cette foule impatiente d’une main de maître. Une jolie découverte qui clôturera son set avec une reprise surprenante et très rock du tube RnB 1 Thing de la sulfureuse Amerie. Une cover qui ne nous a pas vraiment quitté depuis et qu’il nous tarde de réentendre sur nos plateformes de streaming préférées.

Vient alors la demi-heure de transition, celle qu’on attend désormais avec impatience tant l’Ancienne Belgique brille toujours en termes de playlist d’attente. Un vrai concert à elle toute seule, cette petite collection de titres va faire frémir timidement la salle qui commence à accueillir une foule de plus en plus compacte. Du rap old school galvanisant à souhait va donc nous permettre d’observer les premières têtes se dandiner subtilement, les premières braises ont pris. La foule s’échauffe, s’excite, se pousse et se serre. On cherche la perspective parfaite sur cette scène bruxelloise emblématique qui va accueillir la star du jour. Les lumières se tamisent pour laisser place aux premières notes de Ice Water, il n’en faut pas plus pour que le feu prenne : le public brûle, il brûle d’amour.

© Davide Fecarotti

Loin de son incroyable prestation plutôt calme pour COLORS, le rappeur livre une facette plus énergique du morceau qui parvient à provoquer le paroxysme de l’excitation dès les premières minutes du live. Alors que les plus assidus entonneront les couplets rapides du texte, les plus impurs d’entre nous donneront l’illusion d’enchaîner les punchlines par un savant mélange de mouvements de lèvres et dandinements de tête. On fait partie de ceux là. Parce qu’on est tous les fans numéro 1 de Loyle Carner ce soir là, on fait tous partie de cet élan d’énergie fiévreuse et, même sans connaître les paroles sur le bout des doigts, on sait comment les faire vibrer tout au long de notre corps pour s’engouer en rythme. On garde la même émulation et on repart pour un tour avec Stars and Shards et le cuivré You Don’t Know dont les refrains (plus faciles, cette fois) seront repris en coeur par les mélomanes du soir entre deux pas de danse. Rarement l’Ancienne Belgique n’aura autant sauté, crié et balancé ses bras dans les airs.

© Davide Fecarotti

Entre deux morceaux, le rappeur au grand coeur n’oubliera pas de nous gracier de ses plus beaux sourires et de saluer et remercier son public belge qui l’a toujours accueilli comme le grand artiste qu’il est devenu. L’occasion aussi pour lui d’aborder des sujets sensibles et personnels pour introduire ses morceaux et, par la même occasion, nous emplir d’émotions et de frissons. C’est ainsi qu’il porte un discours sans pudeur sur les troubles du déficit de l’attention dont il est atteint depuis son plus jeune âge pour nous livrer une mélancolique interprétation de son morceau Still. C’est un vibrant hommage au métissage et à l’immigration que Loyle rend avec Looking Backun titre intense qui s’oppose à un racisme latent, à des préjugés suffocants. Nos poils sont hérissés au garde-à-vous, un grand moment d’émotion.

Si l’artiste nous a prouvé au début de son set son potentiel d’entertainer virevoltant, la majorité de ses prestations nous rappelleront le poète frissonnant qu’est Loyle Carner, notamment lors d’un a capella captivant sur +44. S’imposera alors un silence presque religieux qui épaissira davantage l’atmosphère si particulière imposée par ce virtuose de la poésie et qui sera brutalement interrompu par un grondement d’applaudissement. Des applaudissement qui veulent dire “merci”, qui veulent dire “continue”, qui veulent dire “on en veut encore plus”. Et ces demandes sont exaucées. Le jeune Benjamin (de son vrai nom) approfondi ainsi cette débâcle sentimentale collective en nous invitant dans son intimité la plus chère : sa relation avec sa mère. Un pilier qu’il n’oubliera pas de remercier et de complimenter tout au long du concert et à qui il dédiera Florence et Dear Jeandeux arrache-coeurs somptueusement interprétés qui parviendront à faire fondre la salle toute entière. I’m not crying, you’re crying.

© Davide Fecarotti

Les titres sont exécutés sans faute par un compositeur habité par des textes qui le ramènent à son vécu, à cette histoire qu’il vient impudiquement de nous partager. À la fin de cette quinzaine de morceaux, c’est comme si Carner nous avait transmis tout son être : ses rêves, ses frustrations, ses forces et ses faiblesses. Comme s’il avait déposé une partie de lui à travers chaque morceau, à travers cette énergie folle qui parcourait la mélodie de son éclatant The Isle Of Arranà travers cette émotion imparable dans les lignes de Loose Ends. Lui qui s’invitait timidement à l‘Ancienne Belgique pour la première fois en 2017 comme l’une des plus belles promesses du rap conscient anglophone est revenu en véritable prince des rimes pour faire scintiller son authenticité et son talent brut sur une foule plus que comblée.