Rencontre avec Jean-Louis Brossard, programmateur historique des Trans Musicales

Tu fais tourner ?
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Depuis près de 40 ans, les Rencontres Trans Musicales de Rennes portent son empreinte. Lui, c’est Jean-Louis Brossard, co-fondateur et programmateur historique de ce qui est aujourd’hui l’un des festivals français les plus reconnus. Entre souvenirs marquants et promesses d’un futur radieux, on s’est plongé avec Jean-Louis Brossard dans ses Trans Musicales.

La Vague Parallèle : Bonjour Jean-Louis ! Tu es programmateur des Trans Musicales de Rennes depuis leur création en 1979. Est-ce que tu peux revenir sur ton parcours, sur ce qui t’a amené dans cette grande aventure ?

JLB : Je m’appelle Jean-Louis Brossard, j’ai 66 ans, et j’ai commencé la musique très tôt. J’ai fait du violon classique de mes 5 ans à mes 15 ans, mon papa était professeur de basson. Comme tu peux le voir, je viens d’un milieu plutôt classique. J’ai découvert le rock à la radio : je m’endormais tous les jours avec la radio collée à l’oreille.

J’écoutais beaucoup le Pop-Club de José Artur, qui durait de 22h à 2h du matin. Les deux premières heures étaient deux heures purement musicales, d’abord animées par Pierre Lattès puis par Dominique Blanc-Francard, qui passaient du rock dans le cadre de la pastille “Les meilleurs disques pop de la semaine”. C’est avec cette émission que j’ai découvert les Stooges en 1969, King Crimson, les Last Poets… Pour moi, c’était la Mecque, la Bible de la musique ! Je mettais même mon réveil à 1h du matin pour écouter l’émission en sachant que j’allais à l’école le lendemain ! Après ça, il fallait essayer de trouver le disque. J’habitais à Saint-Brieuc, alors on allait chez le petit disquaire local, et je commandais aussi mes disques en Angleterre. À l’époque, à part à la radio, tu ne pouvais écouter un disque que si tu l’achetais ! Maintenant, avec Internet, tu l’as en deux secondes, c’est très différent. C’est comme ça que j’ai commencé à acheter beaucoup de disques, et c’est une habitude que j’ai gardée depuis.

En arrivant à Rennes pour faire mes études, j’ai commencé à fréquenter un disquaire qui organisait des concerts, Hervé Bordier. Il m’a demandé de faire partie de son association, qui s’appelait Terrapin. On organisait un concert tous les trois mois, et puis en 1979, on a créé les Trans Musicales avec quelques amis. L’idée, c’était de montrer des groupes de Rennes aux Rennais, c’est comme ça que ça a commencé. Dès la première édition, il s’est passé quelque chose de fort avec Marquis de Sade, c’est un moment qui a été marquant pour le festival, parce qu’on s’est aperçu qu’il y avait vraiment quelque chose à faire à Rennes, avec une scène extrêmement riche.

Depuis 1980, date à laquelle Etienne Daho est venu jouer sur le festival, on a décidé d’organiser le festival en décembre, et on est resté sur ce créneau depuis. Et d’ailleurs, on le retrouve cette année aux Trans !

LVP : Depuis 40 ans, le monde et le festival ont évidemment beaucoup évolué. Comment est-ce que vous êtes passés de l’aventure entre amis au grand festival que sont les Trans Musicales aujourd’hui ?

JLB : C’est d’abord la passion qui fait beaucoup ! On a évolué avec la musique : au début, comme beaucoup, on n’avait pas beaucoup de subventions. Et puis quand elles sont arrivées, on a pu faire venir des groupes de l’étranger, des artistes européens comme Stephan Eicher ou Arno, avec son groupe TC Matic.

Au départ, les Trans se déroulaient dans une petite salle et puis on a commencé à investir des lieux un peu plus grands, mais toujours en gardant cet esprit de découverte et de nouveauté. Le festival a grandi comme ça, en prêtant attention aux différentes tendances musicales comme l’avénement du hip-hop et des musiques électroniques : on a fait les premières raves, on a eu Daft Punk, Jeff Mills… Mais on était précurseur, on les a reçus avant qu’ils ne soient vraiment connus !

LVP : Justement, la longévité du festival en fait presque une exception dans le contexte actuel. C’est quoi, le secret de cette longévité ?

JLB : Je pense qu’on fait un beau festival, avec des groupes passionnants ! Le public est très friand de nouveautés et de découvertes. C’est bien qu’il y ait des festivals d’été, avec des grosses têtes d’affiche, mais on ne se positionne pas du tout sur ce créneau-là, ce qui fait de notre festival un festival assez unique en son genre.

Il y a eu des moments phares dans cette démarche de découverte : les concerts de Nirvana, LCD Soundsystem, Hot Chip, Jungle… Les gens savent qu’il va se passer quelque chose. Depuis pas mal d’années, on est au Parc Expo et on y met quatre scènes, donc tu payes une entrée et tu sais que tu vas voir 25 à 30 artistes dans cette salle. Et puis on a une amplitude horaire assez énorme : on commence vers 20h pour terminer à 6-7h du matin ! D’ailleurs, c’est assez marrant parce que certains groupes ne veulent pas jouer à 2h du matin. Je leur réponds “mais c’est le meilleur moment, vous êtes en plein milieu de la soirée” (rires) !

LVP : Depuis 40 ans, le festival a vu passer des dizaines d’artistes, de Daft Punk à Nirvana en passant par Marquis de Sade, à qui cette édition est dédiée. Si tu devais choisir un meilleur et un pire souvenir, quels seraient-ils ?

JLB : Ah le pire, je sais lequel c’est. Sans hésiter ! C’est un concert abominable de Bootsy Collins. Il lui fallait un système de basse spécialement conçu pour lui et qu’il n’a jamais réussi à régler. Ils étaient tous sous coke, à un point assez impensable : lui, son manager, son tourneur… Je ne suis pas resté parce que ce n’était vraiment pas bien. Maceo Parker, qui faisait partie de son groupe, est venu me voir un peu plus tard en me disant : “c’est la première fois de ma vie que je fais un mauvais concert, et je n’y suis pour rien”. Je pense que pour certains des membres du groupe, c’était aussi la pire expérience musicale de leur vie !

Le meilleur souvenir, paradoxalement, c’est beaucoup plus difficile. Ça pourrait être Underground Resistance. L’avénement de la techno ! Ces mecs qui montent sur scène en hurlant “fucking motherfuckers” et qui t’envoient cette musique qui te pète à la gueule… C’était absolument extraordinaire, et c’était mon premier ecsta’, aussi (rires) ! Bah oui, pour piger ça, fallait prendre le truc qui allait avec !

LVP : Cette année encore, la programmation mêle têtes d’affiches et artistes émergents, français comme internationaux. Comment est-ce que tu fais pour rester à l’affût en permanence ? Quelles sont tes méthodes pour dénicher la perle rare ?

JLB : C’est un travail de tous les instants ! D’abord, je fais pas mal de festivals tous les ans, avec Mathieu, qui est co-programmateur. Ça nous permet de voir ce qui se fait partout dans le monde, et surtout d’être les premiers à programmés les artistes en France !

Il y a aussi tout ce que je reçois sur Internet, et je reste bien sûr à l’affût de tout ce qui se passe à Rennes, car il y a énormément de qualité dans la scène musicale ! Comme c’est une ville étudiante et une ville de musique, il se passe toujours quelque chose.

LVP : Quels seront les temps forts de cette édition 2019 ?

JLB : Il y a beaucoup de groupes et de styles différents, donc c’est difficile à dire… J’attends beaucoup Cochemea, qui est un saxophoniste exceptionnel d’origine apache-mescaleros, qui joue avec beaucoup de percussions.

J’ai aussi un groupe un peu chouchou qui s’appelle SONGØ, qui vient de Rennes et qui pour moi représente ce que sont les Trans Musicales cette année dans leur métissage. C’est un groupe qui a été monté par des Rennais avec un batteur burkinabé et une chanteuse d’Afrique du Sud. C’est ce mélange de trois pays en un groupe que j’aime beaucoup, et qu’on retrouve beaucoup dans cette édition 2019.

LVP : Pour terminer, est-ce que tu peux partager avec nous un coup de coeur récent ?

JLB : J’aime beaucoup l’album de Jawhar, qui est un chanteur tunisien avec un côté folk-pop à la Nick Drake. C’est un disque de chevet : tu le poses sur ta platine et tu ne l’enlèves que lorsqu’il est fini. Il correspond pas mal à mon feeling du moment, je suis dans le côté un peu spiritual jazz, tu vois.