Celeste, flamme fatale de la soul anglaise

Tu fais tourner ?
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Son deuxième prénom est Epiphany et, croyez-nous, c’est tout sauf un hasard. Elle n’est ni Adele, ni Amy Winehouse, ni Portishead, mais elle joue clairement dans la même cour. Aux premières écoutes, laissez-vous envoûter par ce grain de voix fort et délicieusement raillé, par ces notes impossibles magnifiées sans mal et par cette aura charismatique qui laisse bouche bée. Celeste Waite est la prochaine porte-drapeau de la scène anglophone, qui l’a récemment honorée du prestigieux BBC Sound Of 2020. À l’occasion de la sortie du clip de son tube Stop This Flame, prenons le temps de revenir sur le parcours fulgurant d’une (déjà) grande voix de la soul.

Née sous le soleil californien avant de traverser l’Atlantique pour passer son adolescence le long des côtes anglaises de Brighton, l’artiste est une pure self-made, comme le diraient nos lointains cousins d’Outre-Manche. Brisant les clichés de l’enfant baignée dans le bon goût musical des vinyles de papa et maman mélomanes, c’est seule qu’elle dresse son répertoire et qu’elle se passionne pour les merveilles d’Aretha Franklin ou d’Ella Fitzgerald. De par ces influences, Celeste se construit un rêve discret et inavoué : celui de la musique. C’est finalement le décès de son père, alors qu’elle n’est âgée que de 16 ans, qui la poussera à publier une première ébauche, hautement personnelle et liée à la perte d’un être cher qu’elle baptisera Sirens. De la douleur naît la créativité, un parcours qui ne va pas sans rappeler celui d’une certaine Lizzo qui choisira, elle aussi, le chemin de la musique après le décès de son paternel. Le temps de finir ses études, Celeste atteint l’âge de 18 ans et se sent prête à entrer en studio pour faire florès dans le monde de la musique.

Avec Daydreaming, son premier single, la chanteuse exploite ses forces : une voix puissante et un sens du songwriting hors pair. Une écriture qu’elle mettra en œuvre durant ses shifts éprouvants dans le bar qui paiera ses factures des années durant. Le temps de se faire un nom, le temps de se faire remarquer par le bon label. C’est finalement Bank Holiday Records, fondé par l’excentrique Lily Allen, qui misera sur la fibre soul chaude et vaporeuse de Celeste, en signant un premier EP de trois titres intitulé The Milk & The Honey. S’ensuivront des premières parties, des premiers concerts timides et des premières expériences enrichissantes, qui continueront d’inspirer la crooneuse jusqu’à ce que la maison de disque Polydor, sous l’influence du talentueux Michael Kiwanuka, finisse par l’approcher. Impatient·es de découvrir le potentiel de leur nouvelle coqueluche, c’est alors qu’ils lui proposent de sortir deux singles en 2018 : Both Sides Of The Moon et Lately. Là où le premier, adulé par Elton John en personne, vogue sur la volupté d’un jazz enivrant, le second puise dans des refrains électriques sur lesquels la voix de l’artiste s’affole, pour notre plus grand plaisir.

Suite à ces deux succès, tout s’enchaîne alors très vite pour l’Anglaise, qui croulera sous les singles et les EPs, tous aussi beaux les uns que les autres, introduisant des pépites comme Father’s Son ou Ugly Thoughts. Des réussites supplémentaires qui épaissiront davantage la lumière qui s’abat sur elle comme une bénédiction, la reconnaissance amplement méritée d’une artiste accomplie. Mais qui dit succès dit forcément album, et force est de constater que la matière est déjà là : c’est ainsi que les différents succès de sa discographie extrêmement éparse constelleront un premier album, paru le 6 décembre dernier, qu’elle intitulera sobrement Compilation 1.1.

Certains parlent de neo soul, genre nouveau et contemporain qui puise sa consistance aux sources mêmes d’une soul simple, pure et vibrante. Un régal. Des sept titres qui composent le disque, cinq ont déjà conquis le public de la métisse par le passé. Les deux inédits se dévoilent alors comme de brillants manifestes d’une soul rattachée à un certain classicisme, débordant d’élégance et rafraîchie par une once de RnB dans l’air du temps, qui inscrit Celeste dans cette catégorie d’artistes à la musique intemporelle. Nous retrouvons d’abord Coco Blood, à travers lequel elle rend un véritable hommage à la Jamaïque de son papa. Sur cet hymne 100% empowerment, la magie opère avec des envolées de chœurs percutants sur les refrains et des couplets au flow plus saccadé. Mielleux et chaud, le morceau est un spectacle à lui tout seul, notamment avec cette mêlée de cuivres sur l’outro qui bonifie davantage l’esprit jazzy en jeu. Arrive ensuite Strange, assurément la perle de ce trésor. Un cri du cœur comme on en entend rarement et qui pousse la sensibilité artistique à son paroxysme. Impactant, troublant, le titre semble pouvoir imploser de vulnérabilité à tout moment et vacille entre les notes de piano en ritournelle presque dramatique et les lignes poétiques de Celeste qui pacifient une blessure sentimentale.

Isn’t it strange ? How people can change from strangers to friends, friends into lovers and strangers again.

À travers cette composition, c’est comme si la chanteuse transcendait sa propre musique. Jamais une prestation de Strange ne ressemble à une autre : la mélodie se voit complexifiée de vocalises ou de trémolos selon l’envie et le ressenti du moment t. On retiendra tout particulièrement cette sublime interprétation pour les studio COLORS. Une session dont la sobriété et la simplicité mettront davantage en exergue l’authenticité de ce petit chef-d’œuvre, frissons à tous les coups. Sur les refrains, c’est sur de périlleuses notes de haut vol que Celeste crie sa douleur et sa fragilité, à la recherche de la vérité plutôt que de la justesse. Le vrai plutôt que le juste, l’émotion organique et battante plutôt que la technique froide et statique. Du grand art qu’il nous tarde de découvrir en live, prêt·es à y laisser nos cœurs et nos âmes pour se perdre dans le talent brut d’une orfèvre musicale.

Elle s’offrait l’honneur, il y a quelques semaines, de se produire sur le célébrissime show américain de James Corden qui, en véritable fangirl hystérique, n’hésitera pas à acclamer sa prestation d’un “What a superstar!” Cette semaine, elle livrait un visuel pour Stop This Flame, premier extrait de son album tant attendu, à paraître dans le courant de l’année 2020. Mis en scène par Leonn Ward, le visionnaire derrière les clips bouleversants de Joy Crookes, celui-ci met en scène la fanfare To Be Continued Brass Band ainsi que les Diamond Girls, un groupe de danse militaire exclusivement féminin. Une pléiade de visages défilent alors dans un sublime décor Néo-Orléanais, une façon pour Celeste de rendre hommage à son métissage culturel tout en musique et en percussions. Sur frénésie de notes de piano, l’hymne étonnamment mouvementée offre une vision plus joyeuse et dansante du registre de la Britannique. Résolument plus jazz, le morceau a le potentiel d’un Rolling In The Deep, avec un refrain qui rentre dans la tête pour ne plus vraiment en sortir, et ce pour notre plus grand plaisir. “You’ll never stop this flame, I will never let you go” crie Celeste, tandis que l’on espère que toujours brûle cette flamme si prometteuse. Une chose est sûre, 2020 semble être l’année de tous les possibles pour ce talent unique à la voix céleste.